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 Métal Machine Musique

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Green Partizan
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MessageSujet: Métal Machine Musique   Mer 27 Aoû - 15:52

Pepsi était en route vers le Coup de Pied, le squat géant de Villetaneuse. Complètement construit en sous-sol, le Coup de Pied était à l'image de l'angoissante métropolossale de Paris : un dédale underground duquel on ne peut jamais sortir, ou alors seulement après des heures et des heures d'errance. Un grand commerce de plans des souterrains s'y faisait d'ailleurs, avec environ 7% de plans authentiques (d'après le Ministère des banlieues), pour 0,04% de plans complets. Mais Pepsi n'allait pas très loin ce jour-là, même s'il allait plus profondément que d'habitude. Car à chaque niveau de profondeur correspondait un âge, et, du haut de ses 14 ans, il ne pouvait espérer dépasser le 13ème sous-sol. Il avait gardé toute la semaine son keffieh autour du cou et devant le nez pour éviter que son frère ne remarque la pousse expresse de sa barbe. Sinon à coup sûr il l'aurait passé à tabac, assez fort pour qu'il reste 3 ou 4 jours au lit le temps que ça s'arrête de pousser. Et au prix que lui avaient coûté ses micro-pilules à hormones de synthèse, il était hors de question de se faire griller. Là, il était tout à fait prêt à descendre jusqu'au 18ème. La supercherie était grosse, et d'ailleurs ça n'était pas tant la longueur moyenne de sa pilosité faciale qui comptait. On partait plutôt du principe qu'un type qui peut se procurer des micro-pilules à hormones peut descendre au 18ème sous-sol.

Pepsi se demandait ce qui pouvait bien justifier un tel échelonnement, sachant qu'on pouvait voir dès le niveau -3 des gamins de dix ans en train de baiser derrière les canapés miteux, des grand-mères se défoncer à la crypto ou des camés s'arracher la peau à force de se gratter. Mais le niveau -3 par exemple, n'était pas équipé de balayeuses permettant d'évacuer les cadavres ou les personnes en coma, contrairement aux sous-sols 23 et au delà.

Le Coup de Pied était une zone de non-droit pour la police capilloviaire : toutes les ouvertures avaient été murées et les rails magnétiques pillés. Seuls les couloirs demeuraient. Ici au moins on pouvait être tranquille. La contrepartie de cette absence de transports était qu'il fallait marcher, encore et encore, au risque de se perdre. Mais Pepsi avait ses points de repère : le joueur de Chapman stick à l'intersection de la grande descente et de l'escalier vers le niveau -4, le graffiti de taser sur le mur du couloir reliant le 7ème au 8ème, le sas à fumée qui sert d'antichambre au 10ème niveau. Il s'agissait de passer rapidement ses yeux sur les murs et de s'orienter très vite. Il fallait toujours avancer, même quand on ne savait plus où l'on se trouvait. Car dans ces couloirs et ces galeries, s'arrêter était le signal qu'on était perdu, le signal pour une armée de vautours qu'il était temps de fondre sur la proie égarée. Et une fois entre les serres de la foule hurlante, difficile de s'en dépêtrer, en tout cas sans lâcher quelques billes de cash. Et qui dit coup de poker dans ce couloir, dit coup de couteau à l'angle du prochain.

Ici-bas, les rapports de force se jaugeaient à l'apparence, et dans ce domaine Pepsi était très doué malgré son jeune âge. Grand imper renforcé qui lui montait jusqu'au nez, lui donnant un air de vampire. Triple paires de lunettes, à clous, à capsules, à verres fumés. Futal en kevlar ajusté, cachant le haut de ses rollers slide, elles-mêmes peintes en noire et carénées agressives. On voyait bien que malgré sa prudence, il pouvait prendre beaucoup de vitesse d'un simple coup de patin. Parfois il le fallait, comme ce jour où trois types louches avaient essayé de lui bloquer le passage. En le voyant accélérer depuis le fond de la galerie, deux des lascars avaient laissé tomber. Celui qui était resté sur sa trajectoire avait fait un vol plané jusqu'au bas de l'escalator (en panne) par lequel Pepsi devait passer. Une chance qu'il était entraîné, il avait pu se réceptionner comme un chef et filer dard-dard. Sous sa veste épaisse, personne ne pouvait sentir l'adrénaline qui envahissait tous ses vaisseaux sanguins. C'était aussi la dernière fois qu'il avait raconté un de ses exploits à son frère. La branlée qu'il avait ramassé avec lui l'avait dissuadé de toute vantardise future. L'éducation au coup de boule. Remarque, le nez cassé qu'il avait hérité de cet épisode participait de son allure flippante. Si ça l'empêchait de se faire emmerder, ça n’était finalement pas si mal.

Pepsi finit par y arriver, au fameux sas à fumée. Roulant très prudemment, il traversa les portes de verres, l'une après l'autre. Il était méfiant car dans ces aquariums se cachaient souvent, au milieu de la brume nauséabonde, quelques corbeaux déguisés en fumeurs. De la même manière qu'une lame plantée dans les côtes ne pouvait être vue dans ce brouillard perpétuel, les différentes portes étouffaient les cris d'un compartiment à un autre. Pepsi se reprochait souvent de ne pas avoir tenté d'explorer un autre itinéraire pour accéder aux autres niveaux. Malgré tous les plans bis qu'il pouvait connaître, ce passage était un véritable checkpoint dans sa cartographie cérébrale, un chemin obligatoire vers la liberté, semé d'embûches.

Il émergea de la dernière porte dans un nuage terrible, et manqua de renverser une vieille dame (ou qui donnait l'impression d'être vieille) aux cheveux jaune fluo, qui ouvrit la bouche pour le conspuer avant de se raviser en voyant à qui elle avait à faire. Pepsi tailla sa route sans se retourner.

