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Prologue à la porte

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Goldmund
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MessageSujet: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 11:20

Les premières lignes d'une pièce que j'ai entamée il y a un peu plus d'un an et que je n'ai jamais eu le courage de finir.


L’enfant : Sais-tu qu’il y a deux crépuscules dans une journée ?

(Silence)

Le premier se nomme « aurore » ; le second, et bien, il n’a pas de nom. On l’appelle crépuscule, tout simplement.

Le Philosophe : Je sais, oui.

(Silence. L’enfant fait quelques pas, se frotte la tête, et avise un point dans le ciel)

L’enfant : Regarde. Tu ne trouves pas que le ciel est bizarrement agencé ce soir ?

Le Philosophe : Bizarrement ?

L’enfant : Et bien… Par exemple : tu ne trouves pas la nuit plus noire que d’habitude ? Et ce noir, n’est-il pas plus profond, plus mystérieux ? Regarde. Les étoiles ne te semblent-t-elles pas briller de travers ? Scintiller dans le mauvais sens ? Indiquer la mauvaise direction ? Et la lune dans tout ça ? La lune, elle minaude, tu vois ? Elle est toute gonflée d’importance ce soir. Comme si elle savait un grand secret.

Le Philosophe : Le soleil vient à peine de se coucher et la lune est plus pâle que jamais. D’ailleurs je ne vois pas d’étoiles.

L’enfant : (il pointe le ciel du doigt) Mais si, là, regarde !

Le Philosophe : Ce n’est pas une étoile ça, c’est un point dans le ciel, un parasite sur une tartine de confiture. Ca arrive. Parfois.

L’enfant : (comme s’il avait une vision) Pourtant le jour est passé. Alors si ce n’est pas la nuit c’est encore autre chose. C’est l’interstice, le temps intermédiaire. Et ce qui brille là-haut, eh bien, je ne sais pas moi : ce sont des empruntes lumineuses. Voilà. C’est encore plus joli comme ça. L’interstice, les ombres d’étoile.

Le Philosophe :
Les « ombres d’étoile », quelle bêtise !

L’enfant : J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose tu sais, que tout autour de moi s’ébranle, que tout se tord, que l’air crépite. Si je tends l’oreille, c’est une multitude de voix inintelligibles. Elles susurrent, elles marmonnent ; d’ailleurs on n’est jamais bien sûr qu’elles s’adressent à nous. Mais chaque bourrasque semble dévoiler à demi-mot les multiples énigmes de la création.

Le Philosophe : Ce n’est que le vent qui souffle.

L’enfant : Si je ferme les yeux, c’est un monde nouveau qui s’ouvre devant moi. L’espace est subitement changé, il est méconnaissable. Tout s’agite, tout se convulse. Et tout ce que je touche, et tout ce que je sens me paraît diaphane. Tout change, c’est l’impromptu qui fleurit où on l’attend le moins, doucement, sans se faire remarquer. Un peu n’importe comment, c’est vrai. Tout change et on ne s’en rend pas vraiment compte. Et tout pulse, là, à mon insu, un petit quelque chose de pas commun.

Le Philosophe : Ce n’est que la nuit qui tombe.

L’enfant : La nuit tombe c’est évident, et bientôt elle n’aura plus le choix.

Le Philosophe : Qui donc ?

L’enfant : La lune, voyons ! Il faudra bien qu’elle parle. C’est dans l’ordre des choses, n’est-ce pas ? Elle retarde le plus possible le moment fatidique parce qu’elle a bien compris, elle, que cette nuit ne serait pas comme les autres. Qu’elle serait spéciale, cette nuit, et que son secret qui la rend si jalouse - qui la rend si belle aussi - il faudra bien qu’elle le révèle. Elle sent ces choses-là.

Le Philosophe : Et la nuit alors ? Où est-elle cette nuit si noire, si profonde dont tu me parlais ? Tu vois bien que tout est gris, que tout est encore pâle, que le ciel est vide. Allons.

L’enfant : C’est parce que tu ne sais pas regarder. La nuit est partout. Elle est énorme, énorme ! Avachie, là, au-dessus de nos têtes, étalée de tout son long, lascive, blême. Le jour en disparaissant l’a cloué à la voûte céleste, et ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle ne perde toutes ses couleurs. Elle sera noire, je te dis, mais d’un noir terrible, et les étoiles brilleront de travers. Tu verras.

