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 De la Richesse

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Syllas

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Localisation : Aux premières loges de la Révolution Militaire
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MessageSujet: De la Richesse   Sam 9 Mai - 14:44

Bon, entre deux corrections de mon roman du moment, Réminiscences (350 pages, c'est assez décourageant d'y chercher les fautes d'orthographe, en plus d'ajouts d'idées et de liens logiques, si vous voyez ce que je veux dire), j'ai réussi à rassembler mes idées et à compléter une nouvelle (une nouvelle sur vingt est dans ce cas chez moi) (extraordinaire réussite de la volonté humaine donc), avec un point de vue à la 1ère personnage ne je n'ais jusqu'alors pas pris par souci de réussite technique à la 3ème personne, qui reste néanmoins à mes yeux le système le plus efficient dans la majorité des cas. Bref, assez parlé technique, voici donc ce petit morceau; il est bref, tout juste 25 sur le traitement de texte, et je l'ais fractionné en plusieurs posts à cause de la longueur max de l'éditeur en prenant soin d'avoir des césures logiques.



De la Richesse
La valeur des hommes



Je suis partagée. D’un côté, je n’aime pas ces gens qui se sont plus ou moins imposés à moi, mais d’un autre, j’ai eut l’occasion d’assister à des merveilles du ridicules qui longtemps encore me feront bien rire, les soirs tranquilles avec d‘autres anciens de chez Scaliger, autour de quelques verres d‘alcools de synthèse, du type en vogue actuellement. Mais quoi qu’il en soit, servir de guide à deux personnes de la haute’ d’Assedo en voyage vers Axata est lucratif - très. J’ai déjà reçu une avance rondelette, et si je les parviens fais promener quelques jours dans les souks et quartiers plus ou moins sûrs d’Axata sans trop de casse, puis les escorter de nouveau jusqu’à l’astronef, ça sera encore mieux payé.
Certes, ce type Mikel Tiebshire, grand mec aux yeux d’un blanc relativement sombre, et à plus forte raison sa sœur, Eudoxia - qui a idée de s’appeler comme ça? -, aux yeux marron clair, me snobent à un point difficilement imaginable, et ont un comportement tout à fait inadapté aux lieux publics normaux tels le grand hall d’un cosmoport, - alors qu’est que ça sera sur Axata? Car, si en attendant l’embarquement à Assedo ils ne s’étaient attirés que quelques regards intrigués à sortir leurs sièges anti-G de voyage personnels plutôt que de prendre place sur les bancs flottants, ce genre de choses pouvaient dégénérer en agression et vol à leur destination -, mais de toutes façon je me rendais déjà dans les bordures extérieures de la galaxie pour écouler mon dernier stock de l’année de FAM3, histoire de pouvoir mener un train de vie correct pendant les fêtes, et participer aux gigantesques banquets plus ou moins organisés et alcoolisés donnés par les milieux des « affaires » souterraines de Tsarysyn dans le courant de janvier, qui permettaient souvent de rafler de bons contrats. Donc, escorter deux jeunes grands bourgeois en mal de frissons et d’exotisme était bienvenu, même si l’une d’elle, qui doit avoir un ou deux ans de moins que moi, avec sa coiffure blonde de statue, son maintient un peu pincé, et son profil caractéristique des classes possédantes d’Assedo, ne supporte pas le fait de devoir me regarder dans les yeux, moi, qui sert plus ou moins de contact dans les milieux de trafics en tout genre pour son frère. Ce dernier se contentait de fixer mon nez quand il me parlait, et parvenait même à marcher plutôt normalement dans un lieu public, ce qui me donnais à espérer que je n’aurais pas à faire comme s’il n’existait pas une fois arrivé sur Axata, même si c’était exactement ce que Eudoxia faisait vis-à-vis de moi dans le cosmoport d’Assedo.
Pour l’instant, il s’est contenté de m’appeler de plus ou moins loin, de façon assez impersonnelle, pour manifester son mécontentement, ayant lui aussi, grand, brun, avec de petites mains nerveuses et une attitude débordante d’énergie retenue, un port assez peu naturel, car nous ne prenions pas les lignes régulières. « Hel, pourquoi ne nous dirigeons-nous pas vers le terminal des voyageurs? », ou encore « Hel, pourquoi personne vient nous débarrasser de nous bagages? », sans oublier: « Hel, je ne supporte pas de rester ici dans le courant d’air, il doit bien y avoir une aire d’attente. » Tant bien que mal je lui fais comprendre que dans le secteur des marchandises ça n’est pas possible. Déjà ça avait été difficile de le convaincre qu’il n’y avait pas de vols réguliers pour Axata. Un monde indépendant, peuplés de flibustiers, de marchands d’esclaves, de trafiquants et de crapules diverses à la lisière des régions connues de la galaxie…et il s’attendait en plus à ce qu’un astronef de passager de première classe l’y dépose. Encore heureux que j’ai réussi à faire jouer mes relations et à nous dégoter une place sur un cargo transporteur de composants électroniques, c’est-à-dire un chargement qui ne pue pas, qui n’est pas radioactif, ni neurotoxique, et pas susceptible d’exciter la convoitise de pirates, avec à bord, comble du luxe, des quartiers pas totalement délabrés.
Néanmoins, lorsqu’ils y sont entrés, après avoir finalement découvert l’énorme vaisseau, l’UFGCS Azur III - nom absurde pour un long cigare noirâtre garni de toutes part de pics supportant les moteurs Tachyoniques - au terne d’un long voyage dans les niveaux supérieurs du spatioport à marchandise, ils semblaient tomber de haut. J’était, bras croisés, à guetter d’un œil intéressé leur réaction, car je me suis toujours intéressés aux détails de la personnalité humaine, et n’ais pas été déçue. L’élégante valisette blanche d’Eudoxia lui a échappé des mains, pour retomber doucement au sol grâce à de couteuses pastilles antigravitationnelles chromées, elle s‘est retournée, et m‘a pour la première fois regardé droit dans les yeux. Dieu merci ils sont gris, et donnent un regard assez neutre, car sinon elle aurait pu lire dedans un éclat de rire contenu. Deux chambres avec un lit étroit chacune, articulées autour d’une petit pièce centrale, avec une minuscule salle de bain plutôt propre d’après ce que je voyais de ma place, accoudée contre l’encadrement de la porte du compartiment. Scandalisée, l’élégante fille d’Assedo me déclara qu’elle ne dormirait pas dans un trou à cafard. Un instant muet, son frère Mikel se reprit, et lui assura que ça serait court. J’ai ajouté que c’était ce qui se faisait de mieux pour le trajet, et que moi me contenterais d’une pièce encore plus petite deux ponts en dessous; elle m’ignora, trouvant probablement ça normal, avant de répliquer amèrement à son frère. Je sentais à nouveau en moi une petit envie d’éclater de rire, car après tout, je suis de la famille des Fullakomtarques d’Acre, même si je me suis bien gardé de le dire à quiconque depuis mon entrée dans les affaires - le nom « d’artiste » de Hel me suffit bien pour l’instant. Et certains de mes ancêtres auraient sans doutes regardé ces arrivistes, ces roturiers auraient-ils dit, de très haut. Néanmoins, dans l’immédiat, j’écoutais leur dispute se terminer, avec la capitulation de la sœur de Mikel. Ce dernier comptait aller plus ou moins pour s’encanailler sur Axata, c’était bien son genre, et d’après ce que j’avais compris, sa sœur ne voulait pas le laisser partir seul, et prenait donc sur elle l’immense fardeau d’accompagner son hyperactif de frère. Moi-même avait fait sa connaissance deux ans plus tôt, dans un quartier plutôt pauvre d’Evelton, sur Assedo. Il essayait de se procurer une quantité non négligeable de drogue synthémol neurostimulante - interdite naturellement - auprès d’une amie et ex-collègue qui était passée des armes à la tout aussi lucrative branche des stupéfiants. Au fil des semaines sur place, je l’ais côtoyé plusieurs fois, tandis qu’il essayait sans succès de passer inaperçu parmi les canailles qui s’arrangeaient pour l’arnaquer, et d’après ce que j’ai entendu, il s’est fait agresser et dérober son créditeur une fois, ce qui, semble-t-il, ne l’a pas encore découragé de s’aventurer dans les endroits mal famés.
Finalement, avec d’infinies précautions et une expressions de dégoût total, Eudoxia consentit à aller se débarrasser de sa valisette dans sa petit chambre, tandis que j’informais Mikel des derniers détails quant au fonctionnement du synthétiseur de nourriture, et des divers dispositifs électroniques; normalement il n’aurait pas à sortir, ce qu’il avait explicitement demandé pour éviter des ennuis avec sa sœur, même si lui aurait voulu. Je haussais les épaules une dernières fois, lâchait un mot de bonne soirée, et les laissait seuls pour rejoindre ma cabine, étroite, où je dormais à deux pas de ma caisse de fusil d’assaut FAM3 de contrebande tandis que l‘énorme cargo se mettait en route vers les mondes des franges extérieures.
On y arriva quatre jours à pleine vitesse plus tard, après seulement un bref arrêt à Ressirgo IV, un des derniers systèmes vivant sous le coup de l’autorité centrale si peu fédérale, impérieuse même, de l’Union sous la férule amiraux. Je fais ce trajet régulièrement quoique pas au départ d’Assedo, mais à partir Tsarsysyn, cela depuis mes dix-huit ans, date suivant les quelques mois de gestation dans la cité de Kamensk, criminelle jusqu’à la moelle, pour laquelle j’ai claqué la double porte de fer ouvragé du Manoir, le tout sur Acre, pour gagner la capitale, et acheter sur mes propre deniers ma première cargaison d’armes. Quoi qu’il en soit, je connais toutes les étapes, et les méthodes pour ne pas se faire prendre par la douane, les forces de sécurité intérieure, et les ennuyeux petits pirates et warlords des franges. Pour ça aussi que Mikel m’a engagée. Et étant donné qu’à vingt-cinq ans et quelques, j’ai le même âge que lui, et une allure à peu près avenante, ça doit davantage le rassurer qu’un vieux briscard à l’œil méfiant, ou encore une sorcière aux cheveux flamboyant, à l’œil avide, et aux méthodes tordues comme il aurait pu en recruter beaucoup pour la croisière. Il n’aurait d’ailleurs pas survécu jusqu’à Axata dans un cas sur deux à ce moment là.