En atteignant le 12ème sous-sol, vingt minutes plus tard, il ouvrit le col sa veste, de manière à ce qu'on puisse bien voir sa barbe. Il était à peine convaincu lui-même de sa supercherie. En se regardant dans sa glace, le matin, il avait prononcé la phrase magique : “ça ne va jamais marcher”. Pourtant, il avait la foi, quelque part, puisqu'il était venu quand même. Ou alors, c'est la douleur dans les testicules qu'il avait éprouvé toute la semaine à cause des hormones qui l'avait motivé à ne pas gâcher cette occasion. Evidemment, cette barbe soyeuse se mariait plutôt mal avec le reste de sa dégaine. Comme si un petit bourgeois des quartiers de lumière s'était déguisé en zonard des bas-fonds. Bon, il lui manquait le petit sourire suffisant pour que cette histoire soit réaliste. On voyait bien qu'il portait sur lui tous les stigmates de la misère sous-terraine. Aussi, on serait sûrement plus disposé à le croire.

Il arriva aux portiques 13-14. Cinq ou six squatteurs montaient une garde prudente. Cette milice efficace était comme une goutte d'eau dans une mare de mercure, numériquement. Bien organisée malgré ses moyens rudimentaires, et répondant à des principes assez louables de protection des gens (et particulièrement contre eux-mêmes) et de contrôle du trafic au sein du Coup de Pied, elle contrastait par sa droiture avec l'ambiance générale du squat. Pourtant, jamais personne ne remettait en question son autorité, comme s'il y avait un sentiment collectif de respect de cette institution et de son travail. Tout le monde s'en remettait à elle, finalement.

Pepsi adopta la stratégie de la force tranquille. Cessant de pousser sur ses patins, il se laissa glisser magnétiquement jusqu'aux portiques. Les gardes hésitèrent un temps, esquissant même un mouvement pour refermer le passage, mais ils restèrent impassibles devant l'apparente sérénité de l'étranger. D'une acrobatie facile, Pepsi sauta par dessus les barrières et atterrit souplement dans la descente vers le niveau -14. Comme sur des roulettes, pour ainsi dire.

Bien que ce fût la première fois qu'il mettait les patins à ces niveaux, il se cantonna aux couloirs et galeries, et ne s'aventura dans aucune salle. Il était beaucoup plus concentré à mémoriser les chemins qu'il empruntait. Cette angoisse dominait de loin sa curiosité pour les choses qui pouvaient se faire à ce niveau. Même si on pouvait croiser ici une faune très similaire à celle des niveaux supérieurs. La graduation qui s'opérait était celle des produits, de la composition de l'air, du nombre de saloperies incurables au bout des seringues. Ce dernier était cependant très relatif, car les squatteurs développaient, parallèlement à la montée en puissance des drogues consommées, de formidables résistances immunitaires à toute la pouillerie des profondeurs. Cela était dû aux salons médicothropes du 25ème sous-sol, où s'était créé un véritable temple pharmaco-stupéfiant. Là-bas, on s'inoculait des virus déclenchant des fièvres hallucinogènes, on faisait des inhalations d'huiles médicinales dites “deliroil”. Un vrai cercle (plus ou moins) vertueux de contraction de maladies et de vaccinations. Le fruit pourri de la pharmacopée mondiale. Les salons médicothropes étaient célèbres dans tous les milieux underground du district de Bobigny. “Les plus grands et les plus bourrins de l'ouest-rhénan”, disait-on pour se glorifier (bien que la mégalopolossale de Köln était bien plus à la pointe en la matière).

Par une conscience commune du danger de s'égarer dans le dédale des couloirs, il ne s'y faisait que peu d'activités commerciales. Assez peu de dealers (on achetait ailleurs, et on venait troquer), pas de relations tarifées. Il y avait essentiellement des zonards, et les coups de latte dans la figure étaient entièrement gratuits. En atteignant le niveau -18, Pepsi se mit à patiner plus lentement, plus prudemment. Il savait ce qu'il cherchait, mais il fallait encore trouver les personnes qui le vendaient, et parmi elles, trouver celle aux prix les plus abordables. On pouvait reconnaître ce niveau à l'oreille. Une cacophonie délirante dans les galeries, fruit de la lutte entre les différentes salles pour couvrir la musique des autres avec la leur. Ici les corps se déhanchaient, parfois au sens littéral du terme. Des individus entièrement désarticulés jonchaient le sol des boîtes comme des pantins abandonnés. Cette vision passablement terrifiante donnait une ambiance particulière aux discothèques les plus agressives. Dans d'autres, telles les minimales, on pouvait voir la foule se mouvoir au ralenti, dans un ballet de silhouettes embrumées digne d'un film néo-post-impressionniste. Une autre fierté du Coup de Pied était d'organiser des concerts de groupes jouant encore sur des instruments réels. La carte de visite n'avait cependant pas grand chose à voir avec la réalité : les formations de cuivre se produisant ici offraient un spectacle de bêtes sauvages, tirant comme des fous sur leurs saxopipes à eau, ou se convulsant au sol après quelque overdose de vapeurs hallucinantes distillées dans les tuyaux d'un trombone. Le tout résultant en un chaos musical absolu, vaniteusement appelé “post-free jazz” par les adeptes. Une piètre performance qui ne risquait pas de menacer l'empire de la musique électronique. Empire furieusement hétérogène dans sa composition, à l'image de sa famille “VoXound”, dont tous les squats possédaient au moins un DJ. L'une de ses branches les plus populaires, l'Org-Music, était née de la rencontre entre le VoXound et l'industrie de la sexualité augmentée. Dans les salles passant cet agglomérat de cris et gémissements orgasmiques, on pouvait parfois assister à des scènes d'orgies générales, parfois très malsaines, lorsqu'une personne d'un sexe ou d'une classe d'âge opposée au reste du groupe se retrouvait transformée en objet de décharge érotico-émotionnelle. Cela était cependant rare, et on venait plus souvent entendre la jouissance des autres pour se détendre ou se changer les idées. Il y avait une sorte d'humanité dans ces hurlements, comme dans les cris d'un nouveau-né, que les squatteurs venaient rechercher dans les sous-sols obscurs.

