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Voyage vers les Landes Eternelles [Mythologique]

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Airet Syl



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MessageSujet: Voyage vers les Landes Eternelles [Mythologique]   Jeu 1 Mai - 11:41

Voici la complainte d’une descente progressive vers les Landes Eternelles. Il semble important de replacer le récit dans un contexte historique : la dernière marche des Valigotes, la débâcle, le néant, la fin. Einar, un historien, « traçeur de récits » ainsi qu’il se nomme, retrace ce chant de la saga Valigote, dans un recueil obscur appelé Lai de la Lune Glacée. C’est ainsi que l’on retrouve les déboires de Vislùn et de sa captive Arnora. Einar a su, de son talent de ménestrel, retranscrire une partie de l’edda valigote et le coucher sur papier des siècles après les faits.

« La pièce semble à peine commencée, les acteurs montent sur la scène en bois ; derrière le rideau pourpre, le public murmure.
Le scénariste soupire, il connaît la fin. Dans la salle, la curiosité alléchée, la meute de spectateurs attend. »

Einar Oleïndalen




Voyage vers les Landes Eternelles



J’ai chevauché deux jours vers le couchant avant de la bâillonner. Son babillage m’était devenu insupportable. Elle marchait devant ; quand elle s’arrêtait, le museau de mon cheval l’entraînait à nouveau le long d’une marche pénible, ardue, mais nécessaire. Arnora n’avait pas seize ans, elle possédait un passé impressionnant. Difficile à imaginer qu’une si frêle créature soit assoiffée de colère et d’ambitions barbares soldées par des ruissellements saignants dans les sillons neigeux des cités du nord.

J’étais à peu près sûr qu’elle avait une ou deux armes cachées sur elle ; je m’empêchais d’aller vérifier de peur de me retrouver privé de vie, ironie du sort. De plus, ils m’avaient choisi moi, pour ma déontologie et mon honneur parfois raillé. D’aucuns en auraient profité pour abuser de la jeunette, mais ils en seraient mort avant d’atteindre les Landes Eternelles, où elle pourrait vivre.

A vrai dire, je n’étais pas un mercenaire. Disons que j’étais spécialisé dans la douceur du sucre. Les guerres m’ont forcéla main, m’ont contraint à prendre les armes pour survivre. Bien des fois j’ai vendu ma vie pour que d’autres meurent ; bien des fois j’ai trouvé mes actes abjects, mais toujours j’ai su effacer ces honteuses pratiques.

Arnora ne me connaissait pas ; j’avais eu acte de ses abominations adolescentes. Je ne l’enviais pas. Elle devait posséder des idéaux politiques qui dépassaient tout entendement. Peut-être étaient ils trop avancés pour que ses contemporains la suivent. Elle serait née quelques années plus tard, ou plus tôt, rien de tout ça n’aurait eu d’importance. Ici, les conseils punissaient parfois l’acte de penser. Représentait-elle ce que j’avais toujours caché en moi, ce que j’avais tu ? Je sentais mon corps se tendre. Sa présence avait trop d’impact sur mes émotions, elle me manipulait rien qu’en marchant devant ma monture. Son prêche silencieux n’aurait pas raison de mon intégrité égarée.

Trop de questions qui m’étreignaient. Chaque soir lorsque je l’attachais à un arbre, poings liés pour ne pas qu’elle m’échappe, je culpabilisais. Mais il fallait que ce soit fait. Je devais la livrer aux Landes Eternelles. Etait-ce une supplication du regard ? Non, il n’y avait que de l’affront. Je lui lançais alors une couverture et partait ruminer de l’autre côté du camp. Je dormais peu, traqué par des rêves monstrueux qui me faisaient préférer l’attente dans le froid et l’imagination de bêtes fabuleuses venant m’enlever mon fardeau. Arnora dormait sans scrupules. Sous son bandeau, elle paraissait me sourire. Elle me narguait. Elle me renvoyait ma peur. Ces terres désolées, enneigées, désertes, parcourues de vents frissonnants, de hurlements distordus, de sortilèges éteints. Je la laissais sans défense, sacrifiée sur l’autel de l’incompréhension, sombre tranquillité, immobile. Y’avait-il une juste raison pour décider de la destinée d’une enfant ?

Jour après jour, j’accompagnais la triste silhouette vers les collines rebondies du désespoir, au-delà des espérances humaines, là où brûlent les flammes du jugement. J’avais entendu que ces contrées lointaines n’étaient guère différentes que celles que nous quittions, il y avait autant de lumière que d’obscurité, les habitants de nos souvenirs y vivaient encore. Probablement heureux. Mon amère condamnée avait payé le prix de son passage vers ces contrées paisibles. Dire que je devais retourner d’où je venais, sans doute par le même chemin. Mon cheval valait en ces moments la meilleure des compagnies. Je n’entendais que sages paroles de ses yeux absents ; c’était toujours mieux que les protestations habituelles. Je crois que c’est lui qui m’a suggéré le bâillon. J’écoutais chanter les vents glacés. Le murmure familier, le souffle de l’inconnu, un accueil délibérément vexant.