Mais maintenant, on y était. La lune d’une énorme géante jaune, verdoyante, était visible par les quelques hublots du poste avant. Le pilote de la navette, à bord de laquelle on avait déjà chargé plusieurs centaines de tonnes de composantes électroniques (et ma caisse de FAM3), commençait à s’impatienter, de même que le capitaine de l’Azur III, qui ne souhaitait pas s’éterniser en orbite d’Axata, de peur qu’un des flibustiers, repartant en course à bord de ses astronefs lourdement armés - et un équipage lourdement alcoolisé -, de le prenne pour cible. Finalement, avec un quart d’heure de retard, après avoir été dument sermonné par le Com., les deux passagers snobs arrivèrent. Sous l’œil noir des matelots, ils embarquèrent dans la navette - l’expression d’Eudoxia fut extrêmement crispée quand elle vit la banquette minuscule qui était le seul endroit dans l’étroit habitacle où s’asseoir -, de même que moi je montais à bord après, après avoir payé le capitaine, qui me gratifia d‘un léger sourire du type - « toi t‘a une trouvé une sacrée combine » Sans doutes pensait-il que j‘allais les détrousser et les tuer. Ma foi, s‘ils ont l‘imprudence de me payer avant le retour, ça serait bien possible. Tout dépend des circonstances, et de la nécessité de m‘éloigner plus ou moins vite du coin.
La descente fut, au grand soulagement de la sœur de Mikel, rapide; j’avais choisi de rester près du sas, afin de pas les gêner en m’asseyant à côté d’eux, et de pouvoir aussi sortir plus vite. Nous nous sommes ainsi posé dans le périmètre du vaste tarmac crasseux du cosmoport de marchandise d’Axata.
Sur Axata, la notion d’état était inexistante, et la sécurité n’était garantie que par le nombre de gros bras et de flingues pour vous défendre, ais-je déclaré avant de partir à mes deux clients. Ainsi, le spatioport local est à peu près sûr pour la bonne raison qu’il appartient à une compagnie puissante, la firme unionienne Christeel, qui exploite plusieurs gisements sur la planète, et en a besoin pour exporter le minerais; elle paye donc une milice nombreuse et très armée pour défendre le périmètre garni de miradors, de grillages et de fossés. J’en sais quelque chose! C’est moi qui leur ais vendu les mitraillettes FW2 haute puissance. Eudoxia eut un air scandalisé, tandis que son frère éclatait de rire.
Par contre, une fois passé l’épais grillage, on entrait dans la ville proprement dite, qui était le seul endroit remarquable sur cette planète couverte par une épaisse jungle ailleurs, habitée par des indigènes peu accueillants et des animaux géants nés d‘expériences génétiques absurdes et obscènes menées ici durant le début de l‘ère galactique 7. Dans une chaleur étouffante, on voyait un enchevêtrement de baraques en métaux et en tôle pas chers, sentant un peu la foule puante, dans un chaos bigarré et bruyant comme on n’en voyait plus dans les plazzas symétriques et ordonnées des grands mondes de l’Union. Il y avait également un lit inamovible de misère qui se répandait depuis le grand bazar, dans les replis souterrains duquel habitaient des milliers d’âmes, des voleurs à la tire, des petits trafiquants, des prostituées, des assassins, etc…, tout ces gens qui au final étaient les garants effectifs de la préservation de cet « ordre » sur Axata. De temps en temps un chef de guerre entrait dans la ville à la tête de quelques véhicules antigrav civils travestis en blindés, qui en fait n’étaient pas mieux qu’une plate-forme anti-G sur laquelle on aurait monté un FAM1. N’empêche que cet endroit n’était guère bon pour un personnage comme Mikel, et bien pire que ce qu’il avait pu connaître sur Assedo, où qu’il y soit allé. Mais il me payait bien, je n’avais donc aucune raison de lui rappeler sans cesse. Je n’ais pas signé de code de déontologie des trafiquante d’armes et guides des bas-fonds après tout! L’essentiel était qu’il survive pour me faire parvenir le fric, et qu’il ne soit pas trop amoché, pour pas qu’il rejette de faute sur moi.
Mon premier soin arrivée fut bien entendu de parquer ma caisse de FAM3 dans une cache, au niveau des sous-sols d’un bâtiment annexe, où je connaissais les gardiens. Tant qu’on n’était pas certain que les armes étaient pour être « consommées » sur place, mieux valait les garder à l’intérieur du cosmoport, pour ensuite éviter les contrôles pour les y faire revenir. Puis, je me suis mise à la recherche d’un coin où faire poser leurs valises et leur promettre une nuit dans un environnement pas trop sale à mes « clients ».


Dernière édition par Syllas le Sam 9 Mai - 14:52, édité 1 fois
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Syllas

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MessageSujet: Re: De la Richesse   Sam 9 Mai - 14:44

Le grand souk d’Axata n’était qu’à quelques kilomètres du cosmoport; en prenant le magnétrain, un modèle rouillé, faisant un bruit de vieille casserole hyperspatiale en mouvement, datant probablement du siècle précédent, qui nous amena jusqu’au cœur des innombrables étals souterrains arborant toutes sortes de marchandises, allant des nourritures exotiques des marches de la galaxie à des produits de contrebandes ramenés des territoires de l’Union et de Jadis, le tout entouré d’une foule épaisse et bigarrée en provenance de toutes sortes de mondes, parlant des dialectes très différents les uns des autres, avec des accents totalement étrangers parfois. Moi-même qui viens ici depuis plusieurs années très régulièrement je ne comprends que deux ou trois des langues parlés sur place, en plus bien entendu du parler Kamenskite, sur Acre, avec un accent très caractéristique qui permettait de tout suite identifier les compatriotes, et faire jouer les solidarités. On en trouvait toujours, par hasard, ou en cherchant, un type du même coin que soit. Ca sécurise quand même. Par contre, je n’imagine même pas l’effet pour mes deux clients, d’être ici totalement seuls, dans un environnement globalement hostile. Ils sont totalement dépendant de moi. Je pourrais menacer de les laisser seuls en échange d’une augmentation de mes honoraires…mais ça n’est pas tellement mon genre ici. Selon mon humeur en fait. J’ai encore envie de rire un peu en les observant se débrouiller. Quand elle avait découvert depuis les vitres crasseuses du magnétrain le Souk, Eudoxia avait pâli, jusqu‘à avoir une blancheur cadavérique. Lentement, je me demande à quoi elle s’attendait en fait. Un marché du dimanche sur une planète de province de l’Union, avec au pire quelques ouvriers sur le retour de l’usine, en combinaison marron de travail tachée? Non, son frère, trépignant d’impatience, n’avait qu’une envie: s’enfoncer dans le dédale des boyaux faiblement éclairés, dans la foule animée, la laissant en proie à un profond désespoir, ça se voyait. Elle ne savait pas où regarder, ou plutôt où ne pas regarder. Je me suis même permise de faire un petit sourire narquois afin de lui faire comprendre que j’étais consciente de ce qu’elle ressentait, tandis que Mikel s’excitait pour un rien en observant un stand garni d’étranges pics métalliques dont je ne cernais pas très bien l’utilité. Finalement, après un dernier gargouillement écœuré, Eudoxia mit une paire de lunettes à projection solaire pour cacher ses coup d’œil malveillants, tout en prenant soin d’examiner attentivement ses ongles.

-Eudoxia, viens voir ça, s’écria-t-il depuis un étal situé un peu plus loin, dans un renflement du corridor souterrain, chichement éclairé par un projecteur déglingué pendant bizarrement depuis le plafond éloigné de près de dix mètres du sol sur lequel grouillait la vermine humaine.

Renâclant un peu, elle s’approcha, les lèvres tremblant de dégoût tandis que le me contentais de vérifier quelque chose sur ma Com., adossée sur le mur d’en face. Ici, c’était le système inverse qui fonctionnait: je ne désirais pas m’afficher trop ouvertement avec eux, des gens auraient pu se poser des questions quant à mes fréquentations. Quelle ironie! Néanmoins, j’avais l’œil assez exercé pour remarquer quel type de gamin s’approchait par derrière de Mikel, se serrant contre lui dans la foule un peu trop près pour être honnête. Doucement, je rangeais mon boitier-Com. banal dans une des poches de ma combinaison, pour rejoindre l’autre côté du passage souterrain. Juste à temps. C’est en dissimulant assez mal une petite chaînette dorée dans ses mains qu’il s’apprêtait à prendre le large, le gamin. Mais il allait passer près de moi. Un instant, je songeais que lui laisser se faire voler quelque chose de joli et précieux servirait de leçon à Mikel, mais d’un autre côté, il aurait peut-être moins envie de me payer. D’un geste qui se voulut aussi discret que possible, je refermais ma main droite sur l’épaule du garçon, qui, avec une grosse dizaine d’années atout au plus, m’arrivais à peine au dessus de la taille. Plutôt petit donc, avec de larges boucles blondes assez crasseuses, et des loques pour vêtements, il correspondait au profil-type du picketpocket depuis son plus jeune âge entraîné à faire cela pour survivre. Il leva les yeux vers moi, que j‘étiquetais comme entrant dans la catégorie peur-étonnement-agacement, tandis que, plutôt brutalement - j’ai été pendant quelques temps au service d’Antonelli Scaliger comme milicienne sur Acre, et ça laisse des traces je suppose-, je le poussais en avant, ignorant son regard.

-Mikel, regardez la petite crapule que je viens d’attraper, claironnais-je.

Il se retourna, avec un air assez intrigué, tandis que sa sœur, trop contente de pouvoir quitter des yeux un assortiment assez répugnant de vêtements rapiécés et de colliers de bois ouvragés dans un style étrange, pour les poser avec autant d’horreur sur le mioche.

-Qu’est-ce qui…commença-t-il, intrigué, mais déjà j’appuyais - et écrasais - assez fortement sur l’épaule de ma proie; elle poussa un petit gémissement, et finit par ouvrir ses poignets, dévoilant la chaînette, causant un petit hoquet à Mikel: mon…

De l’autre main, j’arrachais le petit bout de métal en chaîne du gamin, pour le lancer à son propriétaire, qui l’attrapa difficilement, encore étonné. Après une dernière menace, je le relâchais en le poussant violemment. Il trébucha sur le sol poussiéreux et jonché de restes, jeta un bref regard en arrière - je le gratifiais d‘un sourire carnassier de mon crû -, et parti précipitamment.

-Faites attention à l’avenir. Je ne serais pas toujours là pour voir si l’un d’eux ne rode pas autour.