Pepsi se méfiait beaucoup de la musique cependant qu'il en nourrissait un fantasme très fort. Combien de fois son frère l'avait-il sermonné à propos de l'hyperacousie qui ravageait un nombre incroyable de personnes. “La première cause de suicide”, répétait-il. Et il ajoutait souvent en riant, “et si tu te suicides, je te préviens, je te mets une peignée d'enfer !”, assaisonné d'un grand coup de poing. Il avait seulement commencé à accoutumer ses oreilles au concept de mélodie, qu'on l'avait bridé terriblement. Et il errait depuis entre rêve et cauchemar, entre angoisse et attraction. Ce dilemme l'avait travaillé jusqu'à ce jour, et il allait enfin pouvoir en sortir.

Il était maintenant dans une immense pièce, où l'on diffusait le son de respiration saccadée, comme quelqu'un en plein effort. Il y avait parfois des pauses, comme pour reprendre son souffle. Ce son était à moitié inquiétant, à moitié apaisant. Quelques groupes de personnes dansaient, ou se laissaient porter par la respiration. Pepsi patinait doucement entre ces groupes, cherchant quelqu'un. Quelqu'un qu'il finit par trouver, confortablement installé sur une banquette, les pieds sur la table, la main caressant une mallette transparente dont les arêtes lumineuses passaient lentement d'une couleur à une autre. Le type était vêtu d'une combinaison faiblement lumineuse, elle aussi, lui donnant un air robotique. Il semblait en pleine réflexion, regardait danser les squatteurs. Pepsi se laissa tranquillement glisser vers lui, se donnant le temps de le jauger. Une précaution d'importance, quand on cherche un vendeur honnête, et plus globalement lorsqu'on arpente ces couloirs. De là où il arrivait, c'est à dire un coin d'ombre, il ne pouvait le voir venir, et l'infime soupir que produisaient ses rollers-slide était largement couvert par la respiration haletante qui émanait de tous les côtés. Pourtant, l'inconnu dû le sentir près de lui, puisqu'il parla, avant même que Pepsi n'ait entrouvert les lèvres.

« Je peux faire quelque chose pour toi. »

Ce n'était ni une question, ni une affirmation, plutôt une pensée autonome qui émerge subitement. La surprise saisit Pepsi, qui arrêta net ses patins et faillit tomber, emporté par son élan. L'inconnu était toujours impassible, il semblait s'intéresser à un garçon se mouvant d'une manière particulière au rythme de ce qui ressemblait maintenant à de profondes inspirations. Pepsi n'avait pas vraiment réfléchi, pendant toute sa descente, à ce qu'il allait pouvoir dire. A ce qui le ferait passer pour quelqu'un qui s'y connait, à ce qui pousserait le vendeur à baisser ses prix. De toute façon, après cette arrivée minable, il était en position dominée. Aussi, il choisit de parler clair, souhaitant écourter au maximum la transaction.

« Tu vends des nanaudios. »

Il avait choisit d'imiter le ton de son interlocuteur.

- Vrai. Tu sais programmer ?

- Mmm oui. »

Il oublia complètement sa stratégie.

« Mais, comment est-ce que ça fonctionne ? Y a une injection à faire ?

- T'es pas très renseigné. Ca se vend sous forme de pilule. Ca se dissout dans ton estomac, les nanaudios passent dans le sang, et remontent jusqu'au cerveau. Ils se fixent sur les récepteurs, et envoient des informations sonores à ton cortex, sans inhiber les autres infos, hein. »

L'inconnu était toujours fixé sur le garçon en train de danser. Pepsi était assis à sa table maintenant.

« C'est à dire que quand tu veux, tu les actives, tu entendras ce que tu voudras au volume que tu voudras, mais tu entendras toujours tous les sons qui te parviennent de l'extérieur.

- Et... il y a des risques pour... l'hyperacousie ? J'sais pas si t'as entendu parler de ça. »

Pepsi se sentit un peu bête. Un type qui vend des nanaudios en sait forcément assez à propos de l'hyperacousie.

« - Tu n'écoutes pas ce que je te dis. Ca se place dans ton cerveau, ça ne passe pas par les senseurs extérieures. Mais peut-être que t'as 14 ans sous ta barbe hormonale et que tu vois pas vraiment de quoi je veux parler. Bon, bref. Y a une période de latence de quelques heures, le temps qu'ils trouvent le chemin dans ton cerveau. Tu auras mal à la tête. Je te conseille de rien prendre en attendant, même pour atténuer la douleur. Quand ils seront correctement installés, tu entendras un bip d'une quinzaine de secondes, comme un acouphène. Ca veut dire que c'est prêt à être utilisé. A ce moment tu peux allumer la télécommande, et écouter tout ce que tu voudras.

- A quel moment il faut que je programme quelque chose ?

- En théorie tu n'as pas besoin de programmer quoi que ce soit. Si je te demande ça, c'est que je te conseille de fabriquer d'autres télécommandes, parce que si tu perds celle que je vais te donner, tu auras l'air con. »

Derrière ses lunettes, Pepsi buvait les paroles de l'étranger. Il était absolument fasciné par tout ce qu'il pouvait lui raconter sur les nanaudios. L'idée de la bonne transaction avec laquelle il était venu jusqu'à cette table n'était même plus un souvenir. Il était évident qu'il n'avait que très peu d'informations sur le produit qu'il souhaitait acheter, si ce n'est que celui-ci libèrerait son rêve de musique. Il était tellement obnubilé qu'il ne se rendit pas compte que l'inconnu s'était tut. Sa propre respiration s'était accélérée peu à peu pour se caler sur la musique. L'hyperventilation lui donnait des vertiges, et il se perdit dans ses pensées. Le vendeur, sans doute lassé, se tourna enfin vers lui. Son visage sortit Pepsi de sa rêverie : il avait de nombreuses prothèses faciales de matières et de couleurs différentes. La mosaïque était plutôt réussie en vérité, il était bel homme. Cela donnait également une indication sur l'âge qu'il pouvait avoir, car même dans les lieux les plus underground des mégalopolossales, on n'amasse pas autant de prothèses avant d'avoir au moins 30 ans. Il hocha le menton sans rien dire.

