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 Uchronie robespierriste

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MessageSujet: Uchronie robespierriste   Ven 19 Nov - 14:38

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« Citoyens ! Vos propres représentants ont trahi ! »
L'homme qui s'exprime ainsi sur une estrade aménagée place de la Révolution est jeune encore, quoique prématurément vieilli. De sa voix blanche et haute-perchée, étonnamment puissante, il harangue une foule venue nombreuse. Son teint pâle plus qu'à l'accoutumé, ses traits émaciés, ses mains tremblantes, son regard fiévreux, tout chez lui traduit une grande tension, et il reste pourtant presque impassible tandis qu'il déclame son puissant discours, guindé dans son habit bleu qui lui donne des airs de prêtre. Et malgré les hésitations que trahit sa voix qui parfois vacille, malgré son air compassé, on se presse de plus en plus nombreux sur la place pour l'écouter.
Car il s'appelle Maximilien Robespierre et qu'en ce dix thermidor de l'an II de la République, il aurait dû mourir.

« Ceux-là même qui auraient dû te soutenir, peuple, t'encourager, combattre et abattre tes ennemis, ceux-là ont commit pire que le tyran, ceux-là ont fait plus que Louis XVI, car ils ont mit en arrestation les meilleurs patriotes ! »
Ce discours qu'il récite, pour une fois - la première ? -, n'est pas de lui. Ce sont ses fidèles compagnons Fleuriot-Lescot et Saint Just qui l'ont écrit pour lui. Mais il comporte sa signature, ainsi que celles de son frère Augustin, du conventionnel Le Bas, du général Hanriot et de quelques autres. Seul parmi les fidèles de Maximilien, Couthon, le paraplégique, a refusé de cautionner ce texte. Il est contraire, dit-il, à tous les principes que lui a enseigné l'Incorruptible.
Pourtant, dans sa chaise roulante, il est bien présent, ce jour-là, sur l'estrade. Outre lui-même et l'orateur, il n'y a que deux personnes : le toujours jeune et beau Saint Just et le cadet Robespierre, Augustin, plus pâle encore que son aîné. On n'a pu en mettre plus, faute de place. C'est que le peuple est allé dans la nuit renverser la guillotine et c'est sur son estrade qu'ils se sont installés. Au premier rang devant elle, on trouve les autres restés fidèles à Robespierre : Fleuriot-Lescot, le maire de la Commune, Hanriot, qui commande la garde nationale, Payan, l'ancien aristocrate devenu fervent partisan de la Terreur. Dans la foule, bon nombre de gardes nationaux, en grand uniforme, arborant ostensiblement des cocardes rouges, leurs armes à la main. Ils sont parmi les plus volontaires à acclamer l'orateur. S'y trouvent aussi, se dissimulant presque, quelques conventionnels. Charlier, grand partisan de la Terreur, s'efforce de ne pas être remarqué. C'est lui qui, deux jours plus tôt, alors que Robespierre, encore membre du Comité de Salut Public, a laissé planer un esprit de suspicion sur les conventionnels, l'a vertement interpelé : « nommez ceux que vous accusez ». Malgré tout, il a tenu à venir et, donc, à courir le risque d'être reconnu, d'être dénoncé, d'être exécuté. Et ils sont nombreux, comme lui. Hier encore accusant Robespierre et ses partisans de tyrannie, de trahison, réclamant leur mise à mort, aujourd'hui s'efforçant de s'en faire bien voir.
C'est que dans la nuit la force a changé de camp.

La veille encore les conventionnels dominaient la situation. Au début de l'après-midi Saint Just, en plein discours, a été interrompu par Tallien, livrant passage à tous les députés de la Montagne et du Ventre, cette « Plaine », ce « Marais » qui soudain s'est agité, qui se sont ralliés aux adversaires de Robespierre au sein des Comités : Billaud-Varenne, Carnot, Cambon, Collot d'Herbois, Barras, Fréron, Barrère, Vadier, Amar. Et Fouché, aussi. Ce Fouché qui fut chargé d'appliquer la politique de la Terreur à Lyon et qui s'attira l'inimitié de Robespierre par sa cruauté et son refus de faire juger les contre-révolutionnaires, préférant faire tirer sur la foule. C'est lui qui a convaincu Boissy d'Anglas et le reste du Ventre de s'opposer à Robespierre, ce « tyran », ce « monstre », ce « Cromwell » qui entretient en permanence des listes de suspects, sur lesquelles il s'enorgueillit de figurer. Durant cette fameuse séance, les présidents successifs, Collot d'Herbois et Thuriot, ont empêché Robespierre d'intervenir. Et ils ont laissé pleuvoir les critiques sur lui et ses partisans, lesquels sont passés d'outragés à défaits. Et a fusé alors des rangs de la Plaine la demande d'accusation. Et le décret a été voté. Y ont été associés Augustin Robespierre et Le Bas, qui l'ont réclamé, ainsi que Saint Just et Couthon.
Ils ont alors été enfermés. Les conventionnels ont convenu de les expédier dans des prisons séparées, pour éviter qu'un mouvement de foule ne les délivre, car la rumeur de leur arrestation a engendré, déjà, des irruptions de sans culottes armés. En attendant, ils dinent tristement, mettant leurs derniers espoirs dans la Garde Nationale que commande Hanriot, et dans la Commune de Paris dirigée par Fleuriot-Lescot. Mais rapidement Hanriot, ivre, est arrêté à son tour et conduit au comité de Sûreté Générale tandis que les députés arrêtés sont escortés jusqu'à leurs prisons. Seule comme espoir leur reste la Commune.
Or, sitôt la nouvelle connue, le maire a ordonné qu'on refuse d'incarcérer les prisonniers. Il est obéit et on les conduit bientôt à l'hôtel de ville. Deux cent canonniers et près de la moitié des gardes nationaux ont suivi Coffinhal, vice-président du Tribunal Révolutionnaire, et se sont mis à disposition de Hanriot qu'ils sont allés libérer. Il peut faire bombarder la Convention, et lancer sur les « trois cent scélérats » les gardes nationaux avant que les conventionnels ne se ressaisissent. Mais il hésite. Tout le monde hésite. En particulier Robespierre.
Prostré, le regard dans le vague, il ne prononce mot, et ne semble pas réagir au monde qui l'entoure. Il est fasciné par sa mort, qu'il sent prochaine, et s'en pénètre jusqu'à se convaincre que, déjà, elle a eu lieu. Voilà bien trois mois et demi que Danton, sur le chemin le conduisant à l'échafaud, s'est exclamé : « ce qui me dépite c'est de mourir six semaines avant Robespierre ». Depuis lors il s'est su mort. Porté par la Révolution plutôt que la guidant, seule sa volonté et l'Être Suprême lui ont permit de survivre jusqu'à présent. Face à la Fatalité, ce visage grimaçant que peut prendre cette Providence à laquelle il croit jusqu'au plus profond de son âme, il n'y a rien qu'il puisse faire contre le flot des évènements.
Et pourtant les autres, sauf Saint Just qui reste dans un coin de la pièce, observant sans un mot la scène, s'agitent et rédigent des ordres à tout va. Et des accusations. Finalement, ils ont réussi à capter l'attention de Robespierre, qui met en garde contre la volonté de punir d'autres que les meneurs de la trahison. Ils se sont mis d'accord sur quatorze noms. Ils préparent tout minutieusement pour tirer leur épingle du jeu. Et Couthon déclare : « c'est notre mort à tous que nous jouons ici ». Ne l'eût-il fait que l'histoire se fut déroulée autrement. Eût-il seulement remplacé « mort » par « vie » que rien n'eût pu changer le cours des évènements. Mais il a dit « mort », et cela a suffit à intéresser Saint Just.