Il eut un bref sourire nerveux, tandis que sa sœur fronçait les sourcils en fixant l’endroit dans la foule où le jeune pickpocket blond avait disparu. D’un geste, j’invitais les deux à continuer la route, ce qu’ils firent, encore perplexes. Peut-être qu’ils avaient quelque chose contre la façon dont j’avais renvoyé le gamin? Peu importe. Ils n’avaient qu’à engager une bonne sœur pour les accompagner, pas une trafiquante d’armes de Kamensk!
Deux cent mètres plus loin, nous avons quitté le corridor principal pour un chemin de traverse - une rue pleine de bordels divers et variés -, où tout n’était que pénombre, car deux bandes semblaient être en train de saccager la voie principale d’après les bruits que j’ai entendu plus loin - des grognements, quelques hurlement bestiaux, sans parler d’un claquement caractéristique des armes impulsion. Mieux valait donc jouer la sécurité et faire un crochet pour éviter le secteur; malgré les regards de plus ne plus inquiets de Eudoxia, nous sommes donc descendu dans la rue de la corporation des saltimbanques adjacente à celle des maisons de plaisir, où les artistes de rues démontraient sur le rebord leur talent. C’était un coin bénin, presque pittoresque, mais bien entendu, j’ai déjà vu la voie se vider en l’espace de quelques instants, pour qu’un meurtre puisse se dérouler tranquillement. Bien entendu, je faisais partie de ceux qui disparaissaient dans l’entrée des boutiques, le temps que le sang coule. Mais si cette fois-ci ça allait avoir lieu, mes deux clients n’auront probablement pas cette présence d’esprit, et donc de fortes chances d’eux-mêmes se prendre un vilain coup de poignard.
Mikel s’arrêta près d’un attroupement autour d’un cracheur de feu, qui exerçait son art à côté d’un lévi-artiste, suivi par sa sœur, excédée. D’une certaine façon, elle me faisait pitié, car c’était clair qu’elle n’était ici que par amitié envers son frère, et refus de le laisser seul ici. Mais son attitude bizarre allait peut-être attirer encore plus probablement des ennuis que celle de touriste émerveillé de son frère. Mon ancien patron, cette vieille branche d’Antonelli Scaliger, aurait probablement fait tabasser ce charmant jeune chiot, dévalisé son créditeur, avant de le laisser pour compte dans un bas-fond, repartant avec ses hommes de main - donc j’ai fait partie, hé! Mais la petite à l’air hautain, dégoûté et méprisant, il l’aurait probablement obligé à se déshabiller, puis l’aurait poussé comme ça à travers toute la ville jusqu’à une des maisons closes de ses alliés du clan mafieux des Galtieri, où elle aurait entamé une glorieuse carrière à la hauteur de ses prétentions.
Autant le laisser finir là-bas; de nouveau, je me plaçais dans un coin, pour vérifier des choses sur l’actualité des franges sur ma Com. Après de longues minutes, Mikel se remis en route. Pendant le reste de la journée, ce fut comme ça: avancer, s’arrêter pour admirer les étals, déjouer les tentatives de vol. Une fois, j’ai même du l’empêcher de se faire détrousser: par caprice, il était, contre l’avis de sa sœur, entré dans une ruelle obscure alors que j’étais occupée à discuter, de l’autre côté de la rue avec une connaissance de Kamensk, des dernières rumeurs au sujet de divers personnalités du pays. Le temps que je retrouve mes deux clients, Mikel avait un canif de gros calibre sous la gorge. Heureusement qu’il me tournait le dos, le voyou encapuchonné; j’ai pu tranquillement sortir ma petite mitraillette de poche de ma sacoche, en activer le manche télescopique en silence, avant de le coller dans le dos de l’agresseur, qui commençait à interroger la paire de ses victime au sujet de la localisation exacte de leurs créditeurs. Il se raidit. De mon plus bel accent de Kamensk - bien différent de la langue galactique à tendance aristocratique qu‘on m‘avait apprise au manoir, il fallait bien l‘avouer, mais qui signifiait ici que je connaissais un minimum l’univers de la violence et du vol -, je lui intimais l’ordre de rempocher son épluche-patate, et de foutre le camp, ce qu’il fit avec empressement. Quand je fus assurée qu’il était vraiment parti et nous attendait pas au coin de la rue le temps que je rempoche mon beau joujou, je pus me retourner vers Mikel et sa sœur. Cette fois-ci, il était également blanc de peur, s’étant probablement pas attendu à être minablement tué dans un coin sombre d’Axata, même si c’était le genre de chose qu’il risquait clairement en venant ici.
Je l’ais conduis donc, tremblant encore, jusqu’à « l’hôtel »,où je l’ais laissé avec sa sœur, lui indiquant l’heure où je viendrais le chercher, avant de retourner dans le souk vaquer à mes affaires personnelles - trouver des acquéreur pour mes marchandises, discuter avec des connaissances et amis, se maintenir au fait de ce qui se faisait, et enfin terminer par prendre un petit verre sur le côté extérieur du souk, au bord de l’énorme fleuve Axut qui avait son delta à quelques centaines de kilomètres plus au sud, apportant l’été ici des odeurs encore plus puantes que celles habituelles du monde pirate. Pour ça que je ne viens ici que pendant les saisons « fraiches » où il fait moins de trente-cinq degrés standard dans la journée à l’ombre; d’ailleurs ce soir, j’allais dormir chez un homme lige des Scaliger que je connais depuis mon temps dans les types du coin, sur Acre, et il faisait presque frai dans la maison.
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Syllas

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MessageSujet: Re: De la Richesse   Sam 9 Mai - 14:46

Le lendemain, Mikel semblait totalement remis de sa péripétie de la veille; il avait l’air frai et dispo, contrairement à sa sœur devenue irascible, n’arrêtant pas de se plaindre de leur de résidence - elle était tellement haineuse qu’elle m’a même regardée encore une fois droit dans les yeux sans devoir vomir, extraordinaire! -. Il semblait néanmoins qu’elle ait troqué sa tunique très mode des mondes centraux pour des vêtements sombres et assez anonymes, qu’elle devaient d’ailleurs considérer comme d’un mauvais goût abject, mais qui étaient néanmoins utile pour passer plus inaperçue. Mikel aussi avait rangé toutes ses affaires précieuses dans sa valise, qui, d’après ce que j’ai pu entrevoir, semblait assez sûre - personne avec ce genre de portrait d’homme dans la maison ne se passait de fouiller dans la chambre, et s’il avait laissé quelque chose traîner, ça n’aurait pas tardé à disparaitre.
Aujourd’hui, nous allions dans une autre partie du Souk, au nord-est, assez loin du cosmoport. Là, l’infini bazar était beaucoup plus aéré, et n’était plus souterrain; c’était des rues tordues, à l’air, serpentant entre les immeubles bas, débouchant régulièrement sur d’énormes place servant à des ventes en plein air. Après une nouvelle matinée passée entre les stands - ennuis mortel pour moi malheureusement -, nous arrivons à une des esplanades, noire de foule. Ca me revient finalement; c’était le mois du marché aux Bestiaux, comprendre aux esclaves. Sous le soleil de plomb d’Axata, nous avons débouché sur l’une des places. D’immenses estrades étaient animées par des vendeurs exhortant par micro la foule à acheter leur marchandise, l’exhibant; des hommes et des femmes à la mine basse, certains nus, d’autres plus ou moins vêtus de vêtements en loques, sauf dans les stands de luxe, où les esclaves étaient en bonne condition. En fait, depuis plusieurs milliers d’années, l’esclavage n’était plus en vigueur après le bombardement nucléaire de la planète Botmélie, qui avait marqué la fin du plus grand marché d’esclaves du monde « civilisé » . Mais l’absence de ressources en énergie peu chères, ainsi qu’une solide tradition de piraterie, avait amenée les franges situées loin, de l’autre côté de la galaxie, à rester dans ce mode d’exploitation pauvre. En ville même, les esclaves étaient rares sauf dans les grandes résidences de riches, mais à bord des astronefs, dans les campagnes et usines, ils étaient des millions. J’ai toujours eut de la méfiance à l’égard des marchands de Bestiaux. J’aime que ma marchandise soit tranquille, dans sa caisse de munitions, et si j’ai du goût pour manipuler les gens, je ne suis pas une dominatrice, hein! Devoir convoyer de la chiourme me lançant des regards parfois haineux, parfois doux et plein d’espoir, ça me donnerai envie de vomir. Non, c’est pas du tout mon genre. De toutes façons, je viens d’Acre, en Galaxie 8. C’est loin, et c’est d’une colonisation relativement récente, y a pas de tradition esclavagiste là-bas, donc je n’ais jamais connu ça à Kamensk, et lors de ma première visite dans les franges de la galaxie 7, ça avait été un petit choc. Manifestement, il en allait de même pour mes deux clients. Mikel avait les yeux ronds comme des assiettes en contemplant les êtres humains mis comme des mannequins-holo dans des vitrines flottantes des centre-villes du monde civilisé, tandis que sa sœur Eudoxia avalait sa salive, l’air un peu hagard. Je leur laissais le temps de se remettre avant de continuer dans les allées. Ils étaient pris d’une agitation fébrile, vérifiant des choses sur leurs boitiers informatiques en jetant des regards furtifs sur les estrades où défilaient les loques humaines, sous les cris du public avide, comme une bête se repaissant de la misère d’autrui. Ici, la majorité des gens vivaient dans un état de pauvreté extraordinaire pour le citoyen de l’Union, où l’état et les Eglises mettaient chacun les gens dans le besoin sous leur aile…je pense qu’ils ressentent le besoin d’assister aux ventes aux enchères des esclaves par besoin de voir qu’il y a des plus minables et pauvres qu’eux. Je ne préférais pas brusquer les deux Tiebshire, qui avaient l’air définitivement hallucinés. Après dix minutes, je leur indiquais un passage souterrain qui permettais de revenir au souk « normal », mais à mon grand étonnement, ils refusèrent.

-Laissez-moi continuer, Hel.

Eudoxia approuva de la tête, et ils se dirigèrent vers une autre estrade, où un marchand d’esclave gras montrait une vingtaine de jeunes hommes et jeunes femmes au physique avantageux, manifestement destinés à servir de corps à transplantation. J’ai froncé les sourcils, mais haussé les épaules. Après tout, peu importe, si ça pouvait les convaincre de foutre le camp de la planète le plus vite, me laissant leur fric et les dégageant de mes pattes.

-Hel, quelle est la différence entre ces esclaves là et les autres? Demanda soudain Mikel, en désignant du menton les hommes et femmes sur l’estrade.
-Ils ne sont pas des esclaves de force, ni de service. Il les vend à des médecins et des clients de médecins
-Des médecins? Murmura, effrayée, Eudoxia, avant de revenir aux êtres pâles et hagards dont le corps était présenté comme une marchandise.
-Ouais, acquiesçais-je, ils sont interdits en Union, mais se font des monceaux de fric ici. Ils sont payés grassement par des criminels, des frustrés ou encore des vieux types gras pour procéder à des transplantations neurales; ils se procurent le corps d’un de ces beaux esclaves, jeunes et forts, ou alors le médecin leur fournit, puis transfèrent leur esprit de leur propre corps à celui de l’hôte, qui en fait disparait, le pauvre type. C’est plutôt moche comme business, j’aime pas trop ça - attire trop le regard -, mais ça paye.