Arnora avait faim. Je lui servais ses repas le moins souvent possible. C’était vraiment trop risqué. Je lui posais une gamelle, et la laissais se débrouiller avec. Comme elle ne parlait plus, je n’avais, moi, aucune raison de lui répondre ; mes monologues ne dépassaient jamais mes lèvres blanchies par le gel. Plusieurs fois, elle a tiré sur sa corde et tenté de s’échapper. A une seule reprise, je lui ai concédé un peu d’espoir avant qu’elle n’abandonne en me voyant sur sa route. Elle n’appréciait pas ma plaisanterie macabre. Arnora a tenté les larmes, mais le froid lui déconseilla ; ses yeux la brûlaient. Je m’amusais bien, mais il fallait continuer. Les bois ont cédé la place à une pente neigeuse. Elle grimpait sensiblement, puis de façon abrupte pour finir sur une falaise balayée par des bourrasques de flocons. Il a fallu trouver un passage. J’ai reconnu certaines pistes malgré la neige. Elles nous ont menées sur un vaste plateau engagé entre deux sommets blanchâtres. La petite n’a pas voulu de ma cape en loques. Tant pis, moi, elle me réchauffait. La progression devint lente, il fallait lever davantage le pied parmi les névés immortels, longer une étendue givrée d’une pâleur bleutée, éviter de glisser.

De l’autre côté descendait une vallée vers les Landes Eternelles. C’était après le col, et pour le moment, la chute discontinue de cristaux lumineux empêchait d’imaginer la douceur d’un pays plus juste. Des pointes glaciales s’insinuaient sous la peau et le sang ralentissait, figeait nos silhouettes sur une mer blanche. Nous avons passé plusieurs nuits au creux de redoutables rochers, surplombs vertigineux de pierres figées par la morsure du froid.

Chaque matin, la marche reprenait. Sa marche. Deux petites empreintes figées un instant avant d’être emportées. Arnora tomba plusieurs fois. La bise, sournoise, ignorait tout vêtement pour venir glacer l’âme directement. J’ai pris la décision de lui céder mes habits secs, pour lui laisser une chance d’atteindre notre but dans une plénitude presque navrante. Le froid m’était supportable, et la petite grelottait. Elle paraissait moins bleue. Nous passerions le col dans la journée. Arnora ne cherchait plus à s’enfuir, elle acceptait la chaleur que je lui procurais.

La descente s’amorça dans l’après-midi par un couloir gelé, crevassé, crissant, mordant. Ecorchés, nous avancions péniblement. Le cheval dérapait, il fallut que mes pieds foulent la neige.


Dernière édition par Airet Syl le Jeu 1 Mai - 11:47, édité 1 fois
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Airet Syl



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MessageSujet: Re: Voyage vers les Landes Eternelles [Mythologique]   Jeu 1 Mai - 11:47

Une bête sauvage, puis une autre, une troisième. C’était toute une faune qui se raillait de notre maladresse. Ils voulaient la goûter. Ils tournèrent autour de nous bien encore après la tombée du jour, alors que leurs yeux de carnassiers luisaient de ce farouche appétit. Ils sont retournés à leur tanière le ventre vide, comme s’ils avaient craint nous fondre dessus. Le ruissellement des plaques de neige martelait l’environnement de gouttes sonores, de rivières souterraines.

Un grondement stupéfiant enflait, couvrait les bruits de la neige s’échinant. En bas, une vaste rivière coupait la route, récoltait les eaux de torrents et disparaissait dans de larges brouillards bleutés. Le cheval hennit. Les méandres se nourrissaient d’eaux usées, le travail de milliers de ruissellements pour pousser le fleuve à grossir. Comme si la totalité des éléments liquides se donnaient là l’ultime rendez-vous vers une migration insolite. Pour un temps, je me voyais disparaître parmi les flots mouvants, gorgés d’écume. Il suffisait d’un effort inhumain pour s’arracher de cette contemplation. Nul besoin d’éteindre la flamme, il fallait se ressaisir et accomplir la mission séculaire. Arnora devait trouver son repos ; j’avais juré de l’aider ; l’ancien pacte ne pouvait se résoudre autrement que dans l’accomplissement de ce voyage.