Car le jeune Saint Just, seul, est capable de faire jaillir la résolution chez l'Incorruptible. Fasciné par Robespierre avant même de le connaître, il est le seul, peut-être, à saisir totalement son esprit , son aspiration à la vertu, sa conviction que l'âme est immortelle. Surtout, son profond désir de mort. Il partage totalement les sentiments de son mentor. Après lui, il était le plus craint, aux Comités comme à la Convention. Même, il réussissait mieux à susciter l'adhésion. Ses talents d'orateur, sa beauté captivante, sa voix forte, ses airs de Dieu romain font de lui un être à part. Lorsque les conventionnels les ont enfermés, les gardes ont traité avec élégance et égards cet étrange jeune homme. Pourtant, lorsqu'ont fusé les accusations contre Robespierre, contre lui-même, de tous, il est le seul qui n'ai réagit. Et lorsque Augustin et Le Bas ont insisté pour figurer sur l'acte d'accusation, que Maximilien l'a regardé en face, le jeune homme l'a toisé et n'a pipé mot. Robespierre a craint un instant qu'il ne le trahisse, comme les autres membres du Comité de Salut Public, mais il n'en a rien fait et s'est laissé accuser de bonne grâce.
Et dès lors qu'il a saisi au vol le mot de Couthon, il est revenu dans le temps présent.

Robespierre, pendant les longues minutes, plus d'une heure, déjà, qui se sont écoulées depuis l'arrivée de Couthon à l'hôtel de ville - l'homme avait été accepté dans sa prison et refusait d'en sortir pour rejoindre les autres ; il n'en est sorti qu'à neuf heures, lorsque Robespierre en personne lui a rédigé un mot l'invitant à rejoindre « les vrais patriotes » à l'hôtel de ville - a refusé de signer les ordres qu'ont donné Fleuriot-Lescot et Hanriot, les contraignant de préciser sur chaque missive « telle est la volonté de Maximilien et la nôtre » avant de signer. Mais Saint Just s'implique, et convainc Maximilien de prendre la tête de l'insurrection. Robespierre se veut profondément légaliste, et au-dessus des factions. Saint Just lui rétorque que les factions, précisément, agitent et guident la Convention, qu'en conséquence elle a trahi la patrie et qu'elle est hors-la-loi. Robespierre hésite, mais les autres se sont aperçus que le raisonnement a eu prise sur lui. « Quelques factionnaires, traitres aux ordres des Anglais et des Autrichiens ou des Prussiens, lui disent-ils en substance, ont monté contre nous les conventionnels, hommes si braves et honorables qu'ils ne peuvent concevoir la scélératesse et leur ont accordé foi. » C'est que Robespierre chérit le peuple, le considère comme profondément bon, et estime donc considérablement ses représentants.
Enfin, après une demi-heure à manier ce langage, ils l'ont convaincu tout à fait. Et alors que des conventionnels viennent tout juste de faire savoir aux soldats qu'ils ont déclarés Robespierre et ses partisans hors-la-loi et ont condamnés leurs complices de mort, alors même que quelques soldats, déjà, sont partis de la place de l'hôtel de ville, il sort sur le balcon, suivi de Saint Just et de son frère. Dès qu'il paraît, les soldats l'acclament. Il s'adresse à eux. Son visage si fardé que c'est à peine s'il peut parler paraît d'une blancheur cadavérique et son habit bleu - qu'à peine dix semaines plus tôt il avait revêtu pour célébrer l'Être Suprême - d'un noir qui se fond dans la nuit sombre. Il leur clame qu'alors que se profilent la paix et le règne sans partage de la Vertu, des « traîtres » « stipendiés par l'Angleterre » ont décidé de jouer leur va-tout et de s'en prendre aux plus illustres des patriotes. Il leur dit qu'ils sont le dernier rempart contre les factionnaires, les contre-révolutionnaires, les royalistes, qu'eux seuls peuvent rétablir l'ordre public. Il annonce que les conventionnels se sont d'eux-même mis hors-la-loi en suivant les traîtres, et demande qu'on leur porte son ultimatum : qu'ils démissionnent dans l'heure, qu'ils redonnent au peuple cette souveraineté qu'il leur a confiée, ou ils périront dans les ruines des Tuileries aux côtés des traîtres à la solde de l'étranger. Les acclamations qui ont ponctué le discours à chaque interruption redoublent à ces mots, et c'est dans les vivats et les applaudissements de la troupe que se perdent les dernières paroles de l'orateur, qui engage les nouveaux garants de la liberté à répandre partout l'esprit de Vertu. Puis, hiératique et majestueux, Maximilien Robespierre se retire. Il règne après son départ du balcon un silence respectueux. Il semble qu'il a totalement acquis à sa cause les troupes. Mais Saint Just pense avoir remarqué que pendant le discours près d'une dizaine de soldats sont partis, et que les acclamations n'étaient pas aussi fortes qu'elles auraient dû l'être, comme si seuls les premiers rangs d'hommes avaient manifesté leur approbation et leur adhésion. Il se lance alors à son tour dans un discours, improvisé cette fois, tandis qu'Augustin retourne voir son frère. Et il insiste tout particulièrement sur le fait que, désormais, c'est le peuple et le peuple seul qui décide. Que le seul rempart à la souveraineté retrouvée, c'est la tyrannie des conventionnels. Il laisse clairement entendre que le peuple pourrait décider d'en finir avec la Terreur, et que cela serait appliqué. Les soldats redoublent d'enthousiasme.
Soudain, interrompant le jeune homme au beau milieu d'une diatribe, la porte de l'hôtel de ville s'ouvre. En sortent Fleuriot-Lescot, Hanriot et Payan, qui distribuent aux hommes le texte de l'ultimatum. Hanriot donne ordre aux gardes nationaux de se mettre en marche sans attendre, pour porter le message à la Convention et empêcher que le reste des troupes ne s'empare de Paris. Payan prend l'une des trois copies de l'ultimatum et, escorté d'un régiment, se rend aux Tuileries par le chemin le plus direct. Les deux autres envoyés prennent des routes plus sures. Les hommes entonnent des chants patriotiques tandis qu'ils progressent vers la Convention.
Saint Just regagne le salon dans lequel Couthon, Augustin et les autres sont restés. Maximilien est absent. Il a entendu le discours improvisé de son jeune ami. Il a compris qu'il avait proposé rien moins que la fin de la Terreur, qu'il a proposé de transiger avec l'esprit de Vertu. Il s'est senti trahi comme jamais et a préféré s'isoler.

Dans la nuit, les soldats escortant Payan n'ont rencontré que peu de résistance. Un conventionnel, à la tête d'une dizaine d'hommes et de femmes armés de gourdins, a tenté de rallier à lui les soldats, mais dès qu'il a reconnu Payan au milieu d'eux, il s'est enfui. En quelques minutes, le régiment a atteint le palais des Tuileries. A la Convention, moins de la moitié des représentants sont présents. Les autres se sont égaillés dans Paris. La plupart ont retrouvé leur logis, mais quelques-uns tentent de réunir des hommes et de rassembler les gardes républicains restants pour marcher sur l'hôtel de ville afin de récupérer les captifs. Mais, privées de commandement, les troupes peinent à se mettre en mouvement. De plus des informations contradictoires circulent : on raconte qu'une poignée d'hommes seulement s'est ralliée à Robespierre, puis qu'ils sont plusieurs centaines, qu'ils se sont mutinés contre lui en le traitant de « tyran », puis qu'ils l'ont fait dictateur en jurant de le servir corps et âme. Lorsque le régiment escortant Payan parvient au palais, les gardes le laisse pénétrer, croyant à l'afflux de renforts. Ce n'est qu'une fois à l'intérieur que les conventionnels reconnaissent Payan. Les soldats annoncent que d'autres régiments convergent vers le palais et les conventionnels se savent perdus. « L'armée, croient-ils, est restée fidèle au tyran. » Payan tend la missive contenant l'ultimatum à Tallien, qui s'est avancé. Celui-ci, livide, en fait la lecture aux autres conventionnels. Entretemps, les deux autres régiments sont arrivés, tous intacts. Les gardes de la Convention eux-mêmes paniquent. Que faire ? Tallien, qui tient à bout de bras le poignard avec lequel il prétendait tantôt assassiner Robespierre, assure les autres qu'il faut tenir, que c'est une vantardise, que les insurgés n'ont ni canons ni armée, que quand bien même ils en auraient que l'Incorruptible ne serait jamais d'accord pour s'en prendre à la Convention, qu'il faut attendre que Barras et les autres aient réunit l'armée pour les écraser. Mais sa voix tremble et ses yeux trahissent la peur qui est la sienne.
Une dizaine de députés de la Montagne se rendent. Bientôt ils sont une cinquantaine à avoir démissionné. L'heure étant presque écoulée, les régiments repartent, escortant les députés démissionnaires. D'autres troupes encerclent la Convention. Les conventionnels, effrayés, sont convaincus que ce sont les restes des troupes fidèles à Robespierre, chargées de tuer les conventionnels qui voudraient s'enfuir avant le bombardement. La moitié d'entre elles sont en fait les troupes qu'ont réussi à réunir Barras, Fouché et les autres « missionnaires de la Terreur » qui ont mené la révolte contre Robespierre. Mais la différence importe peu, car les bombardements débutent bientôt, et ceux des soldats restés fidèles à la Convention comme ceux qui souhaitent éviter les combats - la plupart - rentrent dans leurs casernes. Au bout de quelques minutes les bombardements cessent, et les gardes nationaux investissent la Convention. On compte moins d'une dizaine de morts chez les conventionnels. L'un se suicide lorsqu'il voit s'avancer les soldats. Deux autres sont tués en tentant de leur résister. L'immense majorité de la centaine restante se laisse emporter par eux. Beaucoup démissionnent sur le champ pour ne pas être emprisonnés.
Les « robespierristes » sont vainqueurs.