« Eh ben... okay, j'les prends. »

Erreur fatale. Il s'en rendit compte dès qu'il eut prononcé les mots. Il n'avait pas demandé le prix, ce qui signifiait donc qu'il en avait besoin, et les achèterait peu importe ce qu'on lui en demanderait. Pourtant, l'étranger n'en demanda pas une somme astronomique, en tout cas par rapport à la notion de valeur que pouvait avoir Pepsi. Ne voulant pas engloutir tout l'argent qu'il avait de côté, il tenta vainement de faire baisser le prix en ajoutant dans la balance différents produits qu'il avait sur lui, mais l'inconnu ne semblait pas le moins du monde intéressé. Cependant, il ne s'agaça pas de la négociation, et lui remit les pilules après avoir encaissé l'argent. Pepsi tourna et retourna un moment le précieux sésame dans ses mains. Elles étaient d'un blanc immaculé, semblable à un million d'autres drogues et médicaments qui pouvaient circuler dans l'immensité du Coup de Pied. Comment s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'une contrefaçon ? Pepsi s'en moquait. Il bouillonnait de joie intérieurement. Plus rien d'autre ne comptait. Il ralluma ses rollers-slide, se leva de la banquette sans quitter des yeux les nanaudios et commença à partir en patinant à reculons.

« Hé ! » cria l'inconnu.

Pepsi s'arrêta pour le regarder.

« Une dernière chose... je te conseille d'attendre d'être remonté à la surface pour les prendre. »
Pepsi hocha la tête et se tourna pour ranger les pilules dans une poche arrière de sa ceinture. Quand il releva les yeux, l'étranger avait disparu dans la fumée de la salle. La musique était passée sur un registre plus subtil alliant de lointains râles à de faibles gémissements, sans que l'on puisse déterminer si l'on entendait quelqu'un jouir ou mourir.


Il atteint la surface en un temps record, beaucoup plus rapidement que lorsqu'il descendait, bien que l'essentiel du chemin du retour fût en côte. Il avait traversé les couloirs, fendu les galeries, à une vitesse impressionnante. Il était tout autant mu par l'empressement d'essayer les nanaudios, que par la paranoïa de se les faire dérober par n'importe qui (puisqu'il était sûr que tout le monde était déjà au courant). Les patins magnétiques de ses rollers-slide lançaient des traînées de lumière vive à son passage, et beaucoup de squatteurs durent se cacher les yeux en le voyant.

Il volait presque en rentrant chez lui. En arrivant à sa porte, il se rappela au dernier moment de passer son keffieh autour de son cou et devant son visage pour cacher sa barbe, dans le cas où son frère serait là. Il rentra le plus silencieusement possible, mais il était seul. Pendant qu'il se rasait, il lu sur son visage sa propre joie. Il essaya de se faire plus maussade pour ne rien laisser paraître de son acquisition. Il faudrait encore se raser dans trois jours, puis sa barbe ne repousserait plus, en tout cas jusqu'à ce qu'elle commence à le faire naturellement. Excité, il se donna des petites claques sur les joues en souriant à son reflet dans la glace. Enfin, il alla s'asseoir sur son lit et sortit les pilules. Il les caressa comme un trésor, longuement, hésitant, cogitant furieusement. Il les observa quelques secondes à la lumière, pour faire durer l'instant encore un peu plus. A ce moment, il entendit le bruit lointain de la serrure magnétique qui se déverrouille. Pris de panique, il avala tout sans réfléchir.

Encore un instant volé.

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MessageSujet: Re: Métal Machine Musique   Dim 7 Sep - 16:42

La vie de Pepsi s'était transformée, mais de l'intérieur. Rien de ce qui avait changé n'était palpable par qui que ce soit, en dehors des symptômes de cette transformation. A chaque instant, sans que le moindre décibel n’émerge de son corps, les nanaudios jouaient leur musique à son cerveau. Il ne les éteignait jamais, passait une grande partie de son temps à chercher de nouveaux morceaux pour enrichir un catalogue d'une durée déjà supérieure à plusieurs mois. Lorsqu'il sortait, il dansait constamment, patinant de droite à gauche, faisant des vrilles et des sauts dans toutes les rues de Villetaneuse et tous les couloirs du Coup de Pied. Assis, il dodelinait de la tête perpétuellement, à tel point que son frère se mit à croire qu'il avait un tic. Il ne se doutait pas du tout qu'il ait ainsi pu contourner sa mise en garde concernant la musique. Ce qui ne l'empêcha pas de tenter de corriger physiquement cette nouveauté. Dans ces moments, Pepsi montait le volume et se passait une musique apaisante, qui atténuait la douleur des coups. Il conserva cette habitude pour les autres moments de violence avec son frère.

Il développa au fil du temps une certaine dépendance à la musique. Elle le berçait toutes les nuits, l'aidait à se lever le matin, et l'accompagnait toute la journée, comme quelqu'un qui ne vous quitte jamais, mais adapte toujours son niveau d'interaction à vos envies. La présence parfaite. A force de frustration accumulée, Pepsi était dans la surconsommation de sa panacée. Il assaisonnait toute sa vie de musique, lui donnant un arôme d'évasion et de nouveauté infinie. Il écoutait tout, de la musique électronique minimale au beat le plus agressif. Tout, y compris le plus industriel ou le plus abstrait était source de bonheur et de vie. Et il se réjouissait à l'idée de la taille ineffable de l'audiothèque universelle. Il aurait de la musique neuve à son esprit jusqu'à son dernier souffle.