Il fallait désormais traverser ce courant d’eau. Remonter vers la source, là où les fontes sauvages n’avaient pu s’épancher dans le fluide vital. Combien de jours avant de franchir l’affleurement, la résurgence d’étendues secrètes ? Fort heureusement, un gué capricieux se dressait, forcené refluant les flots furibonds. A l’abri de ces gros galets gris, le cheval prit les devants. Après quelques écarts, il nous montra la voie. J’étais trempé, mes jambes avaient perdu leur chaleur depuis longtemps mais j’avançais. Arnora trouva la berge et se hissa, tremblante, sur la rive tiède. Nous quittions l’hiver pour un sol juvénile.

Nous avons attendu le lendemain, que le soleil apparaisse et réchauffe nos carcasses transies, pour s’accorder un peu de repos. Comme la veille, la faim avait attiré des créatures voraces. Elles se contentaient de rôder puis disparaissaient. Je ne sais pas si elles attendaient une meilleure occasion de festoyer. Un effroi grondant les menait loin de nous.

Arnora se sentait plus guillerette de quitter les séracs anonymes. Les proéminences gelées, immémoriales, verraient tant d’autres alpinistes après nous. Combien en garderaient-elles pour leur compagnie, amantes au cœur de pierre ? La petite allongeait le pas et murmurait malgré une écharpe couverte de givre. Elle devait sentir l’approche d’un but, d’une destination invariable. Les Landes Eternelles lançaient leur chant d’appel, et Arnora leur répondait.

La neige fondait, la terre humide avait parfois cédé du terrain face aux végétaux voraces de lumière. Des pans entiers de pelouse encadraient des plantes multicolores, des tapis de mousse et de hauts pins folâtres. C’était une saveur printanière, des rayons obliques traversaient les frondaisons pour s’épancher sur ces parterres fleuris. Arnora s’évadait, j’avais du mal à la retenir. La vie l’appelait à nouveau. La végétation l’effleurait, comme une caresse, alors qu’elle me lacérait. L’astre solaire me brûlait tandis qu’il la réchauffait. L’air me giflait, il la regardait avec fascination.

Au loin, alors que notre vallée s’évasait en plaine d’herbes douces, une cité d’albâtre faisait miroiter ses coupoles dorées. La porte des Landes Eternelles. Il y aurait des gens paisibles, sages, prêts à emporter la flamboyante Arnora. Je n’aurai qu’à rentrer dans mes terres immobiles. Pleurerai-je ? Ce serait l’incessante faille dans ma poitrine abandonnée. Je sentais l’abandon vers ce corps débordant de vigueur. Elle me narguait, à mesure que sa transformation affectait les nuances du paysage.

Arnora avait vu la ville, la voûte éternelle, le soleil radieux et les grands oiseaux du lointain. Le pacifisme auquel elle aspirait avait rendu cette lueur de gaieté qui animait ses grands yeux. L’Arnora que j’avais connue. Ici, elle aurait droit d’exposer ses théories, d’en discuter, de ne plus connaître ni maladie ni tourment. Elle respirait le parfum de la liberté, de sa résurrection. Quiconque franchissait ces hautes montagnes découvrait ce paysage merveilleux et pouvait s’abreuver aux milles fontaines d’Eden.

Je laissais Arnora, la graine d’espérance ouvrir le jardin de ses convictions, croître et devenir l’arbre verdoyant auquel elle aspirait. Même si je l’accompagnais encore, elle ne me voyait plus. Je n’existais plus. De son tortionnaire j’étais devenu son valet. M’avait-elle envoûté ? La terre mère lui confiait ses pouvoirs pour me voir au plus mal. Elle tirait sur les rênes du cheval, d’un rire enfantin, moi je souffrais. Arnora sentait la fin de son voyage, le départ d’une existence infinie au milieu de beautés désespérantes. La paix de l’âme l’attendait, elle me laissait la peine d’une survie.

A mesure que nous approchions des vergers envolés, les habitants de ce monde sortaient du pas de leurs maisons de pierres lisses et blanches pour se rafraîchir de notre compagnie. Leurs traits chaleureux se montraient durs, mais j’étais le seul à les recevoir. Ils tendaient leur bras passionnés vers Arnora, pour l’accueillir de fruits et de baisers. Ils lui offraient leurs désirs, ce qu’ils me dérobaient en douce. L’arche séculaire croissait, quand Arnora, désormais maîtresse de sa destinée, m’échappa complètement. Une merveilleuse lueur se dégageait de la porte céleste, ses murs colorés s’évaporaient au coucher du soleil. Jamais je ne devais savoir quel autre royaume l’attendait au-delà.

Je me retrouvais solitaire, comme toujours. J’étais à des journées de marche de toute civilisation. Le superbe potager s’était distendu et avait suivi ma prisonnière loin de cet univers décharné. Le froid reprenait ses droits. Il venait danser sous mes pieds gémissants. Dans un élan de tristesse, je pris le chemin du retour, conscient qu’un prochain matin je reviendrai.

Airet Syl, 2007

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