Pourtant, ce matin dix thermidor de l'an II, Couthon, sur l'estrade de la place de la Révolution, est mal à l'aise. Bien sûr, son malaise provient de ce qu'il se trouve à une place habituellement dévolue aux condamnés à mort. Mais il n'y a pas que cela. Il réprouve profondément les agissements de la nuit. Son légalisme intransigeant, sa fidélité absolue aux institutions, font qu'il ne peut cautionner longtemps pareille situation. Surtout, il a le sentiment que la cause à laquelle il s'est joint est de moins en moins populaire. Certes on s'est pressé en nombre pour écouter Robespierre, certes les visages que son regard noir qu'il darde sans cesse à droite, à gauche, aperçoit lui semblent parfaitement accordés avec le discours de l'orateur, mais il ne peut s'empêcher de croire que cette foule n'est venue que pour les lyncher. « A tout prendre, se dit-il, j'eus préféré périr sous le « rasoir national » plutôt que d'être écharpé par la foule. » Mais à la tribune Robespierre annonce la paix prochaine, le retour du pouvoir au peuple, l'innocence de la plupart des conventionnels et, surtout, la suspension des exécutions. Et pour ce discours écrit par d'autres, qu'il n'a signé que contraint par Saint Just, c'est lui qu'on acclame. Il n'y a pas la moindre référence ni à la Vertu, ni à l'Être Suprême. Mais Robespierre est trop abattu pour s'en offusquer. C'est à peine s'il prête attention à ses propres propos. Lorsqu'il achève son discours, le peuple en délire l'acclame, loue la valeur de l'Incorruptible, fête la paix prochaine et la liberté retrouvée. On l'appelle « le sauveur », « le père du peuple », lui qui la veille encore était conspué. Et Couthon est craintif car il sait Robespierre profondément opposé à ce discours pour lequel on l'encense. Et il sait que tôt ou tard cette compromission de l'Incorruptible lui sera fatale, et qu'il entraînera dans sa chute ceux qui l'ont suivi.
Soudain il semble à tous que Robespierre, tremblant, dont les yeux se closent, vacille. Il va tomber, s'évanouir, peut-être. Alors Saint Just lui propose son siège, et prend sa place à la tribune. Il sort de son pourpoint un discours qu'il a lui-même écrit et qu'il n'a proposé à l'approbation de personne. Le ton en est lapidaire, si éloigné de l'éloquence habituelle du jeune homme qu'elle surprend jusqu'aux deux frères Robespierre, pourtant au bord de perdre leur conscience.
Saint Just annonce au peuple qu'il a bien défendu sa liberté et que la Terreur finira bientôt, car elle ne sera plus nécessaire une fois les coupables de cette nuit jugée. Il annonce les quatorze noms, qui sont aussitôt sifflés et conspués, mais d'un geste sec il impose le calme. « Ces hommes, dit-il, seront jugés pour leurs forfaits avant d'être exécutés, car il sont responsables de bien d'autres, et il se trouve hors de Paris bon nombre de citoyens qui ont quelque chose à leur reprocher, et ce ne serait pas faire justice que de retirer à ceux-là le droit de faire payer leurs souffrances. » Le peuple l'approuve et l'acclame. Il annonce sans grandiloquence ni fioriture la mise en place de mesures de salut public. Puis il range son papier. Il garde le silence un instant et ferme les yeux, comme pour s'imprégner de l'atmosphère présente. La foule reste silencieuse également, semblant l'attendre. Et il rouvre les yeux et propose soudainement qu'on attribue « au plus illustre des citoyens » les titres de « père de la Patrie » et de « restaurateur de la Liberté ». Le peuple exulte. Robespierre, comme dans un songe, esquisse un geste de refus, mais son frère Augustin l'en empêche, et il est porté en triomphe sur son siège dans les rues de Paris. Charlier et les conventionnels présents se mêlent à la foule. Ils savent qu'ils ont échoué.
L'autorité de Robespierre est sortie renforcée de l'affrontement. Bien qu'ils se soient laissés emporter par le mouvement, presque malgré eux, ils devront rendre des comptes. Ils ne peuvent désormais plus compter que sur la mansuétude des vainqueurs.


Dernière édition par Brath-z le Sam 8 Jan - 19:16, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Uchronie robespierriste   Jeu 25 Nov - 17:31

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« Voyez ici même, citoyens, les responsables des maux qui nous accablent ! »
La plaidoirie de l'accusateur public Fouquier-Tinville est saisissante d'audace. Virevoltant littéralement, il la ponctue de geste secs et menaçants dirigés vers les accusés. Ce sont des « traitres », des « scélérats », les « pires qui soient » car ils ont abusé le peuple et tenté d'en corrompre les représentants. Il vante les mérites « de ceux, qui ne se sont pas laissés séduire par ces adversaires de l'esprit public ». Il expose avec brio les trahisons qui sont les leurs. Stipendiés par l'Angleterre, ils avaient pour mission de dévoyer la Terreur, de la rendre odieuse au peuple, afin de le détourner de la Révolution et le dégoûter de la Liberté. Au tribunal, tous l'acclament, hormis les accusés. Herman, même, à nouveau président du tribunal depuis le début du procès, il y a quatre jours déjà, pourtant ami et protégé de feu Danton, proche de certains accusés et lui-même menacé un temps par la Terreur, hoche la tête en signe d'assentiment lorsque Fouquier flétrie « la conjuration des quatorze ».
Pourtant il ne sont que dix sur le banc des accusés, ce seize thermidor de l'an II. Carnot, Collot d'Herbois, Fréron et Fouché ont fui.

