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 Lettre du Non-Voyant [essai]

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Clown Mallarméen

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MessageSujet: Lettre du Non-Voyant [essai]   Dim 8 Juin - 15:33

Hop, je me lance ! Un petit texte écrit après un cours de Français particulièrement jouissif. il s'agit à d'une sorte de réponse à la Lettre du Voyant de Rimbaud dans laquelle il expose ses convictions esthétiques en matière de Poésie. Dites-moi ce que vous en pensez.
Lettre du Non-voyant

A mon camarade Arthur qui ne me connaitra jamais (qui sait ?)
Aux Hommes mes semblables ou mes dissemblables (qui sait ?)

... , le 11 Mai 2008


Le premier mot est le plus difficile. Cette page blanche m'obsède, et j'ai la vive impression de m'attaquer sans scrupule à un monument philosophique, qui, visité et sillonné par les plumes de mes prédécesseurs, se suffit à lui-même. Les mots débordent et les idées se couchent d'elles-mêmes dans un indescriptible foutoir. Mon Dieu, voila que ma langue fourche... Lançons-nous...

Vous êtes vous déjà senti transcendant, Arthur ? Sans nul doute plus que quiconque. C'est là le point de départ de toute la réflexion : l'Homme possède indéniablement la capacité de saisir au vol quelques bribes, quelques parcelles, quelques sensations du grand Tout, d’arracher les liens qui le maintiennent enfermé dans les profondeurs de la caverne platonicienne. Accéder à ces collines, ces vallées, ces océans et ces pics où la pensée s'égare, à ce langage universel et porteur d’une Beauté transcendante : celle de la Logique du monde.
Vous avez sans doute raison : le poète participe à cette quête de sens, mais là n'est pas la question. L'Homme palpe la matière de l'Idée en tant qu'être passionnel. Le mot choque, n'est-ce pas ? Passion, ô Passion, attitude d'esprit refoulée, presque honnie, effacée, combattue ! Et pourtant... Vous êtes vous déjà senti la proie d'une intense colère ? Voilà que l'homme perd tout contrôle et laisse libre cours à cette énergie débordante qui sommeille mais ne disparait pas. Car l'Humain est avant tout une partie, une composante, un fragment faible de l'Univers, et en tant que tel, il peut et se doit de revendiquer l'accès à son unité fondamentale ainsi que n'importe quel animal en cédant à ses instincts primitifs et bestiaux. Voila que l'essence de l'Être s'exprime dans notre plus profond dénuement. Le secret est de lâcher prise, de remonter à la source, à l'animalité manifeste qui sommeille dans notre subconscient. La Raison n'est qu'un verrou, un catalyseur, et celui-ci tombe sous les coups de boutoir d'une secousse émotionnelle.

Mais la bestialité systématique n'amène qu'un retour aux sources que nous nous devons d'éviter. Ainsi, l'Homme primitif, animal mécaniquement passionnel comme tant d'autres, s'il possédait un lien étroit avec cette transcendance de l'Idée, n'en avait pas même conscience. Voilà que se forme une société et que nait le paradoxe fondamental : si la mise en commun de la connaissance aboutit à la formation d'une culture et engendre une prise de conscience de l'individualité, c'est à dire un développement progressif de la Raison, ce développement enferme la Passion dans un vase clos et la rejette dans les tréfonds de l'Être. La Raison, protectrice de la conscience face à l'âpreté de la bestialité primitive, supprime cette force mécanique qui nous unit à la transcendance du monde. De là nait l'Absurde et le questionnement métaphysique, qui trouve une réponse grâce à l'aliénation sociale : le collectif humain, au lieu de persister dans sa recherche de l'absolu, tente de trouver un exutoire à son angoisse. Une angoisse qui nous ronge, nous tiraille, nous assomme et qui provoque cette apathie existentielle dont nous sommes les victimes consentantes.
De là naissent deux positions de principe : la religion et la science tentent de convaincre les adeptes du sens (ou du non-sens) de l’Univers tandis que d’autres y préfèrent la chute, l’acceptation totale de la plus intense noirceur de notre inutilité. Les deux choix ne sont guère profitables à l’intégrité des consciences. Le premier voit l'aliénation totale de l'individu par le collectif de la société et le reniement de sa condition d'Homme Libre : l'Humain se fond dans la masse corvéable qui garantit l'illusion du bonheur sans toucher au fondamental. L'autre ne résout en rien le questionnement profond et tend même vers son amplification. Ces hommes qui étreignent l'Absurde et s’y adonnent sans fixer de limites terminent ainsi dans la déviance et la marginalisation : leur part passionnelle enfle tandis que le vase de la Raison tremble, se fendille, puis craque : c'est le crime, le suicide, la fin.