Le Philosophe : Et qu’est-ce que cela peut bien nous faire, au fond, que le ciel soit d’une couleur plutôt que d’une autre ? Un son, un crissement, un mot : c’est du pareil au même. Ce n’est que du bruit, du vent, du temps perdu.

L’enfant : Je ne sais pas. Moi je regarde. Quelque chose se met-il en place ? Une sorte de complot cosmique, ça rôde un peu partout, et c’est assourdissant, et l’on ne s’entend plus penser - ou bien on ne pense plus, on dépense. Quelque chose se passe ? Je suis là, fidèle au poste. Je guette. Très bientôt, il va se passer quelque chose, quelque chose qu’on ne voit pas tous les jours. Le ciel est cassé, et il faudra bien que quelqu’un vienne y mettre bon ordre.

(Silence)

Plus j’y pense, et plus ça me parait évident. C’est un petit truc, en fait, un drôle de petit truc même. Mais je ne sais pas comment l’appeler.

Le Philosophe : Ce truc, il est dans ta tête.

L’enfant : (très sérieux) Tu es mauvais ! Et puis non d’ailleurs : il ne faut pas lui trouver de nom. C’est mieux comme ça. C’est un petit truc fragile, bâtard, inattendu. Il s’est glissé par erreur dans cet entre-temps qui n’est pas vraiment jour, mais qui n’est pas tout à fait nuit, et maintenant tout est plus beau. Tout est unique. A son contact les choses prennent tout leur sens. C’est plus vif, c’est plus grand, c’est plus fort. L’esthétique du monde a changé, imperceptiblement, et on ne sait plus vraiment à quoi s’attendre. Nous sommes dans un conte, l’air est saturé d’incantations, poisseux de mots.

(Silence. Il reprend sa respiration)

Moi je ne pense pas, je ne sais pas : je regarde et c’est tout. Mais j’aimerais tellement qu’il y ait quelque chose au-dessus de nos têtes ou au-dessous de nos pieds. Quelque chose auquel on pourrait croire, et alors, subitement - bizarrement même - les choses iraient bien.

Le Philosophe : Ne fais pas l’enfant. Les « trucs », ça n’existe pas : il faut mettre un mot, là, dans le trou béant de ta pensée, entre deux tranches de syntaxe. On n’y coupe pas, il en faut partout. Réfléchis une seconde et dis-moi ce qui t’émerveille à ce point. C’est une couleur que tu n’as jamais vue ? C’est un son, un parfum ? C’est une idée ? J’ai un mot pour toutes les bizarreries qui te passeront par la tête.

L’enfant : (tristement) Garde-les tes mots …

Le Philosophe : (vaguement méprisant) Ah ! L’on ne doute de rien à cet âge-là. Je le sais, j’étais comme ça moi aussi… Vous vivez dans un monde d’enfant. Placide. Mais la vérité, c’est que le monde vous écrase. Il vous dévore, le monde ! Et vous, naïvement, vous ne vous en rendez même pas compte. Vous avez le nez bêtement pointé vers le ciel, quoi qu’il arrive, avec cette gentille étourderie qui vous rend si sympathique. Et quel cliché ! Vous voilà subitement la tête dans les étoiles à vous extasier de la moindre variation atmosphérique, à déclamer de longs et pénibles vers pour les êtres de votre espèce. Mais au final, les choses sont simples, si simples qu’elles vous échappent : et vous ne les comprenez pas.

L’enfant : Comprendre quoi ? Qu’un jour viendra où je ne saurai plus ce que c’est un « truc » ? Je ne verrai plus que des « machins », des machins qui ne sont pas des trucs, eux, parce qu’ils portent des noms bien savants ? Parce qu’ils sont lourds ? Ils sont bornés et gloutons, vos fichus mots !

Le Philosophe : C’est ce que l’on appelle grandir. Et c’est en traînant ce genre de casseroles que tu apprendras à raisonner juste.

L’enfant : Et bien moi, ça ne me dit rien.

Le Philosophe: Alors tais-toi.

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MessageSujet: Re: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 11:40

Jeune con sera mon seul commentaire.

La cérébralité te perdra et tu le sais.