La rumeur leur prête des plans invraisemblables pour revenir au pouvoir. Fouché, surtout, dont Robespierre a révélé et dénoncé au grand jour les agissements cinq jours plus tôt, est craint. Il a, dit-on, réunit une armée où se côtoient aristocrates, anglophiles et brigands et s'apprête à investir Paris. Il a établit des contacts avec les armées royalistes de l'est et les troupes prussiennes et autrichiennes au nord et à l'ouest, qui ont soudainement repris l'assaut malgré leurs nombreuses défaites en Belgique - désormais totalement intégrée à la République - et l'évacuation précipitée de Landrecies, leur dernière place forte. A la Convention rétablie, on craint plus Carnot ou Collot que Fouché. Lui n'est qu'un soudard, une brute, violent et vindicatif, cruel et détestable, quand eux sont des esprits brillants et comptent nombre de partisans dans les communes de France, plus à même de réunir une armée. Même Fréron est plus dangereux, avec ses contacts nombreux chez les gradés du sud. Mais pour les hommes raisonnables, ces quatre-là servent de prétexte.
Il est vrai que la situation des vainqueurs du dix thermidor est précaire. Lorsque la nouvelle de la dissolution de la Convention est parvenue aux oreilles des officiers de l'armée de Sambre-et-Meuse - la plus glorieuse de toutes -, ils ont menacé de marcher sur Paris pour rétablir l'ordre républicain. Pour les en empêcher, les robespierristes ont dû leur donner des gages. D'abord, ils ont fait libérer le général Hoche. Ils ont aussi fait connaître partout la suspension de la loi des suspects et de celle de Prairial, qui organisaient la Terreur. Enfin, ils ont rétablit la Convention, y compris ses membres démissionnaires, en attendant que se tiennent des élections. Bientôt, ont-ils promit, la Constitution de l'an I, que l'on appelle encore souvent « Constitution de quatre-vingt-treize», sera appliquée. Plus rien, en tous cas, n'y fait obstacle. Ils ont obtenu gain de cause : l'armée de Sambre-et-Meuse est restée à Anvers. Mais Robespierre est terrassé d'avoir dû transiger.
Lui, l'Incorruptible, il s'est laissé convaincre par le verbe mielleux de ses compagnons. Profitant de sa faiblesse, ils l'ont mené à la baguette. Tous. Couthon le fidèle, Payan, Fleuriot, et jusqu'à son propre frère, Augustin. Et Saint Just. Surtout Saint Just. Celui-là est le plus redoutable, car il le comprend mieux que les autres. Après l'avoir forcé à se dresser contre la Convention, il l'a finement manipulé pour qu'il se ravise et la rétablisse dans ses droits. « Ce n'est jamais que temporaire, lui a-t-il soufflé, et puis nous ne pouvons les blâmer d'avoir suivi des traîtres. Mieux : nous devrions, nous, être blâmés pour n'avoir pas su leur ouvrir les yeux, au point qu'ils confondent les vertueux et les brigands. » Ah ! C'est qu'il sait la manier à sa guise, la Vertu, quand il le veut. Y croit-il seulement ? Maximilien s'estime en droit d'en douter. Mais il ne parvient pas à confier ses doutes et ses tourments. La victoire a brisé quelque chose en lui. Il s'attendait à périr depuis fort longtemps, et se préparait à accueillir la mort comme la récompense de son intransigeance et de son honnêteté. Mais ses proches, ceux-là même à qui il faisait confiance, ont préféré sacrifier la Vertu à leur survie. Lorsqu'il se remémore les cinq derniers jours, il se haït de n'avoir su leur résister. Seul, le peuple a montré sa sagesse.

Car la guillotine est à nouveau élevée place de la Révolution, quoiqu'aucune exécution n'ai eu lieu depuis trois jours. Elle est là pour la « conjuration des quatorze ». Le peuple a poussé les conventionnels à repousser l'abolition de la peine de mort au jour où la Constitution s'appliquerait, suivant le vœu de Robespierre. Et il a été acclamé lorsqu'il a rappelé, à la première séance de la Convention rétablie, que la Révolution n'était pas encore achevée, qu'elle ne le serait pas tant que les ennemis de la patrie menaceraient d'en renverser le cours. A sa suite, Saint Just, obséquieux comme jamais, a rappelé l'importance des comités en révolution, et plus spécialement du Comité de Salut Public. Il a même proposé sous les acclamations de faire de Robespierre son président inamovible, a rappelé son mot d'ordre : « le ressort du gouvernement révolutionnaire est à la fois la Terreur et la Vertu : la Vertu sans laquelle la Terreur est funeste, la Terreur sans laquelle la Vertu est impuissante. » Mais Robespierre a refusé. Il n'est pas dupe de la manœuvre : en en appelant à la Vertu, Saint Just ne fait que lui rappeler à quel point il s'en est éloigné en se laissant mener par lui. En le plaçant à la tête du Comité, il n'espère rien moins que l'éloigner du seul pouvoir légitime, la Convention. Car enfin, s'il est fait président « inamovible » du Comité, lui échoit une charge qui l'empêche d'être représentant du peuple, ce qu'il est pourtant. C'est lui nier cette dignité, première entre toutes.
Mais c'est intérieurement qu'il boue contre son ancien allié, ce jeune homme si beau et étrange qui seul peut prétendre être son disciple tant ils s'accordent parfaitement, car désormais Robespierre se sent trop profondément impliqué, trop souillé, pour, sans rougir, livrer son âme à la Convention. A son frère il a confié : « croyant lutter contre les factions, nous en avons formé une nous-même ! », mais Robespierre le jeune, le noceur, qui pourtant n'a été élu représentant que sur le seul nom de son frère, l'a regardé un instant d'un air las avant de se détourner. Seul. Maximilien est seul.

Au tribunal, après la brillante plaidoirie de Fouquier-Tinville, les témoins se succèdent. Ils rapportent tous la cruauté des accusés, leurs méthodes qui avilissent la Terreur. S'y ajoute de temps à autre le témoignage de la corruption de tel ou tel. Ce sont des noceurs, qui fréquentent bordels et maisons de jeux, se moquent de la religion et dilapident à tout va les deniers de la République, dispensant des pots de vin et entretenant des légions de maîtresses et de courtisans. On croirait voir le procès de la cour de Louis XVI. Un financier suisse, que l'arrêt des exécutions a momentanément sauvé, témoigne en échange de sa liberté des mauvaises mœurs et de la corruption de Carnot, qui est absent, et de Billaud-Varenne, qui est présent. Il aurait, dit-il, conclut avec eux un marché par lequel ils s'engageaient à lui payer une certaine somme qu'ils lui devaient en « tableaux et objets d'art que l'armée ramènera bientôt d'Italie ou de Hollande. » C'est là, assure-t-il, l'explication de l'empressement que mettaient ces deux-là à réclamer qu'on exporte la révolution à la pointe des baïonnettes. Pillage, corruption, décadence : voilà le visage qu'ils prétendaient donner de la Révolution. Les gardes doivent menacer de faire feu pour que le public ne se précipite pas sur les accusés.
Les témoins proviennent de toute la France, mais la plupart sont de Paris, de Lyon et de Marseille. On compte parmi eux beaucoup de militaires, gradés pour la plupart. Mais le public est déçu, car deux seulement dénoncent les agissements de Fouché. Fouquier-Tinville et le président Herman ont estimé plus sage de ne pas faire témoigner les manifestants royalistes sur lesquels Fouché a fait tirer. Alors que le financier s'apprête à continuer son récit, Billaud-Varenne s'énerve, mais Herman couvre ses protestations de sa clochette : « Ne parlez que quand on vous y autorise, accusé ! » Ils ont le droit de parler, de se défendre, depuis la suspension de la loi de prairial. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils échapperont à l'échafaud. Dans le public, un petit homme nerveux et sec se tortille sur son banc. Malgré les apparences de légalité, le procès est manifestement joué d'avance, et cela déplaît à l'abbé Sieyès.