Il avait déjà répliqué sa télécommande en plusieurs exemplaires, tous dans ses vêtements, et munis d'un système d'auto-corruption en cas d'intervention différente de la sienne. Il se servait principalement de celle, minuscule, logée dans une de ses mitaines gainées. Il l'avait simplifiée de manière à ce qu'un simple influx nerveux puisse changer la musique en court d'écoute. Il était même allé jusqu'à supprimer de la majorité de ses télécommandes la fonction on/off des nanaudios, n'éteignant jamais le flot de son. Ceux-ci ne nécessitaient d'ailleurs pas d'être coupés, puisqu'ils s'auto-alimentaient directement sur les canaux classiques d'approvisionnement du cerveau en énergie. Leur entretien était minimum, inexistant en fait. Ils s'intégraient d'autant mieux à son corps, faisaient un avec lui. Il ne les pensait plus comme une boîte à musique intégrée, mais comme un organe à part entière, remplissant une mission bien précise de maintien en vie de l'être, changeant de rythme comme le cœur, épongeant les excès comme le foie, renouvelant l'air comme les poumons. Les nanaudios étaient à l'image de l'ère technologique actuelle : celle de la fusion entre naturel et artificiel. On avait désormais dépassé le stade de la simple amélioration de soi-même via une manipulation de son corps et de ses composants. On était passé à l'addition d'artefacts manufacturés, insérés dans la mécanique du corps. Mais l'ivresse était telle que le monde roulait dans cette direction sans se poser de question, incapable de réflexion tant il était perdu dans la contemplation narcissique de ses exploits, aussi cauchemardesques puissent-ils être.


Pepsi parcourait en patinant un long couloir du Coup de Pied. Il écoutait un morceau enivrant de musique classique, et se laissait glisser en de amples mouvements, comme porté par le vent. Au son des violons, il pouvait patiner pendant des heures, se perdant dans les coins et recoins du squat géant. Il se levait de plus en plus tôt pour aller errer dans ces couloirs, et revenait de plus en plus tard, souvent parce qu'il se perdait dans le dédale des galeries. Ce qui ne manquait jamais de déclencher la fureur de son frère, toujours prompt à lui enseigner à sa manière la ponctualité. « Plus tu vieillis, et plus tu deviens con » lui rappelait-il souvent. C'était vrai à sa manière, dans le sens où il bravait l'un après l'autre de nouveaux interdits que son frère avait édicté. Car à mesure qu'il grandissait, Pepsi pouvait voir qu'une majorité de ces interdits ne reposaient sur rien, incluaient des activités auxquelles son frère lui-même s'adonnait, cependant qu'il les condamnait. Depuis l'irruption de la musique dans sa vie, non comme le danger qu'il lui avait décrit mais comme le fluide de vie qui irriguait son cerveau, Pepsi était décidé à remettre en question tout ce qui lui était proscrit, au mépris des coups qui allaient avec chaque transgression.

Il était déjà tard lorsqu'il émergea enfin des profondeurs. La nuit était tombée, mais les environs restaient largement éclairés par le balayage des projecteurs de ce qui semblait être un véhicule publicitaire aérien, matraquant ses messages marketing dans tout le secteur. Pepsi n'y porta aucune attention, bercé par un long morceau d'ambient qui s'étirait dans son esprit depuis une bonne heure déjà. C'était le genre de musique qu'il lui plaisait d'écouter sur le chemin du retour, et celui-ci était parfois long.

Il patinait en direction de chez lui, s'éloignant de la bouche d'entrée du Coup de Pied, lorsqu'il perdit soudain l'équilibre et n'évita la chute qu'au prix de grands moulinets des bras et des jambes pour rester debout. Sa stabilité récupérée, il s'arrêta instantanément. Il ne pouvait croire ce qui lui arrivait. Ca ne pouvait tout simplement pas se produire. Le son dans sa tête. Il s'était arrêté.

Il chercha d'abord à savoir s'il ne s'agissait pas d'un silence entre deux morceaux. Il en changea, encore et encore, mais rien ne se produisait. Les nanaudios demeuraient désespérément muets. Il réessaya avec chacune des 4 télécommandes qu'il avait sur lui, sans effet. Il tenta tous les remèdes qui lui passait par la tête, y compris secouer brutalement cette dernière. Lorsqu’enfin toutes ses tentatives eurent échoué, il se rendit compte du monde qui l'entourait de nouveau. Le bruit de la ville, le cliquetis de pas des passants, le ronronnement électrique de ses rollers-slide. C'était comme si tous ces sons étaient restés à l'arrière plan du monde sonore durant tout ce temps, et qu'ils lui parvenaient à nouveau. Il avait perdu l'habitude de les écouter, ne les entendait presque plus, sinon comme le bruit lointain de tout ce qui ne le concernait pas. Il tomba à genoux devant ce double choc de la panne des nanaudios et du retour brutal à la réalité perçue par ses oreilles.

Sa tétanie fut de courte durée, puisqu'il sursauta lorsque derrière lui jaillit l'écrasante voix qui provenait du véhicule publicitaire. En comprenant d'où venait cette agression, Pepsi se retourna et fusilla du regard cette masse sombre qui aveuglait de ses projecteurs, et assourdissait de ses diffuseurs. Spontanément, il lui attribua la défaillance des nanaudios, et la maudit rageusement. Il constata alors qu'il ne s'agissait pas d'un véhicule publicitaire classique, mais qu'il appartenait à l'Etat, et plus précisément, portait le logo de la RATMK. Il ravala sa colère et se concentra pour écouter le message qui passait en boucle.