Elle me lançait un regard atterré … avec un peu de chance en montrant ce faible scrupule, j’avais remonté dans son estime.

-C’est abject!
-C’est comme ça, répliquais-je en haussant les épaules…les chirurgiens qui font ça ont de gros protecteurs, pas moyen de s’attaquer à eux. Sinon je suppose que les fores anti-mafia s’en seraient déjà chargées, la Famille est toujours là pour les surveiller et guetter la moindre erreur, hein.

Mikel s’arracha au spectacle des esclaves, au moment où un homme à la barbe noire bien fournie s’adjugeait un lot de cinq pour quelques centaines de milliers de crédits, pour me demander:

-La Famille? Les familles des esclaves?

Je suppose que je n’aurais pas du faire ce genre de rire narquois et carnassier comme je les aime, car ils avaient l’air réellement choqués.

-Non, finis-je par dire tandis que les derniers gloussement mourraient dans ma gorge, la Famille, c’est comme ça qu’on appelle chez nous, à Kamensk, les types de la Sûreté. Ils sont toujours derrière quelqu’un, et savent des machins que même soi-même on ne connaissait pas. Ils opèrent ici aussi, parfois des vendeurs d’esclaves se font trucider sans qu’on sache pourquoi, mais bon, quand on vient de Kamensk et de Tsarysyn, on connait ce genre de choses.

Ils clignèrent, perturbés, les yeux, avant de revenir à l’estrade, où le bonhomme gras avait disparu, laissant place à un type maigre et émacié, au regard bouillonnant, qui hurlait les mérites supérieurs de ses serves, que je n’aurais guère pu différencier des précédents. Je commençais à m’ennuyer sérieusement quand soudain, Eudoxia eut un drôle de hoquet. J’ai vu, médusé, Mikel lever la main pour poser une option. La voix surexcitée du vendeur l’enregistra, mais l’instant d’après, il y eut une offre supérieure. Férocement mon client enchaîna à deux mille, mais un troisième larron vint mettre trois mille. Je n’ais même pas saisi pour quel esclave, ou lot d’esclaves, le marchandage comptait. Durant de longues secondes, les prix montèrent, dix mille, dix mille cinq cent, onze mille. Puis, dans un mouvement de foule, Mikel et Eudoxia furent bousculés, et précipités loin de moi. Je les perdais de vue, et pendant ce temps, le deuxième offreur empochait le gain âprement disputé. Une femme fut emmenée de la scène, pendant que l’offre passait à un lot de cinq autres, dont le marchand vantait les mérites.
Après plusieurs minutes, je finissais par retrouver mes deux clients, de l‘autre côté de l‘estrade. Eudoxia, le visage rougi de larmes se précipita sur moi:

-Hel! Pour l‘amour de Dieu, avez-vous vu où est passé l‘autre acheteur!?
-Heu…non, ais-je bafouillé, prise un peu au dépourvu, j’étais assez occupée à vous chercher!
-Il faut à tout prix le retrouver!

Elle était hystérique, pensais-je sur le coup, et Mikel l’empêcha juste à temps de hurler quelque chose vers l’estrade, où un autre groupe et un vendeur différent avaient pris place.

-Mais qu’est-ce qui se passe? Articulais-je en hochant la tête, perplexe.
-Comment pouvons-nous retrouver ce marchand? Demanda abruptement Mikel, en se tordant nerveusement les mains.

Je posais les miennes sur ma taille, tout en regardant par-dessus mes deux clients la foule agitée.

-Le marchand doit encore être derrière l’estrade, c’est généralement là qu’ils entreposent leurs convois.
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MessageSujet: Re: De la Richesse   Sam 9 Mai - 14:47

Ils me regardèrent, intrigués, et nerveux, et, avec un soupir presque exaspéré, je leur indiquait une direction; entre les estrades, qui formaient une ligne quasi-continue dans les allées de l’immense esplanade, il y avait des étroites fentes fermées par des rideaux multicolores, la plupart gardés par des gros bras repoussant les gêneurs. Mais heureusement, celui de notre estrade était occupé plus loin, et j’eus le temps de pousser mes deux clients à l’intérieur, avant de disparaitre derrière à mon tour. Je n’aimais pas tellement me frotter aux marchands d’esclaves, mais après tout, Mikel avait mis beaucoup d’argent sur la table pour l’un d’eux, il pouvait donc être accueilli autrement qu’avec mépris.
Derrière l’énorme estrade de bois et de métal, sur laquelle on accédait par le biais d’un escalier aux marches basses jusque derrière un rideau-holo opaque, plusieurs dizaines de convoi de transports étaient étroitement rangés ensembles, séparés par des autres rideaux-holo des différents exposants des estrades voisines. Chaque train anti-G était formé d’un à deux compartiment d’habitation où logeait le marchand, tandis qu’une vingtaine de wagonnets antigravitationnels plus petits, liés par des attaches magnétiques au premiers, servaient à entasser la marchandise. Certains restaient, l’air butés et frustrés, derrière les parois de plastique rigides constellées de trous de respiration minuscules, d’autres étaient visiblement blottis au fond de leur espace, tandis qu’enfin, certains semblaient totalement détachés, rêvassant.
Le marchand maigrichon, à la crinière rousse un peu pauvre, et au regard pétillant était en pleine discussion avec son collègue, l’obèse, qui eut un dernier éclat de rire gras, avant de s’en retourner vers son convoi. Mikel et Eudoxia se précipitèrent sur lui dès qu’ils l’aperçurent, et commencèrent à l’assaillir de questions. Toutes ces histoires ne m’intéressaient pas du tout, aussi je préférais rester à l’écart, sans même écouter les grands éclats de voix en provenance de la discussion. Mon regard s’arrêta un instant sur les esclaves descendu de l’estrade de tout à l’heure, pour la plupart nus, avec leur inhibiteur vissé sur la tempe, pour les empêcher de prendre la poudre d’escampette. En fait, depuis que quelqu’un avait inventé ce petit dispositif, techniquement les hommes qui, réduits en esclavage, se voyait traités de la sorte n’étaient plus que du bétail - pour ça que dans mes milieux, on appelle le boulot celui de marchand de Bestiaux. C’est même plus marrant à la fin; les vingt personnes, au regard doux et vide, étaient là, debout, entre l’estrade et leur convoi, fixant le néant. Ca me dégoûtait un peu.
Soudain, Eudoxia fit volte-face, et s’avança vers moi:

-Faites quelque chose, vous êtes de leur métier à la fin! Cria-t-elle, furieuse.

Je fis une grimace.

-Absolument pas, répliquais-je sur un ton glacial, je vends des flingues, pas des humains!

Elle aspira une grande gorgée d’air en retenant ses mains de trembler. Bon grès mal gré, je me décollais du mur contre lequel je m’étais adossée, ennuyée. De plus près, le marchand de Bestiaux avait l’air encore plus hyperactif, avec des joues rouge, des yeux teintés de conjonctivite complétant la panoplie écarlate amorcée avec les cheveux, et des doigts remuant sans cesse, lui donnant un drôle d’aspect possédé par un diable sauteur. Il débattait violemment avec Mikel. A contrecœur, je m’approchais, et demandais:

-Bon, qu’est-ce qui se passe ici?

L’autre pris tout de suite la parole:

-Si t’est dans le business comme moi, t’comprendras qu’j’vais pas changer d’avis et donner c’que j’ais vendu à un autre à ce mec.

Ayant manifestement entendu ce que Eudoxia m’avait lancé avant, il désignait de l’épaule d’un air dédaigneux Mikel, tout en me dévisageant. Dans quelle situation s’étaient-ils fourrés, à la fin?

-Hé, d’abord, c’est quoi cette histoire? Qu’est-ce que vous lui avez demandé? Interrogeais-je mes deux clients.
-Nous voulions racheter un des serves de tout à l’heure, siffla Eudoxia, mais monsieur est buté et ne veut rien entendre.
-Comment ça je suis buté? S’énerva le marchand, c’est plutôt toi p’tite! Ca sert à rien de me demander, la marchandise est déjà vendue. Ca sert à rien de me supplier, c’est fini la récréation, allez avoir ailleurs si j’y suis!

Il tourna les talons, et retourna vers son convoi, le visage à son tour rougi de colère.

-Bordel, c’est quoi ce cirque!? On n’achète pas une marchandise déjà vendue! M’entendis-je dire d’une voix agacée, d‘abord qu‘est-ce que vous foutiez à acheter des esclaves? Ca ne se ramène pas comme souvenir!

Mikel parut sur le point de dire quelque chose, mais se ravisa, pendant que sa sœur regardait toujours les cages pleines d’êtres humais, dont certains nous observaient avec leur air bovin. Le marchand - Serenius Lidelaz disait sa plaque crasseuse aux lettres vertes à côté de la portière de son wagonnet - avait entre temps fait rentré en poussant ceux de la présentation dans un espace vide, et refermé les portes transparentes.
Doucement, je poussais les deux vers la sortie; alors que nous passions la porte, où le garde nous lança un regard noir, Eudoxia eut une nouvelle crise de larme, et tenter de revenir en arrière. Sur le coup, j’avais une énorme envie de les planter là, au milieu du marché aux Bestiaux, et de foutre le camp, vendre mes FAM3 à des warlords du coin, puis mettre les voiles loin de ces abrutis, mis bon…après m’être représenté la valeur du tas d’argent qu’ils me promettaient, je réussi à pivoter et rattraper la fille par son col - heureusement qu’elle portait des vêtements amples, pas comme ma combinaison trafiquée de la marine. En maugréant, le garde se plaça au centre de la voie, et d’une boutade je renvoyais Eudoxia dans les bras de son frère, dont les yeux lancèrent un instant des éclairs, avant de s’attendrir sur sa sœur.

-Je suppose que nous avons fini la visite pour aujourd’hui, ais-je sifflé en commençant à marcher au milieu des exposants, d’un bon pas.