L'auteur de Qu'est-ce que le Tiers État ? ne goûte guère le spectacle des derniers soubresauts de la Terreur. Conventionnel, il s'est fait discret ces deux dernières années, prenant ses distances avec les Modérés, les Girondins, les Cordeliers, les Indulgents et toutes les factions, exemple modèle de député de la Plaine. Pourtant, le neuf thermidor, il a voté l'acte d'accusation contre Robespierre. Et il a refusé de démissionner lorsque Payan a apporté l'ultimatum à la Convention durant la nuit. Il a encore refusé lorsque les gardes nationaux sont venus le chercher. Il a été emprisonné. Il se voyait déjà guillotiné, mais on lui a dit qu'on n'exécutait plus personne car le peuple, mené par des jacobins, avait renversé la guillotine et renvoyé la file des condamnés moisir en prison. Puis il a été libéré avec la poignée d'irréductibles qui avaient refusé de démissionner, et il a reprit sa place à la Convention, avec les autres. Mais il est comme auréolé d'une gloire nouvelle aux yeux de la Plaine. Il compte, désormais. Il a ravi son statut de meneur du Ventre à Boissy d'Anglas, ce lâche qui s'est terré chez lui, s'est dissimulé dans une armoire lorsque les gardes sont venus le chercher, s'est jeté à terre, pleurant et se lamentant, devant Couthon, qui réunissait les conventionnels qui n'étaient pas aux Tuileries lors de l'assaut pour leur laisser le choix entre la démission et la prison, et a été le premier parmi ceux-là à démissionner.
Depuis que Robespierre et ses partisans l'ont emporté, ils semblent plus tendres avec leurs adversaires. L'Incorruptible lui-même s'est contenté, le onze, de dénoncer la pénurie de pain et la chute des assignats. Sieyès en a profité. Il a proposé de mettre fin au système des assignats. Le peuple l'a acclamé, les remarques ont fusé de toutes parts. La séance entière s'est concentrée sur cette question. Les comités ont été pratiquement ignorés. Robespierre n'est pour ainsi dire pas intervenu depuis lors, et ses partisans de même. Ils semblent comme assommés. Seul Saint Just s'est remit de la perte de sa toute-puissance, lorsqu'il menaçait sans cesse et impunément ses adversaires de les mener au « rasoir national ». Mais est-il seulement encore un partisan de Robespierre ? Il a les siens propres, maintenant. Une seconde Montagne s'est formée, plus modérée, prête à plus de concessions. Plus entendue. Mais Saint Just ne s'est pas encore dévoilé. Au contraire, il semble plus proche que jamais de son ancien mentor, parlant à nouveau d'Être Suprême, d'âme immortelle, de Vertu - sujets qu'il avait accepté de laisser de côté un mois plus tôt, alors que le Comité de Salut Public, aux séances duquel Robespierre n'assistait plus, tentait de retrouver une union -, dénonçant avec véhémence les tentations corruptrices, qui « éloignent du peuple ses représentants ». Jadis, cela eût résonné comme le prélude à une mise en accusation. Désormais, c'est un appel à s'unir autour de valeurs communes. De ce point de vue, au moins, les robespierristes ont imposé leurs vues. Mais cela isole Robespierre lui-même, qui ne se satisfait pas de cet accord apparent sur les valeurs qui sont les siennes. Il veut un accord réel. Ardemment. Mais il a perdu le feu sacré. Il n'ose plus.
Et pourtant, en apparence, la situation lui est plus favorable que jamais. La Convention a ratifié à l'unanimité et à sa grande horreur le décret le faisant « père de la Patrie » et « restaurateur de la Liberté », les conventionnels boivent ses paroles, chaque intervention débute par un compliment à lui adressé et ses propositions ne rencontrent aucune opposition. Même Sieyès, qu'on surnomme déjà « le Brave » à droite et « la Taupe » à gauche, ne se risque pas à l'affronter frontalement. Son autorité est d'autant plus réduite qu'elle est apparemment incontestée.

Mais dans les couloirs, dans les salons, on moque cet « Auguste d'opérette », son Être Suprême, sa Vertu perpétuellement outragée qu'il s'imagine incarner jusque dans son allure, cet élégant poudré guindé dans des justaucorps étroits qui dissimulent sa délicatesse de demoiselle. Certains n'hésitent d'ailleurs pas à le moquer ouvertement. Thibaudeau, ancien membre du Comité d'Instruction Publique et conventionnel de la Plaine jusqu'ici fort peu disert, a proposé le onze rien moins que de proclamer fête nationale le dix thermidor, « ce jour où, par la volonté d'un seul, la patrie est née de rien et la liberté jusqu'à présent bafouée a été restaurée. » Le mot est insolent et l'injure transparente, mais Robespierre s'est contenté de toiser d'un regard noir l'impertinent, le forçant à baisser les yeux et se rasseoir.
Autrement, on se plie avec une évidente bonne humeur au protocole informel conçu à son intention pour mieux tourner en ridicule sa grandeur déchue. On lui donne du « illustre citoyen », du « Brutus moderne », on le précède dans les couloirs pour lui dégager de larges haies d'honneur, on lui ouvre les portes et on incline la tête sur son passage, choses qui l'énervent prodigieusement. Mais on ne craint plus sa colère. On a oublié que moins d'une semaine auparavant la moindre de ses paroles était redoutée. Les rares qui y s'en souviennent se rassurent en venant observer de plus près ce personnage mal à l'aise, frêle et migraineux, en permanence agité de tremblement, qui semble près de s'évanouir à tout instant. Non, décidément, son temps est fait. Il n'est plus « le tyran des patriotes ». Le nouvel homme fort, définitivement, c'est Saint Just.

A minuit, la moitié à peine des témoins a comparu. La majeure partie du public est sortie, déjà, et Fouquier-Tinville a perdu de sa superbe à force de bailler entre deux accusations. Sur le banc, pourtant inconfortable, des accusés, Tallien dodeline sans cesse de la tête, comme luttant contre le sommeil tandis que Bourdon de l'Oise, les yeux fermés, s'est à moitié affalé sur le grand Barras, dont la fine silhouette et le visage d'aigle continuent d'en imposer au public malgré ses yeux cernés. Le président Herman lui-même, confortablement installé dans son fauteuil, se laisse aller à s'étirer pour retarder l'engourdissement qui gagne ses bras. Il décide de lever l'audience. La suite du procès aura lieu le lendemain.

Dans la nuit, deux vagabonds repèrent un homme bien mit qui sort discrètement d'une bâtisse. Il semble fortuné, mais il n'est pas escorté. Quelque bourgeois, surement, que ses affaires peu scrupuleuses auront contraint de se déplacer de nuit. Il ne doit jamais s'être retrouvé confronté à la nuit parisienne de la Révolution. L'homme est de carrure imposante, bien plus que nos deux gaillards, mais à deux contre un, de nuit, par derrière, ils le saigneront sans problème s'il fait mine de résister. Ils le suivent, discrètement. Il s'approche du bord de la Seine. Il appelle dans la nuit. On lui répond. Décidément, l'affaire paraît louche. Il y a sûrement là une opportunité à saisir. Un bac avance silencieusement sur la Seine. A son bord, un homme, revêtu de l'uniforme des gardes nationaux. A cette vue, l'homme tourne soudainement les talons et rentre dans nos deux observateurs. Il se croit victime d'un traquenard. Il crie. Tout le monde reconnaît la voix tonitruante de Fouché.
Quelques minutes plus tard, son cadavre dépouillé de son habit et de ses bottes, affreusement déchiré et piétiné, flotte sur la Seine.


Dernière édition par Brath-z le Sam 8 Jan - 19:17, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Uchronie robespierriste   Mar 14 Déc - 12:52

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Escorté de gardes nationaux, l'homme aux poignets liés et à la figure encore couverte de sang séché progresse, d'un pas lent qui se veut solennel, au milieu d'une foule amassée sur les bords de la rue. Quelques vivats ont fusé au début de son parcours, mais c'est le bourdonnement des conversations qui l'accompagne désormais. L'œil droit à moitié fermé - le sang a séché sur sa paupière -, il tourne la tête à droite et à gauche, cherchant dans les visages fermés quelque signe auquel se raccrocher. Les sourires sont peu nombreux, toujours cruels. De temps à autre, oppressé, il lance une admonestation, un cri de colère. Mais il ne pleure ni ne se lamente.
Ce vingt-neuf thermidor de l'an II, Carnot, le dernier des quatorze, reste digne sur le chemin qui le mène à l'échafaud.