« Avis à la population : nous vous informons qu'en raison du trop grand niveau de fraude dans les transports capilloviaires, les conditions de contrôle des titres de transport vont être renforcées. Tout usager faisant l'objet d'un contrôle, et dont la situation irrégulière est constatée, se verra puni d'un déclassement immédiat, sans mesure préventive ni dérogation possible. La RATMK vous remercie de votre attention. »

Pepsi n'empruntait pas les transports en commun, il se moquait bien de savoir ce que pouvait fabriquer la RATMK. En revanche, la voix puissante, monocorde, qui scandait le message était redoutablement oppressante. Frottant ses genoux pour évacuer la poussière, il se hâta de filer pour s'éloigner d'elle.

Il passa le reste du trajet – qu'il trouva particulièrement long ce soir-là – à penser aux nanaudios. Il était rongé par leur silence, et était maintenant en proie à une intense frustration, qui montait de tous ses membres. Il patinait de manière irrégulière sur son chemin, et peinait à se maintenir en équilibre. De temps à autre, il pressait sans grand espoir les touches de sa télécommande, pour tenter de relancer la musique – comme l’on regarde constamment l'heure en attendant quelqu'un qui n'arrive pas. Rien. Le vide intérieur. Ou plutôt l’huis-clos avec ses pensées tranchantes de colère et d'amertume.


Lorsqu'il arriva chez lui, il avait atteint un stade de fureur avancé. Il fit plusieurs erreurs avant de composer le bon code de la serrure magnétique. Il avait longuement erré aujourd'hui, et son frère était déjà rentré à la maison. Aussi, lorsqu'il eut retiré ses rollers-slide et qu'il traversa le salon en quelques grandes enjambées, ce dernier ne manqua pas de l'interpeller. Pepsi se maudit d'être rentré aussi tard, et, ignorant les appels de son frère, il alla droit à sa chambre et en ferma la porte. Celle-ci ne demeura close qu'un instant puisqu'elle se rouvrit bientôt, laissant apparaître une silhouette massive. Il le dominait d'une bonne tête et était aussi large d'épaules que l'encadrement.

« Réponds-moi quand je te parle. Tu étais où ? »

Pepsi n'avait pas du tout envie de parler de quoi que ce fût, et encore moins des nanaudios. Il voulait être laissé tranquille, et surtout, surtout ne plus rien entendre. A commencer par lui-même. Il resta sans mot dire, jusqu'à ce que son frère soit juste au dessus de lui, penché en avant, à lui parler de plus en plus fort. Alors, excédé par le son de sa voix, il se redressa vivement, braquant son regard dans le sien, la tête penchée en arrière. Son frère n'avait pas l'habitude d'une telle insubordination, et pendant quelques secondes, bien qu'il soutint son regard, il fut incapable de savoir quoi faire. Pepsi, qui avait le visage déformé par la colère, sentit la pression retomber lentement, au son de ce nouveau silence permis par cette confrontation. Silence qui ne tarda pas à être brisé par cette voix dure et oppressante.

« Arrête de me regarder comme ça ou je t'en colle une. »

L'humeur massacrante de Pepsi explosa littéralement : il se jeta sur son frère dans une frénésie terrifiante. Toute la frustration accumulée après la panne des nanaudios se déversa instantanément par ses poings et ses pieds.

Ca n'était pas la première fois que Pepsi attaquait le premier, aigri pas des années de brimades et de violence. Il savait ce qu'il risquait, mais l'impulsion était trop forte. La lutte dura une bonne minute avant qu'il ne soit terrassé par son frère, qui avait mis beaucoup de temps avant de se remettre de cette rage soudaine, et qui, en représailles, fut encore plus violent que les autres soirs. Lorsqu'il en eut fini avec lui, un mal insupportable l’atteignait dans tous ses membres. Respirer se faisait au prix d'une intense douleur aux côtes et à la plèvre. Ses bras et ses jambes étaient en feu. Il était cloué à sa couche, incapable de se mouvoir, autant du fait des fêlures de ses vertèbres, que de la piqûre qui explosait à l’intérieur son corps à la moindre tentative de mouvement. Son frère évitait toujours de le frapper à la tête, pour l'empêcher de tomber inconscient. Ca illustrait la leçon, disait-il. Avant de quitter sa chambre, il prit les pilules réparatrices situées à côté de lui pour les disposer sur son bureau.

« Je les laisses là, je pense que tu sauras les trouver. Si tu en veux encore, je serai dans le salon. »


La nuit fut interminable pour Pepsi. Sa souffrance était vive et empêchait le sommeil de venir. De surcroît, il était étendu dans une position très inconfortable, et ne parvenait pas à en bouger. Il maudit son frère pour cette énième correction, pour avoir mis ses pilules hors de portée. Repensant au message de la RATMK, il lui souhaita, comme il savait qu'il empruntait sans payer les transports capilloviaires, d'être déclassé, quoi que cela pût signifier. Il lui souhaita de mourir d'overdose dans un coin sombre du Coup de Pied, d'être évacué par ces balayeuses qu'il ne connaissait que dans les histoires, et de se retrouver, cadavre gisant dans les ordures de tout un peuple, parmi tous les autres objets qu'on avait aimé un jour, et ignoré le lendemain.

Il passa toute la nuit à imaginer les pires scenarii de mort atroce, de souffrance, et d'indifférence. Cela l'aida à canaliser la douleur, en quelque sorte. Au matin enfin, dans un effort qui lui arracha un hurlement, il parvint à saisir les pilules posées sur le bord du bureau et à s'enfiler quelques unes entre les lèvres, péniblement à cause de sa mâchoire endolorie. L'anesthésiant se diffusa en quelques minutes à peine, et exténué, il sombra dans le sommeil et le soulagement. Le lendemain, il serait de nouveau sur pied.