Ton philosophe est très paradoxal.
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Goldmund
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MessageSujet: Re: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 11:51

Vous la trouvez cérébrale cette pièce ? L'idée est pourtant simple, ce n'est qu'une question de rythme et d'images, alors je commence à désespérer. Pourquoi toujours cérébral ? Est-ce le sujet ? Est-ce le vocabulaire ?
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MessageSujet: Re: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 12:12

Ce n'est ni le sujet, ni le vocabulaire.

L'enfant est-il complexe au point que tu t'autorises à affirmer que la simplicité serait dans le giron du philosophe ? C'est un point de vue mais tu réduis volontairement l'enfant à sa qualité perceptive et rêveuse - pour bien faire ressortir "tes" idées et non pas "des" idées. On pressent un paradoxe naissant dans la séparation trop marquée des deux personnages. La lutte, dans le rythme et l'image justement, font qu'on ressent très bien où tu te situes dans ce discours (ce qui me semble être aux antipodes justement de ce à quoi tu souhaites aboutir). Bien malgré toi, l'aspect simple devient infiniment compliqué par les lourds sous-entendus que tu laisses planer sans peut-être t'en rendre compte.

Autre petite chose sur l'interprétation, on pourrait inverser les rôles très facilement. Etrange non ?

Je ne prendrais pas d'exemples, je pense que tu es à même de piger ce que je peux ressentir en lisant ton texte.

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MessageSujet: Re: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 16:26

Marrant, tu n'es pas le premier à me faire ce commentaire. A vrai dire, je n'expose pas le moins du monde mon opinion dans ces lignes, l'enfant n'est pas mon porte parole, ce qui me permet en outre de faire dire à mon Philosophe:
Citation:
Vous avez le nez bêtement pointé vers le ciel, quoi qu’il arrive, avec cette gentille étourderie qui vous rend si sympathique. Et quel cliché ! Vous voilà subitement la tête dans les étoiles à vous extasier de la moindre variation atmosphérique, à déclamer de longs et pénibles vers pour les êtres de votre espèce.

La scène deux inverse justement les rôles et cède la parole au Philosophe dans sa harangue contre les gens occupés. S'il fallait résumer le dualisme des personnages, c'est l'occulte confronté au rationnel: d'une part, un univers mythifié, infernal, fantasmatique; de l'autre, le monde dans sa tragique banalité. Le premier est tout entier dans ce lyrisme un peu débridé, un peu vieux jeu, le second fait preuve de plus d'esprit, de plus de pragmatisme. Et je ne veux surtout pas trancher pour déterminer qui des deux à tort ou raison, ce sont deux tensions inhérentes à mon caractère, c'est l'enfer théologie de Dante contre l'enfer mathématique de Pauwels. Disons simplement que dans ce prologue, je me suis fait plaisir avec le personnage de l'enfant.

Quant aux sous-entendus, il est vrai que j'aime le mystère, j'aime esquisser les contours de paysages obscurs et tortueux. Trop ?

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MessageSujet: Re: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 16:49

Paradoxal, tu le prouves toi même dans ton propre commentaire.

Citation:
A vrai dire, je n'expose pas le moins du monde mon opinion dans ces lignes


Citation:
Et je ne veux surtout
pas trancher pour déterminer qui des deux à tort ou raison, ce sont
deux tensions inhérentes à mon caractère


Donc sans le vouloir, d'une manière très cérébrale tu exprimes avec une rare évidence ton opinion. Quand j'emploie le mot "cérébral", j'englobe bien évidemment des sentiments comme le doute ou l'hésitation, qui sont des composantes récurrentes de l'obscur et du tortueux. Et ça, il est difficile de s'en défaire dans le rythme des mots qu'on emploie. C'est flagrant dans ton cas. C'est bien dans la dualité bien tranchée de chaque facette que tu développes de manière l'une après l'autre qu'on peut y lire ton caractère et ton opinion. Oui. Une partie, puis l'autre, une séparation - rien ne se mêle et d'un coup le lecteur, enfin plutôt celui qui sait lire un peu entre les lignes y voit immédiatement ta façon de "raisonner" et de "penser".

C'est structurant comme structurer, donc très cérébral.

Laisse un peu parfois les mots s'envoler tout seuls au lieu de les méditer. Le poids du travail rend la réflexion trop "intense".