Mikel réussit à hocher la tête, tout en consolant l’autre. Ce fut comme ça tout le trajet, et honnêtement, vu leur conduite, j’avais de moins en moins envie de leur demander ce qui les poussais à être comme ça. Finalement, je les ais abandonnés à quelques rues de leur auberge, avant de me rendre par magnétrain du côté habituel de la ville, où mon premier soin fut de prendre une boisson rafraichissante sur une terrasse pas trop bondée de vieux malfrats machistes - mais généralement, l’avantage avec ces gens était qu’ils me croyaient incapable de les faire payer le prix fort pour de la camelote qu’ils m’exigeaient comme allant de soi. Puis, après avoir passé un début de nuit à vendre des munitions, j’ai pu retourner à mon pied-à-terre, et y tomber avec joie sur le lit pour dormir avec une journée qui m’avait entre-temps donné une petit migraine pénible.
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MessageSujet: Re: De la Richesse   Sam 9 Mai - 14:48

Malheureusement, le matin, je les trouvais pas à l’auberge; pire, leur chambre, que l’on m’avait gracieusement fait visiter pour un léger pourboire, était vide; ils étaient partis comme des voleurs pendant la nuit, ne réglant même pas la note. Je me suis bien gardée de leur dire que j’étais leur « guide », sinon ils auraient pu me la présenter en me disant de la payer. Sur le coup, ça a été un choc. Pas à cause du fait que deux personnes du type grands bourgeois se retrouvaient seuls sans armes mais avec bagages au milieu d’une planète plus ou moins entièrement tournée vers le vol, la spoliation, la piraterie, les trafics et l’esclavage, non. Non, juste le fait qu’un énorme tas de fric avait plié bagage et s’échappait, et je ne pouvais rien faire contre.
Je donnais une pièce argentée assez ancienne au tenancier de l’auberge, et me retrouvais de nouveau dans une rue souterraine étroite, puante, noire de monde. Bon sang! Ils ont fugué dans une cité de quinze millions d’habitants, et mes chances de les retrouver et d’exiger au moins la moitié de ce qu’ils me devaient encore est partie en fumée.
Tout en me mettant lentement en route, dans une ville qui était ce matin un peu plus nerveuse que d‘habitude - à moins que ça soit moi qui projette les émotions sur l‘environnement? Quelle réflexion poétique, songeais-je après-coup -, je réfléchissais encore. Où pouvaient-ils être allés? Pourquoi?
Soudain l’histoire de la veille me revenait en mémoire. Le marché aux Bestiaux et le scandale qu’ils y avaient fait. Ils n’étaient quand même pas revenus là-bas!?
Si. Ca devait être ça.
Plutôt nerveuse, je rejoignais la station de magnétrain la plus proche, et vingt minutes plus tard, après avoir nerveusement remâché des pensées comme quoi quand je les retrouverais j’exigerais mon fric puis mettrais les voiles, quitte à sortir mon couteau pour les en menacer, j’arrivais sur l’une des grandes esplanades, où le marché aux Bestiaux continuerait encore pendant quelques jours. C’était celle d’hier, mais rien que le fait de voir des centaines, des milliers, de stands à estrade s’étalant sur plusieurs kilomètres de longueur était décourageant.
Méthode, de la méthode, ma fille, dirait Frederick dans un des rare moments où il raconte quelque chose d’intéressant. D’abord aller voir Serenius Lidelaz, s’ils étaient quelque part, c’était là.
Après dix nouvelles minutes de marche d’un pas vif, j’arrivais devant l’estrade de la veille. Mais l’allée dans laquelle elle se trouvait était ravagée; des détritus jonchaient le sol. Certaines tentures étaient déchirés, et des projecteurs de paravents-holo réduits en miettes; la plupart des estrades affichaient de piteux panneaux « fermé », et les rares personnes présentes regardaient avec consternation le spectacle de chaos offert par l’allée.
Enfin, je réussis à repérer l’endroit de la veille; le rideau dissimulant l’accès à l’arrière était affreusement déchiré, et il n’y avait plus d’escogriffe pour le garder. Un dernier regard autour de moi - l’endroit donnait froid dans le dos, j’avais l’impression que des centaines d’yeux inquisiteurs m’observaient, un peu comme quand je suis au fond, sur Tsarysyn, où les Epaves, les êtres survivant dans les ténèbres des bas-fonds, regardaient de loin leurs futures victimes. L’atmosphère était désagréable. D’un geste qui se voulut calme, je m’assurais de la présence du manche de mon long couteau télescopique sous mon bras. Je l’ais depuis mes dix-huit ans, de Kamensk, et il m’a déjà sauvé plus d’une fois la vie, même si j’espère que ça ne sera plus le cas ici.
L’arrière de l’estrade était dans un état encore pire; les trains de wagonnets des environs étaient renversés et saccagés, des débris et restes pourrissant jonchaient le sol. Sur le coup, je trouvais l’endroit désert. Ni curieux venus voir ce spectacle de désolation, ni esclaves l’observant de leur air halluciné, ni même de marchand. Puis j’entendit les gémissement.
C’était un râle plus qu’un cris, emprunt de tristesse et de souffrance. Après un temps, je parvint à le suivre jusque derrière l’escalier de l’estrade; le spectacle y était morbide. Le gros marchand d’esclave gisait au sol dans son sang, d’une pâleur cadavérique, nu, troué et balafré de toutes parts. J’ai déjà vu des choses affreuses dans mes deux ans au service d’Antonelli Scaliger, et ça entre parfaitement la ma galerie des macchabés de Kamensk. Puis, à côté, un nouveau râle attira mon attention. Blotti dans un coin, à peine visible, l’autre vendeur, celui au visage émacié, qui s’était engueulé la veille avec les clients, se trouvait en position fœtale, bavant manifestement, et gémissait faiblement à intervalles réguliers.
Pas question, ni de faire l’infirmière sympa, encore moins la fille compatissante, qui plus est avec un marchand de Bestiaux. Avant tout, je suis Hel, la vendeuse de flingues, l’ancienne de chez Scaliger, hein. Du bout du pied, je le tâtais. Il frissonna, et releva doucement la tête. Je posais le genoux sur le sol d’une sécheresse poussiéreuse, et essayais de le forcer à se déplier de sa position de protection. Il poussa un glapissement, et siffla:

-T’étais avec eux hier!

Sa voix était brisée, aigre, mais néanmoins plus audible que je ne l’aurais cru.

-Ils sont passés par ici hein?

Serenius Lidelaz frémit, puis eut un sourire assez délirant:

-Oui, oui, oui, ils sont revenus…

Grimace de ma part. Il a perdu la boule en plus!

-Les salauds, ils m’ont eut. Ils repartent sans me payer.

Il eut un hoquet, puis une sorte de gargouillement qui dévoila un menton maculé de sang. Il a probablement tenté de rire.

-Ils t’ont roulé aussi, ils t’ont roulé…

Totalement incohérent. Sur le coup, il me prenait une pulsion de dégainer mon poignard rétractable, dissimulé sous mon bras droit dans la combinaison, et de lui enfoncer le pommeau dans l’orbite d’un œil. Absurde. Après, la dague serait sale, et il faudrait la nettoyer.
Je me relevais, tout en me disant qu’enfin je me souvenais ce à quoi le nom me rappelait. Un poète assez célèbre d’il y a une vingtaine d’années, d’après ce que j’ai entendu dans diverses émissions culturelles que Falco Scaliger - le frère d’Antonelli, une tête plus petit, deux fois plus cruels, et machiavélique en plus - aimait laisser activées sur l’holovision, pour se donner un air cultivé, pendant qu’il tançait ses lieutenants, ce qu’ils faisait toujours avec quelques hommes de main à proximité, dont moi à l’époque. Quelle ironie, le poète devenue marchand d’esclaves, ruiné qui plus est. Car, d’après l’état du convoi dont je m’étais entre temps approchée, il avait tout perdu.
Dernier regard vers lui. L’a pas volé, et l’est déjà à demi toqué. Par contre, en sortant de l’arrière de l’estrade, je ne savais toujours pas où étaient passés mes deux clients, avec mon fric. Et manifestement ils n’étaient pas ici.
Je me dirigeais, franchement écœurée d’avoir perdu ces deux abrutis, vers la sortie du marché aux esclaves. Mais en chemin, j’eut la présence d’esprit de me mêler à un groupe de personnes discutant. Quelques-uns étaient des locaux, d’autres des trafiquants, et enfin un membre d’équipage de pirate, c’était caractéristique, avec le bracelet-contrôle utilisé à bord des vaisseaux de combat. Celui qui parlait était probablement un commerçant, un type chauve au visage basané, ayant peut-être dix ans de plus que moi, avec un petit accent de Kamensk. Pas assez fort pour être quelqu’un qui y était resté longtemps, mais néanmoins un connaisseur.

-…Et ils s’en sont ensuite pris aux générateurs situés près des caisses de mes feux d’artifice. J’ai cru qu’j’allais disjoncter. J’ai sorti un flingue et ait tiré en l’air devant eux, et ils ont finalement laissé tomber en voyant que ça n’était rien. Bordel, j’ai eut une frousse! J’ai crû un moment qu’ils allaient carrément s’en prendre à moi!
-T’en as de la veine, il te reste quelque chose. Moi j’ai tout perdu, gémit amèrement une femme rondouillarde, qui elle semblait du coin, j’avais une dizaine d’équipes d’esclaves-nettoyeurs bossant pour moi dans tout le champ de vente, et ben, maintenant, c’est à peine s’il m’en reste un pour tenir la maison. Plus rien, nada, je suis ruinée.

Elle cracha au sol, trop près de mes pieds à mon goût, avant de fourrer ses mains dans les poches sales de son vêtement. Je ne préférais pas poser la question fatidique, mais un homme plus vieux, autour de la grosse cinquantaine, au visage déjà prématurément ridé, habillé de façon impeccable -chose rare et dangereuse ici-, demanda:

-Mais en fait, qu’est-ce qui s’est passé? Je n’ais jamais vu une telle dévastation…à cause d’esclaves.

Le vendeur de feux d’artifice haussa les épaules, avant de déclarer:

-Ca venait du coin de Ser’ Lindelaz, l’autre vieux fou. Sais pas ce qu’il voulait faire cette fois ci. L’a du retirer l’inhibiteur à trente-six bestiaux à la fois dans l’espoir d’en faire un groupe pour chanter ses poésies!

Il eut un rire gras qui se répercuta en plus échos autour. Décidemment, le poète raté faisait parler de lui - en mal, et il ne l’avait pas volé.

-En tout les cas, reprit un autre, un type beaucoup plus jeune, à l’allure agressive presque avec ses vêtements taillés en pics, son couteau ostensiblement placé à la ceinture, et un visage très canin, l’aura foutu une merde de fou, le con. Mon oncle a perdu tout ses Bestiaux à cause de lui, ils sont en train de se faire revendre de l’autre côté de l’esplanade!