Sur la place de la Révolution, la foule s'est rassemblée en un vaste océan de têtes qui s'agitent en tous sens. A un mètre de l'estrade, les gardes nationaux forment comme une herse d'uniformes qui tient le peuple à distance. Il règne une grande tension. Au premier rang, Payan observe avec attention Hanriot qui discute avec le bourreau Simon et donne quelques ordres aux soldats. Il sait que, dans le peuple, c'est moins la mort prochaine du traître Carnot que la fin de la Terreur qu'on attend.
Il ne peut s'empêcher de songer combien paradoxale est la situation : voir la Terreur achevée par le sang de celui qui fut le moins prompt à l'appliquer. Le sombre Collot d'Herbois aux sourcils broussailleux et à la figure de diable, l'ignoble Fouché à la cruauté proverbiale, même le lâche Fréron, l'imposant Barras ou l'indolent Vadier ont fait bien pis que « l'organisateur de la victoire » qui porta jadis l'idée du suffrage universel à la Législative. Représentants en mission ou membres des Comités, tous ils ont soutenu la Terreur, l'ont porté à son paroxysme, ont transformé ces mesures salutaires de salut public en bain de sang. Tous sauf Carnot, dont la mort va pourtant symboliser la fin du règne des bourreaux.

Lorsque le dix-sept thermidor le cadavre du massacreur de Lyon avait été trouvé flottant dans la Seine au petit matin, un boucher l'avait décapité, planté sa tête au bout d'une pique et transporté gaiement son trophée, écho des sanglantes journées insurrectionnelles des années passées, jusque dans la prison où étaient détenus les dix conjurés qui n'avaient pas fuit. Les gardes, particulièrement prompt à terroriser les traîtres, l'avaient plantée en terre devant la porte de leur cellule. « On a déjà eu la tête de celui-là, leur avaient-ils dit, et on aura les vôtres demain ! » C'est à peine si les détenus avaient tressailli à la vue du macabre objet. La peau boursouflée et pendante, le cou gonflé d'où s'échappait de temps à autre une gouttelette de sang à moitié figé et noirci, la bouche déchirée et la gencive percée où des dents manquaient, l'orbite vide de l'œil droit, où ne restaient que des lambeaux sanglants et blanchâtres qui, mêlés à la boue, formaient une croute mousseuse et épaisse, l'odeur méphitique de ce bout de cadavre déjà pourrissant, n'avaient pas plus prise sur ces hommes qui se savaient condamnés que n'en avaient eu jusqu'à présent les brimades et injures de leurs geôliers.
La dernière journée du procès avait été semblable à la première, et lorsque les derniers témoignages avaient accablé les dix accusés, lorsque, l'œil vide et du ton morne du condamné d'avance, ils avaient achevé de se défendre, c'est avec une sorte de soulagement qu'ils avaient accueillit la sentence prononcée à l'unanimité du jury. Elle avait été promptement exécutée, et leurs têtes avaient rapidement été encapuchonnée. On poussa le vice jusqu'à y joindre celle de Fouché et à l'inscrire sur les registres d'exécution. Le peuple avait poussé une vibrante clameur chaque fois qu'était tombé le couperet. Mais c'était déçu qu'il avait quitté la place de la Révolution. Parce qu'il manquait encore trois têtes à celles-là pour que justice soit faite.

Celle de Fréron fut la première à tomber. Quelques heures après l'exécution des dix conjurés, il avait tenté de fuir Paris et s'était réfugié chez un jeune général d'artillerie qu'il avait eu, jadis, sous son commandement dans le sud et qui avait organisé la libération de Port-la-Montagne, ci-devant Toulon, des troupes anglaises. Il ne s'y était manifestement pas fait que des amis : le jeune officier, ami d'Augustin Robespierre, l'avait immédiatement amené au tribunal. Il semblait nourrir à l'encontre de l'ancien représentant du Comité de Salut Public une rancœur particulière, car il avait insisté pour que soit joint au dossier d'accusation son témoignage personnel, qu'il avait lui-même rédigé. Le président du tribunal avait d'abord refusé, mais face à l'insistance et à la véhémence du jeune homme, il avait cédé, et le témoignage du général d'artillerie Bonaparte sur les agissements du citoyen Fréron, représentant en mission dans la région de Port-la-Montagne fut versé au dossier d'accusation. On convint d'attendre, pour exécuter le fuyard, qu'on ai rattrapé les autres. Deux jours plus tard, Collot d'Herbois avait été aperçu dans l'est. Les soldats l'avaient cueilli au saut du lit, lui et cinq autres hommes qu'il avait convaincus de le suivre. Ils s'étaient battus comme des diables, l'un d'entre eux fut même tué dans la bataille, mais ils furent finalement vaincus et entravés, puis menés à Paris. Les complices avaient été relâchés par le tribunal mais, attendus par quelques deux cent sans-culottes armés à la sortie, avaient été tués séance tenante. Six jours plus tard, après que la Convention eût subit l'incessante pression du peuple qui voulait voir périr de suite les traîtres qu'on avait sous la main, ils furent exécutés dans la joie.
Ne restait plus dès lors entre la fin de la Terreur et le peuple que Carnot, dernier des conjurés. Il se livra de lui-même le vingt-huit thermidor en fin d'après-midi, « à la condition, avait-il dit, qu'on m'accorde un procès équitable. » Mais le soir-même, à la tribune de la Convention, Saint Just, qui dominait le Comité de Salut Public depuis que Robespierre s'en était retiré, déclara que, le procès étant déjà fait, il n'y avait qu'à en appliquer la sentence. Il ne s'est pas trouvé un seul conventionnel pour s'y opposer. Carnot n'eut donc pas droit à son procès, et dès le lendemain de son arrestation il était conduit vers le « rasoir national ».

Les gardes nationaux se sont frayés un chemin à travers la foule compacte, et ils atteignent déjà avec leur prisonnier l'escalier de l'estrade. Carnot s'arrête. Il semble soudain prit d'une compréhensible appréhension. Un garde lui donne un petit coup dans le dos avec la crosse de son fusil en lui criant : « avance, traître ! » Carnot se fige tout à fait. Il a un rictus mauvais et ses yeux, de rage, roulent dans leurs orbites lorsqu'il se tourne vers le public et lance d'une voix agressive et autoritaire : « Moi, un traître ? Je n'ai jamais fait autre chose que servir la patrie ! Je vais vous dire qui sont les traîtres ! Ce sont Maximilien de Robespierre et Louis de Saint Just ! » Il a insisté particulièrement sur les particules, comme pour désigner des aristocrates. Il cherche à apercevoir derrière la haie des gardes nationaux les visages des citoyens. Il en voit quelques-uns qui semblent avoir été touchés par sa diatribe. Il continue.
« N'ai-je pas voté la mort du tyran Capet ? Ne me suis-je pas victorieusement opposé aux tyrans du monde entier ? Ne suis-je pas leur plus farouche et déterminé adversaire ? Qui, sinon des tyrans, m'enverraient à la mort ? Vous ferez-vous complices des terroristes ? » Mais dans la foule, un homme crie : « canaille ! » C'est comme un signal. De partout fusent les injures. « Brigand », « vendu », « traître », « assassin », « cannibale », voilà les mots dont on l'accable. Devant sa mine soudainement défaite, le garde qui l'a poussé tantôt et qui n'avait plus osé le toucher pendant sa diatribe arbore un large sourire et lui lance : « avance, brigand, si le bourreau ne te tue pas, eux le feront. » Carnot, défait, gravit les marches vers l'échafaud.

La veille, pourtant, il avait eu des raisons de croire que le peuple l'aurait sauvé d'un tel sort. Alors même qu'il venait de se livrer aux troupes de la Convention, la troisième section parisienne faisait circuler une pétition réclamant l'indulgence pour « l'organisateur de la victoire » de 1792. Mais la Convention resta inflexible et dû plusieurs fois faire disperser par la force les pétitionnaires. Ceux-là même qui avaient été les plus proches du « modéré déguisé en patriote » avaient voulu démontrer, par leur zèle à le punir, qu'ils n'avaient prit aucune part au complot avorté contre Robespierre et les démocrates.
A un moment la situation sembla basculer en faveur de Carnot. Vers deux heures du matin un régiment de la garde nationale se rebella et marcha sur la prison de la Force, bien décidé à le libérer. Alors que Carnot refusait de sortir de sa cellule, s'attendant à un procès dont il entendait sortir acquitté, certains soldats se firent menaçant et l'emmenèrent de force. Dans l'intervalle Hanriot avait rameuté un autre régiment et les gardes nationaux s'affrontèrent dans les couloirs exigus du bâtiment. Dans l'échauffourée Carnot fut frappé au front par une baïonnette, blessure sans grande gravité mais qui laissa croire un instant à sa mort, ce qui fut suffisant pour ramener le calme.
Informés de cette tentative de libération, les membres du Comité Exécutif et ceux du nouveau Comité de Justice, qui remplaçait depuis le dix thermidor le Comité de Sûreté Générale dissout par la Convention dès l'arrestation d'Amar et de Vadier, son tout-puissant président, convinrent de préparer l'exécution pour le lendemain matin. C'est ainsi que, paradoxalement, ses défenseurs sincères précipitèrent sa chute.

