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 L'image de feu

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zagreus

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Masculin Nombre de messages : 33
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Date d'inscription : 28/03/2008

MessageSujet: L'image de feu   Dim 30 Mar - 19:05

Mes pieds se maintenaient difficilement à ce sol brûlant de pierres et de cendres. La sensation de facilité m’avait, à présent, totalement quittée ; mais qu’importe, moi qui aie toujours eu envie de voir le monde, je connaissais ma destination et le long chemin à parcourir.
D’une blancheur sans éclat, la lune peinait à percer les nuages. Les reflets bleutés devenaient de plus en plus intense, comme pour donner encore plus de majesté à ce paysage exquis. Je sortis de la brume et marchais à présent sur de la pierre. La sensation d’excitation éclipsa le tiraillement des os de mon corps, quel bonheur de ne plus marcher à l’aveuglette dans une cendre extrêmement meuble.
Il était 18h07 et j’avais enfin atteint la sixième étape : il me fut possible de me reposer quelques secondes, temps nécessaire à une nouvelle gravure sur mon bâton, pour 200 yens.


Je suis éveillé, regardant près de moi. Ma mission est précise, je suis entraînée pour cela. Regarder je dois le savoir faire, mémoriser je dois le pouvoir faire. C’est d’ailleurs la raison de mon existence. Je n’ai qu’à me laisser guider ; tel est mon objectif, ma vocation, ma destinée.

Mes jambes, d’une vigueur sans pareille, survolaient cette terre volcanique mais tellement merveilleuse. Une sensation agréable me parcourait et je ne pouvais plus m’arrêter. Pourtant, l’angoisse tentait de reprendre le contrôle : pourquoi cette réalité ne me quittait-elle point, ne pouvait-elle pas faire abstraction de ma présence ? Tel était à présent mon souhait le plus cher. Des murmures continuels me rongeaient à chaque instant. Encore trente minutes à supporter cette tension, ces « wonderful », « subarashî ». Si ça continuait, j’allais devenir fou. Il fallait calmer le jeu, ralentir un peu le rythme : je n’étais pas à quelques minutes près et la nuit devant moi s’annonçait longue et pleine de surprises.
Plus que quelques zigzags et je serais à la septième station. Quel chemin parcouru depuis mon arrivée en bus 400m plus bas ! Tout compte fait, c’était une broutille en comparaison de la longue ascension qui m’attendait.
Une file d’attente interminable me séparait de la porte, certains se plaignaient de maux de tête mais avançaient sans rechigner. La froideur était telle qu’il aurait été suicidaire d’agir autrement. Des yeux rouges, des mains bleues, voilà ce qui apparaissait autour des quelques éternels raleurs. Avec une progression lente mais certaine, j’atteignis enfin la porte tant espérée et passai de l’autre coté. L’attente, l’ennui, cela était loin derrière moi lorsqu’on m’apporta cette soupe d’une saveur exquise, d’une chaleur suave, qui raviva avec ardeur l’ensemble de mes entrailles. Que pouvaient bien être 900 yens pour tant de bonheur !


Je me souviens de ton parfum, de ta courbe généreuse. De ces corps qui s’amassent dans la mélasse noirâtre du sol. De cette masse désarticulée. De la vacuité de ces êtres comme autant de vides coquilles, extériorisant leur douleur au lieu d’intérioriser leur bonheur.

Mes genoux fléchissaient face à cette pente de plus en plus abrupte. Je peinais à respirer, que dis-je, je suffoquais de fatigue devant ce paysage grandiose. Je n’en pouvais plus, mes pieds ne me supportaient plus, mes jambes ne me résistaient plus : je m’écroulai de façon sublimement ridicule, mais que faire lorsque la volonté ne dirige plus le corps.
Un brouillard sombre et humide m’isolait à présent du monde. Je me sentais seul, très seul, incapable du moindre effort. Quelle ironie d’être à ce point pathétique, empli d’angoisses et de liberté à coté de cette tornade de fantômes, telle un masse fondant vers un point incertain. Cette besogne pesait de plus en plus sur mes épaules, même si elle m’avait permis de découvrir des endroits, plus fabuleux les uns que les autres. Mon univers s’écroulait sous le regard de centaines de personnes feignant de ne me voir. Je voyais déjà ma plaque funéraire : «accident de travail loin de sa patrie » Et après tout, qui me regretterait : ma famille que je ne voyais jamais, mon épouse remariée à un autre, ma fille qui ne m’adressait plus la parole. Non, les temps avaient changé sans que je ne puisse m’y adapter. A quoi bon s’épuiser à vouloir rattraper quelque chose d’éternellement fuyant. Mes forces me quittent. Une intense douleur se fait sentir. Personne ne prête attention à moi. J’ai envie de leur hurler ma présence mais suis trop las pour cela. Mon sang se fige. Mes doigts bleuissent. La souffrance s’estompe. Il est 22h38 et je ferme les yeux avec comme dernière vision un panneau rouge "watch your step".