Le vendeur de feux d’artifices eut un rictus:

-Pour ceux qu’on a réussi à attraper. Si ça tombe ils ont déjà assassiné des gens, et volé leurs vêtements pour passer inaperçu. Ils ne les trouveront jamais tous.
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MessageSujet: Re: De la Richesse   Sam 9 Mai - 14:49

Un frisson me parcouru l’échine. Une révolte d’esclaves, ou du moins un soulèvement violent. Je quittais le groupe, où le jeune loup avait repris la parole, très agressif, appelant les autres à aller scalper Seranius Lindelaz. Ils y avait une vente d’esclaves au nord, par les autorités manifestement. Les autres allées du marché étaient juste un peu moins remplies qu’à l’accoutumée, aussi cela me prit un quart d’heure de remonter jusqu’à la partie nord de l’esplanade. Déjà que je n’aimais pas tellement cet endroit, dans les derniers jours j’en aurais eut droit à une sacré couche. Je sens que je n’y remettrais plus les pieds avant quelques temps.
Mais là, ça dépassait tout. On avait hâtivement rangé les estrades, qu’on voyait repoussées presque sur les rues encadrant l’esplanade du marché, pour laisser un vaste espace dégagé, où des milliers d’individus se tenaient en ligne droites, sur des douzaines de rangées. Tous nus, presque parfaitement immobiles, le regard suivant le passage des gardes armés au milieu d’eux. Des petits groupes de gens se déplaçaient en plus, entre les esclaves, probablement des acheteurs. D’ailleurs, l’un d’eux était en formation; un type de la Corporation des marchands d’esclaves, personnage efféminé et petit identifié par un brassard jaune, entouré de quatre Axatien. Sans trop de difficulté, je me mêlais à eux, et nous commencions à marcher entre les rangées.
Sur le coup ça me rappelle un peu la Cathédrale Saint Eudes d’Acre, où le chemin jusqu’au chœur était flanqué d’une quantité impressionnante de statue représentait les divers passages de la Bible; beaucoup de Jésus plus ou moins sanguinolents - force était de constater que ça terrorisait mon petit frère Alexis, alors qu’à son âge, je les trouvais aussi banales qu’une publicité-holo pour des plats à synthétiser -, des saints Michel, Saint Pierre, et bien sûr un Saint Raphaël Raphaël Paléologue, entouré des vaisseaux de sauvetage du Saint-Siege. Mais les statues de la Cathédrale étaient en pierre noire, presque aussi sombre que de l’Onyx, avec des yeux à l’air tellement réaliste qu’on les aurait cru vivants, mais tout cela néanmoins démenti par la simple impression d’ancienneté mystique. Non, ici c’était simplement une interminable série de files d’être nus, au regard bien moins expressif que celui des statues, avec chacun un petit boitier d’inhibition collé sur la tempe. Moche comme spectacle, c’est même plus marrant à la fin. On se croirait à la sortie de l’usine de FAM3 sur Tsarysyn, lorsque les flingues sortent à la chaîne, bien ordonnés, tous absolument semblables, pour parfaitement entrer dans le caisson de transport selon un modèle exact à tout les coup.
L’un des clients, un homme assez vieux au regard sceptique, s’arrêta devant un esclave, et échangea quelques mots avec l’homme de la Corporation.

-…cette nuit. Pas d’indices quant à la provenance, quant au lot des esclaves? Je n’aime pas l’idée d’en acheter qui ne vont pas correctement ensemble. Ca n’est pas aussi décoratif.

L’employé hocha la tête, mais ne put que dire:

-Je suis désolé, mais nous les avons attrapé presque par centaines, et c’était difficile de réorganiser la marchandise après. Nous allons tous les vendre dans la mesure du possible, puis reverser les gains aux marchands lésés; néanmoins, pour l’instant, c’est tout ce qui est possible. Vous remarquerez néanmoins que le prix, très bas, compense cela.

Le vieillard approuva, et sortit son créditeur, en désigna celui qu’il avait choisi.

-Dans ce cas là je le prend seul. Mon dernier Jardinier est mort la semaine derrière, j’avais de toutes façons besoin de le remplacer.
-Bien sûr monsieur, répondit très civilement le vendeur, en commençant à régler les formalités de la transaction, tout en faisant signe aux autres gens de circuler autour.

Je m’y obligeais pour ne pas paraitre trop bizarre, passant devant les différents êtres humains réduits à l’état végétatif. C’était tout à fait ça; je me sentais dans le même type de situation que dans une des grandes fleuristeries de Christiansa, où je suis allée une fois - des cartons contenant soi-disant de « Rares orchidées - marchandise très sensible - ne pas toucher », c’est excellent pour dissimuler de robustes chargeurs de FAM -. Que des visages, des visages, un interminable défilé de visages humains totalement éteints. Derrière, le vieux avait terminée, et repartait suivi d’un pas uniforme par son nouvel objet. L’homme de la corporation appela les clients, leur faisant signe que la visite continuait. Non sans soulagement, je repris la route, qui distrayait un peu plus que de piétiner devant la « vitrine ».
En fait, après un quart d’heure - une autre femme de la troupe avait fait main basse un lot de cinq, tout en restant avec nous à l’affut d’autres bonnes affaires, tandis qu’un dernier, un homme assez jeune, restait là, comme moi, sans acheter -,je commençais sérieusement à m’ennuyer, en faisant semblant d’avoir l’œil expert - quand on vend des choses, ça s’apprend, c‘est clair -, quand nous arrivions presque au bout. Le soleil de Axata était au zénith, et je commençais à avoir un peu chaud. J’étais décidée à abréger les souffrances, pour partir remâcher ma frustration en vendant mes derniers dix FAM3 encore libres, avant de repartir en Union - en espérant que personne dans la famille Tiebshir sache que c’est moi qui suis allée avec eux, ce qui pouvait m’apporter des ennuis assez considérables -, quand, alors que je venais de terminer de regarder d’une traite la série de visages inexpressifs sur ma gauche, je m’arrêtais. Depuis que je vis et travaille dans un milieu mafieux passablement dangereux, j’ai certains sens qui se sont renforcés, en parallèle avec le fameux sixième sens qui nous fait avec plus ou moins de certitude savoir quand on est près de quelque chose d’intéressant, ou pas. Quoi qu’il en soit, là, j’avais du remarquer quelque chose, mais sur le coup, ça ne me saute pas aux yeux. J’avais devant moi un mâle d’une petite vingtaine d’années, aux yeux vert jade, « parfait pour tout les travaux de forces », m’expliqua le type de la Corporation en indiquant ses épaules carrées et ses flans musculeux, et qui probablement me contenter également au lit, ajouta-t-il avec le plus grand sérieux.
Ca en était trop. J’avais encore mon honneur de Kamenskite; là-bas, pour ce genre de chose, on l’aurait trucidé à coup de barres de fer -l‘arme préférée d‘Antonelli Scaliger, le « Manganello del ferro » comme il l‘appelait -, puis jeté sur la voie publique, sanguinolent, au milieu du mépris généralisé. D’une voix calme, mais avec l’accent caractéristique, je lui débitais cela. A la fin, un petit sourire carnassier, et puis, je tourne les talons pour revenir sur mes pas, laissant le marchand de Bestiaux sur le coup la mâchoire pendante.
De nouveau le truc qui a attiré mon attention. Un chuintement. Je reviens quelques pas en arrière. Deux loques humaines plus loin vis-à-vis du tout juste adulte qu’on n’a essayé de me fourguer, une femme. Cheveux blonds très métalliques un peu sales, front droit, maintient assez raide, avec des yeux d‘un marron clair, même s‘ils ne me révélaient pas grand-chose sur son caractère, contrairement à d‘habitude chez les yeux des gens. Ses lèvres bougent un peu, et émettent le chuintement.
Petit claquement de doigts de ma part pour appeler le vendeur de la corporation, pas encore totalement remis, me lançant un regard méfiant et un peu scandalisé.

-Je prends celle-là, en cuisine, elle servira à quelque chose, contrairement à l’autre.

De mauvaise grâce, il tira son terminal de sa poche, et effectua aussi vite que possible la transaction, avant de s’éloigner vivement de la dangereuse Kamenskite que je lui semblais être. Haussement d’épaules de ma part; dans un premier temps, je reste plantée là. Puis j’ordonne d’avancer; elle me suis. Bon. Ca marche comme ça.
Cinq minutes plus tard, j’étais à l’ombre d’une tente de vendeur d‘eau, en bordure de l’esplanade, à l’orée du Souk en fait. J’avais acheté le moins cher possible une pièce de vêtement frustre que mon acquisition humaine avait enfilé maladroitement. Finalement, après un bref instant à vérifier encore une dernière fois le profil, je désactive puis retire précautionneusement l’inhibiteur.
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MessageSujet: Re: De la Richesse   Sam 9 Mai - 14:50

L’effet n’est pas immédiat. Le premier symptôme est la remontée du sang à la tête, et un mouvement incontrôlé des yeux. Puis elle tomba. Comme un sac de sable, sur le sol poussiéreux, s’attirant des regards courroucés de la part des autres gens sous la tente. Je reste debout, à côté, à observer de loin l’immense terrain où, sous le violent soleil de midi, des milliers d’esclaves capturés étaient alignés. Quelle ironie! Mikel et Eudoxia étaient venus en espèces de drôles de grands bourgeois touristes aux intentions innocentes…Et ils terminaient esclaves.

-Hel, finit par baragouiner Eudoxia en cherchant à se relever.
-J’ai failli ne pas te voir, petite. Et là…

Le sœur de Mikel déglutit, et fit une nouvelle tentative pour se mettre sur les jambes, qui réussit tant bien que mal, avec une brève grimace de souffrance.

-Je suppose …que je dois vous remercier, finit-elle par dire, en articulant mal.
-Je suppose aussi…en plus que t’acheter m’a coûté un bon deux mille crédits. Le salopard m’a arnaqué parce que je lui ais fait comprendre que je ne couchais pas avec des bestiaux.

Elle ne parut pas avoir suivi la deuxième partie de phrase, qui était surtout dit pour moi-même en fait. Mais l’essentiel est qu’elle ait capté le sens la première. Eudoxia me regarda quelques instants, puis fixa le petit boitier informatisé jeté au sol à côté d’elle. Soudain, une nouvelle vague de sang envahit les veines de son visage, la faisant rougir. Avec haine, elle frappa sur la machine, qui ne tarda pas à se faire réduire en pièces, non sans pour autant couper le pied de l’ancienne esclave.

-Je vais te ramener ce soir au Cosmoport, et de là, à Assedo. On réglera ce que tu me dois en chemin.

Un instant, elle me fixa, hagarde.

-Je ne pars pas d’ici avant d’avoir retrouvé Mikel! C’est pas possible!
-Tu te rends compte du l’énorme coup de chance que tu as eut au moment où je suis passée devant toi? Sifflais-je avais un petit rictus peut-être un brin trop cruel, on ne retrouvera jamais ton frère. Et moi, dans l’histoire, je veux toujours être payée. Plus deux mille crédits.

Elle secoua la tête, mais le dit rien, examinant, sourcils froncés, la pièce de tissu grossier que je lui avais déniché.

-D’abord, qu’est-ce qui s’est passé? Finis-je par demander, m’interrogeant si j’allais un beau jour voir le plus petit bout de mon argent.

Elle poussa un long soupir, tout en observant la ville blanche sous le soleil de plomb.

-Ca a commencé hier, chez le marchand…en fait, on n’est pas venus ici pour le paysage.