Les pilules réconstituantes étaient principalement utilisées dans la vie courante pour travailler plus dur et plus longtemps. Elle permettait de tenir bon jusqu'à un niveau important de souffrance physique. Elles permettaient aussi à une partie des gens de frapper leurs congénères sans état d'âme, sûrs de les retrouver requinqués après quelques heures de repos. Comme c'était très courant avec la technologie de l'époque, ce qui devait servir à l'émancipation des humains servaient plus sûrement à de nouvelles formes d'oppression de ceux-ci, et ainsi souvent par eux-mêmes. C'était le cas des pilules réconstituantes, pour lesquelles la population avait développé une dépendance collective inquiétante. Pepsi n'avait pas choisi cette dépendance.


Les jours suivants furent ceux d'une profonde détresse. Il se morfondait chez lui, désespéré du mutisme des nanaudios, et se réfugiait dans un silence qui ne l'apaisait qu'à moitié. Et celui-ci ne durait que quelques heures. Le soir, son frère rentrait et lui collait une tonitruante raclée pour le punir d'être resté toute la journée sans rien faire. Aussi, quand il en eu assez de cette alternance silence-bruit, il se décida enfin à chausser ses rollers-slide et se rendit au Coup de Pied pour trouver quelque ersatz de musique. Il eut l'occasion de toucher à un certain nombre de choses qu'il n'avait jamais essayé auparavant, cherchant quel pouvait être le meilleur substitut. Cryptocéphaline, pharmacocaïne, boisson surénergisante, sexe, brouillard motivant, surdose de pilules réconstituantes, machine à rêves... Rien à faire. Passer du temps dans les salles musicales, notamment les plus bruyantes, le soulageait un peu, mais il finissait toujours par ressentir la frustration de ne pas pouvoir choisir ce qu'il écoutait, de ne pas pouvoir zapper à volonté, et plus que tout, de ne pas l'entendre directement dans sa tête, mais devoir se satisfaire de ses oreilles comme tristes intermédiaires. Elles étaient à la fois inhibitrices et déformantes. Et ce qui parvenait à son cerveau n'était plus qu'un vague avatar de la véritable musique. Ca l'avait peut-être été un jour pour lui, mais ça n'était plus cette chose, qu'il pouvait qualifier de « musique ». La véritable musique, c'était ce signal électrique qui saturait ses synapses, ce signal qu'on ne peut pas ignorer lorsqu'il provient d'un de vos propres organes, comme une décharge d'adrénaline.

Pepsi avait tenté en vain de retrouver l'étranger. Il se retournait à chaque fois qu'il croisait un visage fait de multiples prothèses, mais c'était monnaie courante dans les couloirs du Coup de Pied, et pas une de ces mosaïques ne ressemblait à l'assemblage parfait du visage de l'homme qui lui avait vendu le trésor. Il passa même toute une journée à l'attendre dans la salle de VoXound où il l'avait rencontré, mais la succession languissante des cris et souffles saccadés ne le vit pas apparaître.


Après une semaine d'errance en des lieux et des substances diverses, il rentra chez lui un soir, dépité par les échecs accumulés depuis la panne des nanaudios. Et il pleura, longuement, désespéré par cette lumière dans sa vie, apparue brutalement et disparue tout aussi soudainement, et qui le laissait nu, le rendait à son quotidien qu'il voyait plus triste désormais qu'il ne l'avait jamais vu. Le silence des nanaudios le renvoya à sa condition de zonard, d'hypolieusard sans but ni horizon, dont la société ignorait et ignorerait toujours l'existence. Il prit conscience de l'insignifiance de sa vie, à l'échelle de la metropolossale parisienne, dans ce fouillis d'entités où chacun reste parqué comme une bête avec ceux de sa classe.

La nuit était tombée, et une soirée de réflexion sur son existence était venue à bout de ses résistances psychologiques d'habitude si fortes. Son désespoir était plus fort qu'après une séance de bagarre avec son frère, plus fort qu'aucune autre déception, ou frustration. Il avait des envies de sommeil mutique, sans rêve ni cauchemar, un sommeil comatique duquel on ne se réveille jamais. Il avait envie de mourir.

Son souffle s'était muté en râle. Il sentait une migraine lui envahir rapidement le front. Mais il ne voulait plus prendre de pilule. Il souhaitait seulement se laisser dévorer par la douleur. C'est alors que vint la lumière. Pas celle qu'il aurait voulue, mais une lumière malgré tout : un bip sonore d'une dizaine de secondes se fit entendre dans sa tête. Il se redressa instantanément, transpercé par une injection soudaine et extraordinaire d'adrénaline. Comme instinctivement, il tendit l'oreille. Ou le cerveau, pourrait-on dire. Il crut avoir eu une hallucination - peut-être due aux produits consommés toute cette semaine - puisque rien ne se fit à nouveau entendre pendant une minute. Il n'entendait que le vague écho de la télévision, dans le salon, devant laquelle son frère devait être avachi comme à son habitude. Il activa l'isolation totale au panneau de contrôle de sa chambre. On n'entendait plus rien. Puis, à nouveau, un bip, de même longueur, comme un acouphène. Cette fois il en était sûr. Il se mit debout, essuya les traînées salées sur ses joues, et fouilla dans ses affaires pour trouver ses mitaines. Il enfila celle munie de la télécommande, et lança des influx nerveux pour faire jouer une piste aux nanaudios. Sans succès. Il ne fut qu'à moitié déçu, n'ayant qu'un maigre espoir que ce bip soudain signifie le parfait état de marche des nanaudios. Malgré cela, une flamme s'était allumée dans son esprit. Tout n'était pas perdu, et ils étaient encore capables d'émettre quelque chose. Un nouveau bip vint alimenter ce feu. Il tenta pendant plusieurs minutes de reprogrammer ses télécommandes sur son ordinateur. Il avait déjà essayé cela dès qu'ils s'étaient arrêtés. Aussi, il épuisa rapidement toutes les pistes qui existaient de ce côté. Déçu mais pas découragé, il se rassit sur son lit, réfléchissant aux autres méthodes qu'il pourrait essayer. Chaque minute était ponctuée d'un bip. Il effectua diverses manipulations, fit l'inventaire des programmeurs (qu'il était déjà allé voir) qui seraient susceptibles de l'aider. Au fur et à mesure de l'heure durant laquelle il déroula tous ses échappatoires, le bip minuté qu'émettaient les nanaudios changea progressivement de nature dans son esprit. D'un signal rassurant, tel l'onde d'un électroencéphalogramme qui rappelle l'existence de la vie, le son se fit de plus en plus insistant, oppressant, l'interrompant dans ses pensées et l'irritant de plus en plus (il envoya promener une des télécommande inopérantes de l'autre côté de sa chambre). Et lorsqu'épuisé, il se résigna à essayer de dormir et à laisser ses solutions pour la journée du lendemain, il se rendit compte qu'il ne pouvait plus supporter cette répétition. C'était comme prêter attention à sa salivation : on ne pouvait plus alors s'empêcher d'avaler sans cesse sa salive, d'y penser constamment. Alors qu'une heure auparavant, il s'était réjouit du bruit plaintif émis par les nanaudios, il maudissait désormais cette nouvelle manifestation et regrettait infiniment le silence.