Voir ou ne pas voir, telle est la question. Doit-on regarder pour soi-même ou avant tout pour les autres? Mon maître m'a créée pour transmettre. Faire partager est donc mon unique devoir.

Ma tête ! Quelle sensation étrange ! Où suis-je, qui suis-je ? Autant de questions existentielles qui m’ont transcendé instantanément. J’entendis une voix lointaine « doko ga itamimasu ka ? ». Mais il me fallut plusieurs dizaines de secondes pour que ces sons prennent un sens. J’aurais voulu crier que oui, ça me faisait mal, quelle drôle de question, mais la vérité était tout autre. Je me sentais à présent calme et serein, peut-être avais-je eu une malencontreuse réaction à l’altitude : 3100m de pierres et de cendres auront eu raison de moi, momentanément.
Car je ne voulais, je ne pouvais, je n’avais aucunement envie de m’arrêter si près du but. Le docteur, comme lisant dans mes pensées, m’a déclaré « suguni naorimasu ». J’étais à présent fixé : mère yama m’appelle et il me faut rejoindre son sommet.


Fuji san, l’unique objet de mon ressentiment, à qui je dois tout et qui ne me doit rien. Toi qui m’as transpercer de ta magnificence. Tu m’as ouvert les yeux comme pour la première fois.

4H36 : voici l’heure tant attendue, celle pour laquelle j’avais traversé tant de situations. A présent plus rien ne comptait, plus rien n’importait, sauf la beauté, que dis-je, la majesté du spectacle qui s’annonçait.
S'étendant à perte de vue devant des yeux ébahis, un filon rouge vermeil perçait le noir et le bleu du ciel. Une agréable sensation de calme et de sérénité parcourait à présent l'ensemble de mon être. Quel spectacle magnifique! Les mots me manquaient pour essayer de transmettre une telle beauté. Mes yeux indociles se jouaient-ils de moi? La mer rouge céleste recouvrait à présent la terra nostra. Plus aucun bruit autour de moi. L'atmosphère pourpre semblait avoir envoûté l'ensemble de l'assistance. La tension était palpable, l'émotion à son paroxysme. Tout d'un coup, un fragment rouge, né de la mer, surplombait celle-ci, sous les cris de joie d'une nation unie en un seul être.
Des nuages blancs et cotonneux, émergeait le disque rouge et pur du soleil à l'image de l'Hi no maru. Élément considérable de la tradition nippone, le rouge est l'emblème de cette culture, de la passion, de la sincérité et de leur bonheur. Je me rappelle d'ailleurs d'Hokusai Katsushiha dans sa série d'estampes, ses trente-six vues du Mont Fuji. Il a ainsi, comme de nombreux autres artistes, donné ses lettres de noblesse à cet élément unique du patrimoine culturel, faisant ainsi dépasser des frontières, la magnificence de cette merveille. Mais il est très difficile de copier en une vie ce que mère nature a passé des millions d'années à créer. Ainsi, n'est-il pas aussi difficile de peindre le Fuji san que de mettre Paris en bouteille?


« C’était Jim Carter depuis le sommet du Fuji yama. Merci de votre fidélité et d’être toujours plus nombreux. Voilà, le reportage touche à sa fin mais rendez-vous très prochainement pour la Cordillère des Andes. Coupez »

Je vis à présent mes dernières secondes. J’aurais envie de crier de ne point me laisser finir comme ça : il y a encore tant de belles choses à contempler, tant de paysages à regarder. Mais bon, ma vie est éphémère, cela est écrit depuis toujours en moi. Je suis contente de mon parcours. Ma mission est accomplie. Quel bonheur de se dire qu’à ce moment mes sœurs deviennent de plus en plus nombreuses et domptent le monde. Car les images, il est possible qu’elles disent beaucoup de choses, souvent différentes de la réalité. Le soleil flamboyant est à présent au zénith. Un humain vient d’appuyer sur le bouton rouge de ma mort. L’énergie me quitte peu à peu. Mon corps ne bouge plus à présent. Ma bande s'arrête.
Tout est rouge autour de moi à présent, je sais le destin qui m’attend pour avoir enregistré en moi des morceaux de réalité. Les flammes de l’enfer seront ma fatalité pour le reste de l’éternité.
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