Elle remua doucement ses doigts raidit.

-Il y a deux mois, une cousine avait eut un accident de yacht dans les franges, et a été enlevée par des pirates à la frontière. On n’a jamais reçu de demande de rançon…
-Et vous pensiez qu’en venant ici vous aurez l’immense chance de la trouver? Fis-je, stupéfaite qu’on puisse avoir autant d’espoir irrationnel.
-Je dois avouer que non. Mikel avait trouvé le nom du pirate je ne sais comment, et comptais le chercher pour lui proposer de l’argent. Mais quand nous sommes arrivés au marché au esclaves…j’avais l’impression désagréable que notre cousine pouvait être dans n’importe quel stand.

Elle eut un faible sourire désabusé.

-C’est à ce moment que nous sommes arrivé devant le stand de l’autre horrible personnage Et qu’on l’a vue, parmi les gens qu’il présentait…comme des objets.
-Et vous vouliez l’acheter…
-C’est ça, confirma d’une voix brisée Eudoxia, mais un autre nous a dépassé et l’a prise. On a bien essayé de convaincre le marchand…
-Mais hier soir? Dis-je en secouant la tête.
-Nous sommes rentrés avec vous…
-Tu peux me tutoyer à fin!

Elle avala sa salive, tremblant encore un peu.

-Avec t-toi, puis resté une heure à l’auberge. Mais Mikel était trop énervé…il voulait à tout prix y retourner. Je lui ais dit que sans vous … toi…ça serait dangereux, mais il ne m’a pas écouté, j’étais bien obligée de le suivre. J’avais peur qu’on nous vole les affaires dans le chambre en plus, car je n‘avais pas pris le temps de refermer les valises avant de le suivre. En chemin, il s’est arrêté à un bar, et a commencé boire; il était déjà très nerveux, mais il tient mal l’alcool…

Sur le coup j’eut envie de rire tellement ça paraissait banale et tragique à la fois. Le type vraiment ridicule. Dépenser mon fric dans un débit de boisson avant de m’avoir payé.

-…et ensuite, on est arrivé au marché. C’était le soir, et il était très actif. Mikel s’est glissé à l’intérieur du stand où nous étions allés…le propriétaire était sur l’estrade et personne ne nous avais vu. Il a commencé à examiner les cages une à une, mais il puait tellement l’alcool…je lui disais qu’il fallait partir, mais il me hurlait dessus…

Elle perdait lentement sa cohérence en parlant, aussi pris-je une des gourdes de l’étal, remplie, et la lui donnais avec un geste agacé, tout en lançant une pièce de duranium frappée des emblèmes de l’Union au vendeur d‘eau. Elle en but une bonne moitié avant de pouvoir reprendre:

-Mais quand il a terminé de tout vérifier et que Isobel - notre cousine - ne s’y trouvait pas, il est devenu fou. Il a hurlé, et s’est précipité sur les cages, pour enlever tout les inhibiteurs, tout en fracassant les panneaux de contrôle.
-Bordel, marmonnais-je, étonné de tant de verve destructrice chez Mikel, que je connaissais que comme le sac à fric innocent et naïf.
-Il m’a fait très peur, je me suis cachée dans un coin, mais dès qu’ils étaient libérés, les esclaves devenaient très violents…encore plus que lui.

Elle pointa du doigt son inhibiteur réduit en morceaux avant de continuer de sa voix anormalement basse, presque autant que mon contralto.

-Quand on est libéré de ça, on se sent pris d’une haine extraordinaire. Ils ont sauté sur Mikel, lui ont arraché tout ce qu’il portait…puis sur moi, avant de se précipiter autour en criant. Lorsque je me suis réveillée, c’était avec ce…machin, déclara Eudoxia, sa voix défaillant un instant, et sans pouvoir prendre la moindre décision, ni avoir de pensée correcte. Je ne sais pas combien de temps j’ai été là…à regarder passer les gens…sur l’esplanade.

Elle désigna vaguement l’immense espace, puis se tût. Je la laissais remarcher ses réflexions quelques instants. Puis, sur un signe de ma part, nous nous mettons en route. J’ai encore bien l’intention de récupérer sur le long terme mon argent.

-Il a fait le con, c’est tout. La règle élémentaire c’est de je jamais affranchir plus d’un esclave à la fois. Maintenant, il est soit mort, soit en vente, soit vendu, et on ne le retrouvera jamais, concluais-je en fronçant à mon tour les sourcils, je suis prête à t‘arranger le chemin du retour, mais j‘attends toujours d‘être payée, déconnade ou pas.

Un instant elle me lança un regard effaré.

-Je n’ais plus rien sur moi!.
-Théoriquement, tu m’appartiens même. Mais je n’ais pas comme habitude de réduire mes clients en esclavage, même si les deux mille crédits qu’en tant qu’objet tu m’as coûté, je compte bien les récupérer. Tu dois bien avoir des économies, sur Assedo?

Elle hocha doucement la tête avec quelques à-coup, tout en lançant un regard désespéré sur les rues du souk.

-Et bien, ce soir, on prend le premier astronef pour là-bas. J’aurais terminé mon business d’ici là, et on pourra régler ma facture une fois sur place.

Enfin l’Eudoxia que j’avais découverte trois jours plus tôt réapparu. Profil haut, nez légère incliné en arrière, regard méprisant.

-Je n’ais pas l’intention de me faire prendre en otage!
-Tu es en cessation de paiement, de fait, dis-je sur un ton savamment calculé pour être dégagé tout en laissant planer une menace non-dit, et ici l’esclavage pour dettes existe. Depuis le début, j’essaye d’être la plus sympa possible, mais ça va être difficile si tu compte rester plus longtemps. Chaque heure que je suis ici sans revenir me procurer de la marchandise en métropole me fait perdre de l’argent, peut-être que tu pige pas. J’augmente donc mon tarif si c’est ça, et pas qu’un peu. Je ne fais pas ce que je fais pour me donner bonne conscience, au cas ou tu l’oublierais, je vend mon service avant tout.

Elle mit quelques temps à assimiler ce que j’ai dit. J’ajoutais avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit:

-D’autant plus que théoriquement les chances de retrouver Mikel… ben c’est zéro, voire moins. A l’heure qu’il est, s’il avait été là, il est certainement vendu.

Je désignai les lignes déjà clairsemées de l’esplanade, encore visible sur notre gauche, entre deux bâtiments branlants de la rue de la corporation des vendeurs de vêtements et tailleurs.

-Et Axata-ville, c’est des millions d’habitants. Même si tu restais ici toute ta vie, tu ne le trouverais pas. Et même, ajoutais-je avec malice, ça serait plus efficace de signaler cela en métropole, et d’avertir le reste de la famille pour qu’ils puissent aider, plutôt que de faire seule.

Jouer sur tout les tableaux. Il faut à tout prix que je la fasse revenir au pays, pour qu’elle me paye. Et ça marcha manifestement, car elle hocha doucement la tête.
Notre marche continua en silence, jusqu’à mon pied-à-terre. Je l’y plaças dans une chambre vide et pouilleuse, avant d’échanger quelques mots avec mon contact - surtout au sujet du fait que j’ai failli me faire rouler avec cette histoire de guide de bourgeois en mal de frisson, que je ne répéterais plus jamais - avant que la discussion ne diverge, sur les dernières histoires de Falco Scaliger. Deux heures plus tard, on vint chercher les dix derniers FAM3 de mon chargement; un individu énorme, mais néanmoins habillé de façon quelconque, les glissa dans ses vêtements, et sortit un créditeur, qui vint transmettre directement sur mon compte comme un torrent frai descendant des Monts Métallifères sur Acre, des flots d’argent. Je pouvais me reposer quelques temps dans ma chambre, avant de partir enfin de ce monde trop chaud et trop humide pour mon goût.
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Syllas

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MessageSujet: Re: De la Richesse   Sam 9 Mai - 14:50

Ce fut dur de la faire partir. Elle reconnaissait du bout des lèvres que ses chances de retrouver son frère étaient proches de zéro, mais ne voulait pas pour autant s‘en aller.

-Sinon, je vais le regretter le reste de ma vie, quand les chances seront de zéro.

Les bras m’en tombaient presque. Bornée comme c’était pas possible.

-Bon sang, mais ça ne sert à rien de rester dans ce cas là, et ça me fait vraiment chier ce psychodrame.

Elle fit mine de ne pas avoir entendu ma diatribe violente et vulgaire.

-Sinon, je ne pourrais plus me regarder dans un miroir. Et qu’est-ce que je dirais à mes parents.

J’eut une sorte de gloussement retenu, avant de lâcher, décidemment d‘humeur féroce.

-Tu lui diras qu’une fille très sympa passait dans le coin et t’a empêchée d’être l’esclave sexuelle de luxe d’un gros pirate obèse et poilu, voilà tout.

Cette fois ci elle eut assez de force pour relever la tête et me lancer un regard noir.

-Bah c’est largement vrai, fis-je, un peu plus sérieuse, en haussant les épaules, et au moins, tu me rembourseras le prix de ton rachat, et celui que vous m’aviez promis pour faire la guide. Je ne suis pas bénévole, je l’ais dit cent fois aujourd‘hui.

Elle secoua la tête.

-Je n’ais pas d’argent…sur moi.

Sur le coup, j’avais eut l’impression que ma gorge se desséchait, et que mes boyaux se serraient, sous l‘effet de la frustration de devoir tout répéter. Mais déjà je repartais à l’attaque:

-Dans ce cas là, retourne sur Assedo, paye moi, et reviens avec une petite armée de type pour rechercher ton frère, mais moi j’en ais ras-le-bol de tout ça, je veux mon fric, et ensuite pouvoir me barrer tranquille.

Elle regarda de nouveau le mur à travers moi. Je poussais un soupir exaspéré.

-Je n’ais pas envie de te menacer, à la fin. Mais je le pourrais.
-Tu ne le feras pas.

Elle avait dit ça, l’œil toujours vide, avec une assurance effarante. Quelle gabegie. Pourquoi ça tombe sur moi, comme ça? Toujours la même chose.

-Tu crois? Articulais-je, en sortant doucement de mon inséparable sacoche le canon rétractable du FW2 qui y était astucieuse dissimulé.
-Je te sers à quelque chose, si je suis carbonisée? Déclara doucement Eudoxia, en examinant de nouveau sa robe de toile grossière, un peu sale, d’ailleurs, y a pas moyen que je sois habillée plus correctement, c’est hideux le machin que tu m’as donné. Où sont nos valises?
-Tu préfère rester nue, comme l’esclave que tu étais? Répliquais-je du tac-au-tac, franchement agacée à présent. Et tes valises ne sont plus à l’auberge, on a du les voler. Pour ça aussi que je dis de rentrer. Une femme sans rien, seule, à peine sortie de l’esclavage ne réussira jamais à retrouver qui que ce soit dans ces foutue cité puante.