Quant à l'enfant, je n'ai jamais dit que tu prenais partie pour lui ni pour l'autre d'ailleurs. J'ai juste trouvé au contraire de ce que tu crois que tu t'amusais plus avec le philosophe mais que l'enfant aimait à prendre le dessus.

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MessageSujet: Re: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 17:16

Il y a une différence très notable entre une opinion et l'expression d'une sensation. Toute création littéraire à mon sens est une projection de l'individu, ou plus exactement, de la représentation que l'individu se fait de lui-même et du monde qui l'entoure. En cela, je ne peux que m'exprimer en écrivant. Pour autant, il n'y a pas de prise de partie de ma part: je n'affirme rien, je ne défends rien, je ne m'exprime au travers d'aucun personnage, ou plutôt, je m'exprime dans les deux. Le philosophe et l'enfant, comme leur nom l'indique, ne sont que des fictions, des fantoches, des êtres désincarnés. Libre à chacun de prendre le parti de l'un ou de l'autre, ou de ne pas trancher. Trancher n'est pas le plus important je crois: je ne prétends pas convaincre le lecteur d'adopter tel ou tel système de pensée, je ne veux pas lui dire "la vie, c'est ça"; je ne prétends que m'efforcer de lui montrer un univers. Et déterminer si cet univers est vrai ou faux, ce n'est pas intéressant pour moi.

Je tiens à signaler que l'hésitation et les doutes qui parcourent mes personnages - et plus particulièrement l'enfant - ne sont pas des oublis, ce sont au contraire des passages sur lesquels je me suis particulièrement appliqué. J'ai cherché à singer la maladresse par une certaine oralité, tout en lui conservant la noblesse de la langue écrite. C'est un procédé assez caractéristique du théâtre contemporain.

Je ne sais pas ce qu'est un texte cérébral. Encore une fois, il n'y a pas d'idées compliquées développées dans ses lignes, il n'y a qu'un flou volontaire, et cette tentative des personnage, rendue à dessein vaine et maladroite, d'élucider la chose. Cependant, je suis partisan d'une écriture élimée, polie; cela fait partie de ma conception très boilisante de la littérature.

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MessageSujet: Re: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 17:45

Citation:
Toute création littéraire à mon sens est une projection de l'individu


Je suis globalement d'accord mais je mettrais un bémol à ce que tu expliques. J'ai la sensation que "bien écrire" c'est aussi savoir s'affranchir des limites de son propre esprit et de son individualité. Je suis donc persuadé que l'être humain est capable de de contrôler la projection qu'il donne de lui dans une création littéraire. Comment ? En détruisant sa propre syntaxe dès qu'il le peut, en changeant constamment de vocable, en s'essayant à divers styles, en évitant comme la peste d'écrire pour lui.

A discourir avec des artistes, nous savons que la sensation la plus difficile pour un "créateur" est de savoir se détacher de sa création tout en y mettant une âme et une partie de lui même. Ou justement l'âme d'un autre en allant au délà de ses propres sensations. Un peu comme un saltimbanque sur un fils qui jonglerait en même temps. Ton lacet ici est bien trop large et tu arrives à courir dessus d'une manière si aisée que tu ôtes une partie de la spontanéité qui sert de linceuls à un texte. Résultat même si les idées sont "simples", elles paraissent compliquées car structurées d'une manière trop marquées. Certes tu jongles magnifiquement bien avec les mots, on ne peut pas t'ôter cette façon de faire, mais regarde aussi en même temps sous tes pieds. Je ne sais guère si l'image est perceptible mais rationnellement quand tu travailles un texte pense à y mettre de l'âme et non pas ton âme. Je pense que peu de gens le remarqueront de part ta structuration atypique, et qu'on peut voir comme ressentir parfois comme très détachée. Chez moi, j'y vois tout autre chose, et j'y vois ton caractère, et jusqu'à ton opinion sur ce sujet là bien avant que tu m'exprimes ton non choix. On le sait et on le sent déjà.

A mon sens il y a une prise de partie véritable de ta part. Etre au milieu et dans le doute en énonçant par la dualité des mondes perceptibles différents, ce n'est pas juste exprimer une sensation, c'est donné son opinion. Même si les deux personnages sont plutôt manichéens dans leur philosophie de Vie, tu te places à un endroit qui exprime aussi ton opinion personnel. Le choix des mots et la fluidité peuvent le faire ressentir.