Après cela, quelle attitude d'esprit adopter ? Le scientisme abject tente de trouver un non-sens à l'Univers sans poser la question de l'Homme, tandis que le fade théologisme peine à masquer la triste vérité de l'Absurde. Ainsi, je dis qu'il faut s'adonner sans abus à l'Art cathartique et passionnel, le seul, l'unique : tenter, comme vous le dites, Arthur, de saisir ce feu que notre Raison nie, et de le reconstruire dans notre plan de réalité à l'aide du langage pictural, musical et poétique. Se purger de l'angoisse tout en rappelant son appartenance au Monde, tout cela grâce aux instincts, voilà l'exutoire idéal ! L'Art sert de témoin à l'angoisse de l'Homme, car plus le matérialisme s'ancre dans la Raison, plus la Passion bout du désir d'abstraction, d'idéalité : ainsi se succèdent à une vitesse effrénée et exponentielle divers courants culturels et littéraires, l'Art se diversifie et va chercher le langage dans ses significations les plus abouties.
Le voleur de feu est donc une bête mise en cage : il doit pouvoir lâcher prise tout en conservant cette bribe raisonnante afin de revenir intègre et intact de ce voyage dans les tréfonds de l'inconscient. Ainsi, je dis aussi que les Artistes, et par extension les Poètes, ne sont pas des Voyants voués au sacrifice de l'Art. Ils sont des Hommes ! Ils sont des Hommes ! Ils sont des Hommes ! Vous nous parlez d'une poésie en avant, vectrice de Progrès, je vous réponds que l'Art universel est bien au contraire le seul lien qui subsiste encore entre notre absurdité et la trame immuable du Monde. Vous inculquez au Poète une fonction sociale, mais l'Art et la Vie doivent pouvoir se distinguer. Ne nous privez pas de ce vase raisonnable qui protège l'essence de ce que nous sommes : je refuse d'assumer ce didactique sacrifice au profit de l'Humanité, je refuse toute forme de marginalisation, je refuse d'agir en martyr du Verbe ! L'Homme, quelle que soit sa destinée, doit savoir vivre (ou survivre) en révolte contre ce paradoxe fondamental, et peut pratiquer un Art passionnel et solitaire sans s'écarter du processus social. L'Homme est unique : ne gâchons pas l'originalité par un retour à la source de notre condition d'animal. Mourir dans l'Art, c'est renoncer. Cet idéal de Voyance, c'est s'offrir une mort simple dans la pureté de l'Idée. Avouer son impuissance, voila le suicide de Sisyphe !

Je revendique ma liberté d'Artiste aliéné !


Sincèrement votre,



... , obscur inconnu mais Homme avant tout



Codicille à la lettre du Non-voyant :

Après m'être relu plusieurs fois, me voilà choqué par la surdimension de mon égocentrisme. Quelle prétention, et me voila donneur de leçons sociales et morales ! Je suis saisi par l'intensité de mon propre paradoxe : tenter raisonnablement de coucher ce mal de passion ! Et pourtant... L'adolescence n'est elle pas, à l'échelle de l'humain, ce passage toujours inconscient mais parfois pentu du rêve vers l’âpreté de l’empirisme ? Une âme accrochée à la douceur de l'enfance mais qui amorce le mécanisme complexe de la prise de conscience de l’absurde ! Un paroxysme d'illusions et de revendications, la révolte pour une Liberté qui se révèle inaccessible ! J'assume pleinement la futilité de mes discours, aussi naïfs puissent-ils paraitre, et je prends la parole pour toute cette jeunesse en mal de voyage. Le Verbe est l'expression de l'Être, et si je m'assume en tant qu'humain, je m'assumerai en tant que Poète, dusse-t-il être Maudit !
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