Il prit plusieurs somnifères au cours de la nuit, mais il n'y avait rien à faire, le processus de sommeil ne pouvait se mettre en route à cause de ce stimulus récurrent et perturbateur. Il ne parvint à s'endormir qu'à l'aube, complètement épuisé par la fatigue et l'accumulation de somnifères. Mais il ne dormit qu'une heure et demi environ, et fut réveillé en sursaut par un bip – toujours le même. Il s'emplit de colère, ayant entretenu l'espoir que la nuit ait raison de ce message répétitif. L’effet était redoutable : il alternait de manière très angoissante des plages de silence et de soulagement, et des pics de frustration, par cycles d'une minute. Chaque nouveau bip était suivi du souhait désespéré qu'il s’agisse le dernier. Et chaque fois, cet espoir était déçu.

Et soudain, le miracle se produisit : alors qu'il attendait fébrilement le prochain bip, celui-ci ne vint pas. Il attendit plus longtemps, ne voulant pas se réjouir avant d'être sûr qu'il ne s'agisse pas d'un leurre. Mais rien ne vint la minute suivante, ni celle d'après, ni celle qui suivit ensuite. Il put de nouveau apprécier le silence, et il se vautra dedans, trop soulagé pour réfléchir. Après une heure sans rien entendre, il se détendit enfin franchement, et bénit cette nouvelle paix. Il avala un somnifère et se recoucha, heureux de pouvoir enfin dormir. Comme il était exténué, il ne mit pas longtemps à sombrer dans les songes. Et ceux-ci le torturèrent, lui donnant la vision d'un gong que l'on frappe sans cesse, de manière lente et terrible, et qui raisonne indéfiniment. Et lui, incapable d'arrêter cette percussion, était dévoré par la vibration insupportable de sa tête.

Malgré ce cauchemar, il se réveilla reposé, ou du moins, en meilleure forme qu'au matin. Pas de bip. Pas de frère. Il s'étonna de voir comme le mutisme des nanaudios, qui avait été une immense déception, était maintenant un soulagement profond. Il hésita à sortir. Les derniers événements n'étaient pas de nature à lui donner confiance en quoi que ce fût, si ce n'est en la peignée qu'il prendrait sûrement ce soir, et qui seraient infiniment plus rassurante quant à la stabilité de son univers.

Finalement, il resta chez lui, cloîtré dans cet environnement rassurant. Ici, pas d'élément extérieur qui puisse venir saboter ou détraquer son cerveau. C'était du moins ce qu'il pensait. Bien que globalement inactif toute la journée, il ne s'ennuya pas. Ne rien entendre était une activité en soi. Une activité de détente et de réflexion. Il eut au début l'impression d'avoir au dessus de lui une épée de Damoclès, étant gagné à intervalles réguliers par l'angoisse d'un retour du son. Mais cette angoisse se dilua au fur et à mesure de la journée, et le tarauda de moins en moins souvent. Il ne dormit pas, car il profitait mieux éveillé du silence. D'ailleurs, le monde du sommeil était un univers de bruit, un univers de fourmillement et de brouhaha onirique.

A la fin de la journée, il était dans le meilleur état depuis l'arrêt des nanaudios. Il s'autorisa même à faire un peu de bruit. Il ne se sentait plus agressé. Il avait emmagasiné assez de vide sonore pour pouvoir se remplir à nouveau. Il essaya d'écouter un peu de musique. Erreur. Tout lui revint immédiatement, et il regretta son geste. Sa félicité fut balayée par la nostalgie de la musique. LA musique. Celle produite par le corps. Il voulut la chasser de ses pensées mais elle revenait inlassablement. Il entendait son écho raisonner dans ses synapses. Il se mit à faire beaucoup de bruit pour se changer la tête. Il alluma ses rollers-slide et les porta à ses oreilles pour entendre leur ronronnement magnétique. Mais, on ne se rince pas le cerveau comme on se rince les tympans. Il abandonna, jetant ses patins à l'autre bout de sa pièce, et se recoucha. Dormir, c'est ce que lui changerait les idées. Il avala un autre somnifère pour pouvoir s'endormir, et quand celui-ci fit effet, il fut dans les ténèbres.

Le bruit de la serrure magnétique de l'appartement le tira de sa somnolence, quelque temps plus tard. Encore ensommeillé, il s'assit sur son lit et se frotta les yeux. Il alla jusqu'à la salle d'hygiène et se passa de l'eau sur le visage, pour se réveiller.

« Vous avez rendez-vous demain matin au technicentre RATMK de Drancy. »

Il se figea. Cette voix venait de sa tête. Il l'avait très clairement entendue, qui dominait le son de l'eau qui coule, car il n’existait pas de concurrence entre elles pour répandre leurs ondes.

« Petit con, t'es encore resté toute la journée ici ! »

Il n'eut pas le temps de se retourner qu'il était déjà au sol.

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