Pour être un peu philosophe, on peut s'exprimer en prenant partie aussi, parfois sans même s'en rendre compte. Et ton partie n'est dans un sens ni dans l'autre, mais dans une position proche des deux. Ca se sent. Et c'est ce qui fait la différence entre un texte où l'auteur arrive à s'affranchir de sa propre individualité (ou arrive à la masquer si tu préfères) et un texte où l'on pressent la trop grande influence de la réflexion. Ce n'est pas du tout un reproche au contraire.

Tu ne cherches pas à convaincre le lecteur, puisque tu écris en grande partie pour ton expression. Tu veux lui exposer deux univers mais tu le fais en donnant une partie de ton toi.

As-tu déjà travaillant en essayant d'exprimer les sensations d'un autre individu que toi ?
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MessageSujet: Re: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 17:55

Ca, je ne sais pas faire. Peut-être par manque de maturité, ou de talent, ou de sens de l'observation: je ne sais parler que de moi. Je ne suis pas persuadé que le talent en écriture repose dans une dislocation de l'écrivain vis à vis de son oeuvre. Je ne pense pas non plus qu'une telle démarche soit possible tant chacun des mots qui sortent de nos esprits ne nous parlent que de nous. On peut faire illusion, mais alors, tout l'intérêt pour le lecteur revient à percer à jour l'être humain caché derrière le texte. Si je suis lecteur assidu de Sade, de Kafka, c'est pour une raison très simple: l'un comme l'autre nous laissent pénétrer dans leur intériorité. C'est cette proximité par delà les siècles et les cultures qui me fascine dans la découverte d'une oeuvre littéraire. Je conçois la littérature comme le support de communication le plus fin et le plus intéressant qui ait jamais été inventé.

Ce que tu dis me sembles intelligent et pertinent. Je ne partage pas toujours ton opinion, mais je me retrouve assez dans tes propos.

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MessageSujet: Re: Prologue à la porte   Mer 14 Mai - 18:43

Disons que c'est une autre façon d'écrire qui me paraît pertinente et qui me fascine. J'ai beaucoup de mal à trouver des auteurs qui arrivent à se détacher autant pour développer des récits aux antipodes de leur individualité. C'est dans la théâtralité, dans le travail d'un rôle qu'on peut découvrir bien des facettes différentes de la création. De l'illusion ? Peut être. Mais cet aspect là me tient à coeur et même si l'écrasante majorité de mes écrits sont 95% de mon être, il me prend souvent d'imaginer que je suis un autre. Mais à des années lumières de ce que je sais de moi. Quand on commence à se connaître un peu, on a l'envie de changer, d'être un autre, de passer au delà de sa simple individualité, et d'arriver à mettre des tripes partout sur le sol du troquet romantiblabla, alors qu'on est aux antipodes intérieurement de le penser.

Et justement ne pas être dans l'illusion ni le paraître c'est d'une rare difficulté, un écueil qui mérite d'être travaillé plus que de rigueur par, non pas que les écrivains, mais tous les artistes. Savoir créer d'une manière à se projeter vers quelque chose de plus transcendantale. Au niveau du ressenti, c'est honnètement les écrivains qui arrivent à faire se travaille qui me font bander plus que Sade ou Kafka. C'est tellement facile de se projeter dans son inconscient, de l'explorer, de le maltraiter, de l'exposer à la vue de tous, de rentrer dans ses propres perversités et de les énoncer. Il est beaucoup plus dur de l'exprimer quand on ne le pense pas - et c'est bien là tout l'aspect créatif d'une oeuvre talentueuse; trouver les mots qui font vibrer à l'unisson les lecteurs. Süskind est par exemple l'un de mes auteurs favoris car il se sert de son individualité pour l'aspect descriptif externe, alors que la trame et l'intérieur de ce qu'il dit, le sont d'une manière détachée sans qu'on arrive à le remarquer. Un chef d'oeuvre comme le Parfum par exemple... Ou comment arriver à retranscrire les émotions du 18ème siècle sans même l'avoir touché du doigt et le parfum en ayant juste visité les ateliers de Grasse...

J'espère bien que ce que je dis est intelligent et pertinent. C'est surtout une technique de travail très différente qui pour moi peut mener à améliorer véritablement sa façon d'écrire, en découvrant bien d'autres axes qu'on ne peut pas imaginer quand on se cantonne à son propre style.


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