Elle inclina légèrement sa tête d’une blondeur encore éblouissante:

-Tu ne m’aideras pas?
-Je n’ais pas ce temps à perdre, fis-je résolument.

Elle cligna un instant des yeux, pendant que son regard remontait, de mes chaussons intégrés, vers les jambes de ma combinaison violet sombre, puis, au dessus de la ceinture, examinant les petites poches plus ou moins ouvertes, la fermeture magnétique courant le long du flan, jusqu’à mon pendentif vert, puis daignant enfin me fixer dans les yeux - gris, c’est un peu inquiétant d’après ce que je sais des regards des autres. Mais elle ne sourcillais pas.

-D’accord Hel. Si tu n’es pas avec moi, je suis perdue. Si je le peux, je te paierais dès mon retour.

Soupir de soulagement de ma part. Enfin.


Quelques minutes plus tard, nous étions dans les rues du Souk, nous dirigeant vers la station crasseuse de magnétrain la plus proche, qui nous conduirais au Cosmoport. Après quelques remarques insistantes, un peu exaspérée, je consentais à lui payer une tenue correcte chez un marchand de vêtement - oh rien d’exceptionnel, juste une combinaison-tunique bleue clair banale dans les mondes provinciaux, moins onéreuse et sophistiquée que la mienne, assez de quoi ne pas la faire tout suite de voir comme esclave affranchie. C’était également plus propre pour moi pour me balader avec.
Mais alors que nous venions de quitter cette rue du quartier de la corporation des drapiers du sud, elle s’arrêta net. Comme si un champ d’énergie tel que ceux des vaisseaux de mon oncle lui bloquait le chemin. Puis elle hurla. Un « Mikel » surhumain résonna dans tout le carrefour entre la rue des drapiers et celle de la corporation des ébénistes. Puis elle se précipita, sans que dans un premier temps je sache où ni sur qui. Puis je reconnu la tête châtain-brun de Mikel, dans la foule, enlacé par Eudoxia.
Il portait une petite veste blanche, et un chapeau de flexifibres jaunes pales de marque fort onéreux. Son visage paraissait parfaitement rasé - contrairement à de nombreuses fois les jours précédents, étant donné qu’il n’utilisait pas sa poudre à rasage tout les jours, contrairement à des « gentlemans » comme Antonelli Scaliger. Mais ses yeux…ils n’étaient pas exactement pareils. Un je-ne-sais-quoi de différent s’y étais glissé, ce qui avais en fait que je ne l’avais pas remarqué tout de suite. En fait, chez moi, les yeux ont une grande importance, au-delà des foutaises comme quoi il s‘agit du miroir et l‘âme et ainsi de suite. On reconnais beaucoup de choses dedans, mais plutôt de l’ordre de la lecture des intentions et de quelques traits de caractère, mais ce don n’est pas donné à tout le monde. Certains savent lire le langage du corps, d’autre celui entre les mots, mais moi, c’est les yeux qui me parlent, et c‘est détaché de toute dimension spirituelle. Or, ici, il n’y avait pas le même esprit curieux et un brin naïf qu’avant. C’était au contraire un regard froid, accoutumé, qui me rappelais davantage celui d’un des lieutenants Scaliger que celui d’un jeune fou des classes les plus riches d’Assedo, menant une vie dorée et aventureuse.
Il repoussa vivement Eudoxia, en s’écriant quelque chose que je n’entendis pas. Le temps de me rapprocher, et elle hurlait sur son frère, lui balançant une cascade de questions - où il était passé, pourquoi il avait fait ça, mais surtout pour il réagissait comme ça.

-J’te connais pas, lâche moi les baquettes. J’ai pas que ça à foutre que d’me taper des folles comme toi.

J’étais sidérée. L’accent des quartiers souterrains-sud de Tsarysyn en toutes beauté. Je connais le coin, j’y vends de temps en temps des flingues. Mais le problème, c’était que Mikel n’avait pas jamais été là - il me l’avait avoué il y a un mois, quand il m’a aussi contacté pour venir ici.
Je dégageais Eudoxia d’un coup de coude, et me plantais devant l’homme au chapeau.

-Pas si vite. Tu me dois quatorze mille cinq cent crédits de l‘Union, plus les deux mille que j’ai du payer pour racheter ta sœur. J’ai plus envie de jouer les guides, c’est fini ça. Je veux tout cash, maintenant.

Ton ferme, léger accent kamenskite, pose de statue, sans oublier le petit sourire cruel à la Scaliger: tout pour faire payer le satané mauvais client qui se présente comme amnésique pour éviter de passer à la caisse. Le salaud.
Son regard traduisait de l’anxiété, même de la peur, mais le reste de lui ne montrait rien. Il devait faire à peine quelques centimètres de plus que moi - mais on est grand dans la famille; mon grand père était une vraie armoire à glace, quant à mon oncle…et bien, il fait une demi-tête de plus que le Ténor de l’amirauté, Von Heigins -, mais était surtout bien plus large et massif. Il réussit à faire un sourire méchant, en disant:

-Vous êtes folles, j’vous connais pas, et j’vais pas me faire raquetter. Foutez le camp, sinon…

Il s’approcha, menaçant, mais ça, on me la faisait pas.

-Fait encore un pas, sale porc, et je t’embroche, avant de te jeter aux Epaves du Coin Kakrak.

Petit test de ma part, tout en tirant mon long couteau de sa cache. Le Coin, ou Trou du Pèlerin dans les milieux mafieux, était une fosse immense dans les souterrains de la Tsarysyn ancienne, au lieu-dit Kakrak, dans la ville antique de Lafonia datant d‘avant l‘extension urbaine à toute la planète ayant provoqué la création d‘une cité couvrant l‘intégralité de la surface comme une gangue. Et les environs du Coin, connu uniquement des gens du fond, étaient infestés d’Epaves, ces êtres blafards, muets, et presque aveugles, que l’on qualifiait difficilement d’humain, qui vivaient au fond, se nourrissant des détritus de la glorieuse capitale galactique. Et, occasionnellement, de l’une des crapules du fond qui s’était approchée de trop prêt de leur terrier. Seul un vrai type qui est dans les affaires ou dans le crime depuis quelques années connais ça.
Et sans se rendre compte, il avala mon appât. Son sourire s’élargit, et il fit craquer ses mains, sans pour autant avancer. Il avait compris ce à quoi je faisais allusion - le regard! -, et me le révéla oralement, comme si son attitude ne suffisait pas:

-Tu crois que tu pourras m’avoir jusqu’à ton Trou du Pèlerin, pauv‘ conne?
-La pauvre conne connais personnellement Falco Scaliger depuis dix ans, sifflais-je avec un sourire narquois, qui s’accrut à son tour lorsque je vis son attitude changer.

Il fit une grimace, cracha aux pieds d’Eudoxia, qui avait, pétrifiée, contemplé l‘échange aimable, et s’éloigna d’un pas lourd et hostile, pour se fondre dans la foule. Comme quoi, le bon vieux Scaliger m’avait épargné une nouvelle fois des histoires sans fin, sans même le savoir.

-Mais…Qu’est-ce qu’il a? Souffla la fille, fixant l’endroit où il s’était tenu.
-C’est pas la peine, n’essaye rien. Viens.

Je l’emmenais vers la station de magnétrain. Elle ne résista pas.


Elle resta prostrée pendant la moitié du voyage, sans rien dire, ni même se plaindre du moyen de transport - je n’avais réussi qu’à trouver un cargo chargé de sacs de métagraviers auto-agençant fait pour garnir des jardins huppés, et bon…il était assez sale c’était le moins qu’on puisse dire. Mais je n’avais pas l’intention de rester au cosmoport deux voire trois jours avant de trouver autre chose qui lui convienne. J’avais parqué Eudoxia dans une pièce pas trop dégoûtantes, non loin de la salle des machines. Certes, il faisait assez chaud, mais la sécurité absolue nécessaire à proximité des volumineux réacteurs à distorsion faisait que l’endroit était mieux tenu. Je passais mes journées avec les gens de ma connaissance dans l’équipage - trois marins, l’un d’Acre, les autres de Tsarysyn - , la laissant seule jusqu’au soir.
Puis, la veille du retour, alors que je m’apprêtais à repartir rejoindre ma minuscule couchette, l’esprit encombré de détails de comptabilité - et oui vendre des armes, avant de faire face à d’énormes gros bras de mafieux et de pirates romantiques, c’était gérer des stocks d’armes détournées, des caisses de munitions en transfert, des « flux tendus », des comptes à double entrées, et des tableaux de finances, une foutue gabegie qui m’aurait presque dissuadé de commencer le business - , quand elle me demanda enfin:

-Il lui est forcément arrivé quelque chose.

Sur le coup, j’aurais pu lui répondre que l’évolution de l’inflation dans les zones de franges m’obligerait à augmenter mes coûts unitaires de FAM1 de 4%. Mais j’arrivais à temps à mettre les détails chiffrés de côté pour accorder mon attention à la fille.

-Bien sûr qu’il s’est fait avoir, répondis-je en haussant les épaules, prête à replonger dans les joies du chiffrage numérique parallèle d‘imposition.
-Qu’est-ce qu’ils lui ont fait? Pourquoi t’a-t-il parlé comme ça?

Je me permet un faible sourire, plus par habitude du cynisme que par réelle envie de le faire.

-Je l’ais dit quand nous étions pour la première fois au marché, tu sais.

Elle secoua doucement la tête.

-Il s’est fait vendre, je pense, et a servi de base, de corps, pour une transplantation neurale;

Eudoxia fronça les sourcils, regardant à travers moi.

-Et ils s’y sont pris vachement vite. Ecrasé sa personnalité, et remplacé par celle…bah, d’un truand, de Tsarysyn d’après ce que j’ai pu voir. Il a payé, et l’esclave Mikel a disparu.

Elle continue de regarder à travers moi. Nouveau haussement d’épaule de ma part; cette fois-ci je m’en vais. Et je n’ais aucune difficulté à retourner à la comptabilité - la grande joie des trafiquants, vraiment, mais sauf à engager un sacré technocomptable qui saura tout de mes affaires, on n’y échappe pas.
J’avais encore l’esprit plein de ces chiffres détestables à l’arrivée, en orbite d’Assedo, la planète brillant comme un joyau gris-bleu. Nous descendîmes de bord dans l’immense cosmoport. Eudoxia, les cheveux blonds en désordre et sales, est comme sur un nuage - orageux, certes -, ne dit rien, regarde d’un œil vide. Je règle quelques formalités, puis contacte la famille Tiebshire.
J’espère qu’ils ne seront ni trop furieux, ni trop effondrés, pour me payer. Parce que c’est l’essentiel dans l’histoire.
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