C'est ainsi que moins d'une heure plus tard, à quelques rues de là, place de la Révolution, les charpentiers s'affairaient à installer l'estrade en vue de l'exécution prochaine. Depuis quatre jours, en effet, la guillotine avait cessé son ouvrage. Dans les prisons parisiennes, les quelques rares condamnés de droit commun ne voisinaient plus que des cellules vides. Avec la dissolution du Comité de Sûreté Générale, le Tribunal Révolutionnaire avait été révisé et placé sous l'autorité du nouveau Comité de Justice dirigé par Dumas, l'ancien président du Tribunal qui avait démissionné au profit de son prédécesseur Herman avant le jugement des quatorze, s'estimant incapable de juger les conjurés car menacé par eux et impliqué dans les arrestations du dix. Fouquier-Tinville, convaincu d'avoir à de nombreuses reprises abusé de son autorité accrue depuis les lois de prairial en condamnant à mort nombre d'innocents au prétexte d'imaginaires « complots », avait échappé de peu au rasoir national et avait été condamné aux travaux forcés. Robespierre lui-même avait un temps été pressenti pour prendre sa place, mais il avait refusé l'offre et la Convention avait désigné l'ancien substitut Donzé-Verteuil pour le remplacer. Plus de la moitié des suspects emprisonnés en attendant leur jugement furent libérés après enquête, tandis que les jurés innocentaient encore une bonne partie de ceux qui restaient. Au final, entre le treize et le vingt-deux thermidor, moins de trois cent accusés venus de la France entière furent exécutés, contre plus d'un millier un tiers entre le vingt-deux prairial et le dix thermidor.
Face à cette exceptionnelle indulgence du tribunal, Couthon, qui avait présenté la loi de prairial devant la Convention et avait largement contribué à son écriture au sein des Comités, interpela les députés pour leur demander de modifier la liste des jurés et ainsi empêcher que, « dans son désir d'empêcher qu'on commette des erreurs dommageables aux vrais patriotes », le tribunal acquitte des traitres avérés. Mais la Convention, dans la perspective de sa dissolution prochaine et vu l'ascendant de Saint-Just - qui souhaitait mettre fin sans tarder aux « horreurs nécessaires » - sur elle, refusa sa proposition à une large majorité. C'est que la fin du danger extérieur a rendu à la Plaine moins supportable la politique de défense intérieure de la République prônée par la Montagne, et elle s'appuie désormais plus souvent sur les partisans de Saint-Just que sur ceux de Robespierre, rapidement réduits à portion congrue. L'Incorruptible lui-même ne siège plus que par intermittence, n'intervenant dans les débats que pour la défense de l'Être Suprême et des mesures sociales en faveurs des indigents. Sa superbe d'antan semble s'être évanouie au profit de « l'archange de la Révolution », dont le triomphe s'est établi sur la Convention le dix-sept thermidor, soir de l'exécution des dix premiers conjurés, lorsqu'à l'invitation de Charlier et de Lebas il a finalement lu son discours du neuf sur les principes du gouvernement, en prenant soin d'en retirer toute référence aux membres du Comité de Salut Public - Collot, Billaud-Varenne et Carnot, ainsi que Barrère, le grand orateur du comité, qui a été innocenté sur l'insistance de Robespierre - qu'il accusait auparavant de concentrer tous les pouvoirs. Son vibrant plaidoyer pour l'unité et la concorde applaudi par tous, spectateurs comme députés, il n'avait pu l'achever dans le tumulte ambiant, et c'est porté en triomphe par la foule venue investir la tribune qu'il avait regagné sa place.

Aux Jacobins, l'euphorie est moins grande. Le club, qui a décidé sur proposition de Couthon de geler les admissions au lendemain de l'épuration des comités pour éviter de se voir submerger par une foule de conventionnels soucieux de s'acheter à bon compte un brevet de patriotisme, reste généralement sur la ligne plus inflexible de l'Incorruptible, goûtant peu les concessions accordées par Saint-Just et ses partisans aux plus modérés de la Convention. L'opinion générale qui s'y manifeste reflète la volonté de ne pas voir la Révolution perdue de n'avoir su frapper ses derniers ennemis lorsqu'elle les tenait à sa merci. La Terreur ne doit ni s'achever prématurément ni se poursuivre dans la voie des exagérations sanguinaires commises par les quatorze conjurés. L'une comme l'autre de ces voies seraient funestes à la République, et il appartient aux Jacobins, qui réunissent certains des esprits les plus avancés et en tous cas les forces les plus vives de la nation, de veiller à ce que la Révolution se poursuive sans exagération ni pusillanimité.
« Ces deux écueils sont les masques d'une seule faction qui cherche à perdre la Révolution à l'instant crucial où, triomphant de ses ennemis les plus acharnés, elle pourra s'achever en laissant place au règne de la Liberté et de l'Égalité, a lancé Robespierre à la tribune du club, où il paraît et intervient quasi quotidiennement. Hier Girondins et Enragés, puis Indulgents et Exagérés, les factionnaires veulent cerner la Révolution et l'entraîner à sa perte. Ayant portés à la guillotine les chefs Sanguinaires, gardons-nous d'être aveuglés par de nouveaux Modérés, dissimulés derrière les apparences de l'ordre et de la loi. Laissant prématurément s'installer une République vacillante, ils s'efforceront de la faire chuter au lieu de la renforcer, et livreront pieds et poings liés la patrie à Pitt ! Hé ! Gardons-nous d'approcher ceux qui, trop heureux de profiter de la bonté naturelle des patriotes pour échapper au juste courroux de la République, nous entraîneraient à notre perte ! » Vivement acclamé, ce discours prononcé le soir même du triomphe de Saint-Just à la Convention était clairement un avertissement à lui destiné. Le jeune homme, intervenant peu après à la tribune, fit comprendre à son ami et ancien modèle, ainsi qu'aux Jacobins, qu'il ne comptait nullement s'écarter de la voie clairement tracée de la Révolution ni s'abîmer dans de fatales compromissions, ce qui fut salué par des applaudissements nourris. Concluant la réunion par une accolade symbolique, les deux orateurs avaient célébré de concert la Vertu et l'immortalité de l'âme, et juré solennellement de poursuivre la Révolution jusqu'à ce que la République fût fermement assise, engendrant dans l'assistance moult exclamations d'enthousiasme et charmantes effusions.
Ce fut par une même expression d'unanimisme que le club accueillit la nouvelle de l'arrestation de Carnot. La libération du dernier suspect détenu à Paris - la plupart des départements, encadrés plus étroitement par de nouveaux représentants en mission, n'y avaient plus envoyé un seul détenu depuis la fin des derniers soubresauts d'insurrection des armées fédéralistes dans le sud et l'est, le quatorze thermidor -, le lendemain de la capture de Collot d'Herbois et de ses complices, provoqua un mouvement de foule comparable au dix août mille sept cent quatre-vingt-douze, les Parisiens investissant la Convention pour qu'elle décrète la fin de la Terreur. Couthon, qui avait, par l'inflexibilité dont il avait fait preuve depuis le dix pour combattre les ennemis de la patrie et de la Liberté, remplacé dans les cœurs de beaucoup de sans-culottes Hébert et ses Exagérés et dont l'autorité à la Convention était renforcée depuis qu'il avait réussi à rétablir la loi du vingt-deux prairial après l'exécution des dix premiers conjurés, parvint à temporiser la situation et à repousser la fin de la Terreur au lendemain de l'exécution du dernier des quatorze tout en faisant adopter le principe de la conservation d'un maximum des prix pour le pain et le vin même en situation ordinaire, à la satisfaction de l'assistance.

Que ce soit aux Jacobins, à la Convention, ou dans le peuple, tous se satisfont sans réserve de l'exécution prochaine de Carnot, le quatorzième. Le dernier. Aussi sont-ils nombreux, les spectateurs désireux d'assister à la dernière décollation de la Révolution. Alors qu'il gravit la dernière marche de l'estrade, les conversations se sont tues et les regards pointés vers lui. La tension est à son comble tandis que l'un des assistants du bourreau Samson lui coupe les cheveux pour dégager correctement sa nuque. Habituellement, c'est dans la cellule des condamnés que ces préparatifs ont lieu, mais pour l'occasion les comités ont décidé de soigner le décorum. Son parcours à pieds, en lieu et place des charrettes dans lesquelles on entassait trop souvent ensemble des condamnés qui ne s'étaient jamais vus auparavant, son escorte, véritable troupe de soldats, la parodie de haie d'honneur tout le long de son parcours, les banderoles bleues et rouges que les Parisiens ont installées sur son passage, tout cela participe d'une vaste mise en scène destinée à frapper les esprits. Tandis qu'il lui rafraîchit la nuque, l'assistant récolte les mèches tombées dans un panier qu'il remet à un soldat. Sitôt le couperet tombé, il le fera circuler dans les premiers rangs de la foule, où les citoyens se partageront la chevelure du dernier condamné de la Révolution et conserveront ces brins comme des reliques, comme autrefois les mouchoirs trempés du sang de Louis Capet. Samson et son équipe ne se sont pliés que de bien mauvaise grâce à cette comédie, mais ils s'efforcent d'éviter les accrocs. Toute la matinée dès le lever du soleil ils ont procédé à des essais de la guillotine. Trop souvent au cours de l'année écoulée la lame s'est coincée, ou bien s'est arrêtée au cours de sa chute. Trop souvent des condamnés se sont retrouvés avec le cou à moitié tranché seulement, et quelques rares d'entre eux étaient encore vivants lorsque le couperet était tombé la seconde fois pour achever correctement la besogne. Cette exécution-ci sera la seule de la journée et - si Dieu le veut - la dernière de l'histoire. La postérité gardera souvenir de cet événement, il ne faut pas qu'il soit troublé par une imprudence ou un défaut.
Carnot, les cheveux coupés, s'avance. Il paraît plus pâle qu'à l'accoutumé, mais peut-être la lumière matinale - il n'est que huit heures - trompe-t-elle l'impression des spectateurs. C'est avec calme qu'il parle au bourreau. Dans le public, personne ne parvient à saisir ce qu'ils se disent. Le beau Lazare, les mains jointes dans son dos, s'allonge de lui-même sur la planche du « rasoir national ». Un assistant referme sur son cou le pilori. Les spectateurs du premier rang le voient fermer les yeux et murmurer. Sans doute, aux derniers instants de sa vie, recommande-t-il son âme à Dieu. Samson tire le levier. La corde file. La lame tombe, fend l'air, tranche les chairs. Le chef décapité tombe dans le panier en osier. Samson brandit la tête par les cheveux face au peuple. Qui exulte.

Aux yeux du monde, la Terreur a prit fin.
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MessageSujet: Re: Uchronie robespierriste   Sam 8 Jan - 19:20

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Toute la matinée, la maison du menuisier Duplay a gardé fenêtres et portes closes. Chacun sait que l'Incorruptible ne peut souffrir la vue du sang, et qu'il impose à toute la maisonnée de ne pas assister au spectacle. Maximilien Robespierre n'a pas quitté sa chambre. Il n'y a reçu personne, pas même Éléonore, que la rumeur dit sa fiancée. Prostré dans le noir, perclus de migraine, il s'est efforcé d'ignorer les bruits étouffés de la foule sur le passage de Carnot. A la lumière d'un rai filtrant au travers d'un interstice des volets, il a essayé de lire, mais il a vite reposé l'ouvrage, que de toutes manières il connait par cœur. Toute sa jeunesse, son âme s'est abreuvée des œuvres de Rousseau. Il n'est pas un de ses discours, pas une des mesures qu'il a défendues qui n'ait été guidée par les principes du grand homme qu'il a rencontré, une fois, à l'automne de sa vie, pauvre et seul. Toute son existence, il en est convaincu, il conservera en lui le souvenir de cette rencontre. Le vieux penseur, triste et abandonné de tous, l'avait entretenu de Dieu et des hommes, de la vertu vers laquelle il fallait les guider. Depuis lors, il a gardé chevillé au corps ce soucis permanent de conduire ses pairs vers le bien. Durant ces dernières années, à chaque passage d'une charrette chargée de condamnés à mort sous ses fenêtres, il a frissonné d'horreur. Malgré toute son abnégation et sa force d'âme, il n'avait pu tenir secrets ses tourments et, une fois, une unique fois, il s'était confié.

C'était lors d'une réunion conjointe des comités, peu avant le neuf thermidor. Leurs membres avaient chargé Saint-Just de lui demander d'y assister, car cela faisait quatre décades qu'il n'y paraissait plus. Il avait accepté avec l'espoir d'y voir cesser toute discorde. La séance ne s'était pas du tout déroulée selon ses vœux. Vadier, Amar, Collot, tous athées, avaient demandé qu'il ne soit plus fait référence ni à l'Être Suprême ni à l'immortalité de l'âme dans les travaux des comités. Il n'avait pas prit part au vote, pas plus que Couthon, mais tous les autres, Saint-Just et Lebas y compris, y avaient consenti. De même, la discussion du rapport de Carnot, qui voulait dégarnir Paris de ses troupes de canonniers pour renforcer les forces aux frontières, avait placé Robespierre en minorité. Lorsque Saint-Just avait abordé la délicate question de l'application des lois de Ventôse, qui arrêtaient que les biens des traîtres devaient être partagés entre les patriotes nécessiteux, la réunion conjointe manqua tourner au pugilat. Tandis que Lindet - qui avait derrière lui l'estime et la confiance de la Plaine - souhaitait en retarder l'application jusqu'à la victoire militaire pour préserver l'équilibre des finances, les hébertistes Collot d'Herbois et Billaud-Varenne soutenaient mordicus qu'il fallait y adjoindre des lois sociales, voire une loi agraire pourtant fermement rejetée tant par les paysans que les sans-culottes. C'est alors que le cynique Vadier avait lancé à la cantonade une boutade malsaine bien dans son habitude.
« Pour que cette loi soit de quelque efficacité, il faudra que le Comité de Sûreté Générale fasse exécuter plus de monde encore, avait déclaré le sinistre vautour. Moi, cela ne me dérange pas, mais vous qui moquiez Marat et ses cent mille têtes... Et puis avec la loi du vingt-deux Prairial, cela sera rapide. Les prisons sont si pleines qu'il faut bien les vider de temps à autre. C'est une question d'hygiène.
- Comment ose-tu, Vadier, avait éclaté Robespierre qui s'était levé d'un bond, rire ainsi à l'idée de commettre un massacre ? Ne crois-tu pas que la patrie souffre assez, déjà, d'être envahie de toutes parts ? Que la guerre n'est pas déjà un malheur suffisant ? » Il avait marqué un temps de silence, les mains tremblantes d'excitation, l'index pointé vers l'impétrant. Tous avaient fait silence et observaient l'Incorruptible. Il s'était calmé et rassit, mais sa voix avait quelque chose de déchirée lorsqu'il avait reprit : « J'en ai assez de voir chaque jour des dizaines de malheureux tués pour rien, de voir des innocents périr à la place de coupables à cause d'une erreur d'administration, de voir et d'entendre à tout moment du jour ou de la nuit les charrettes qui transportent des malheureux jusqu'à la guillotine, pour qu'ils soient exécutés ensemble alors même qu'ils ne se sont jamais vus auparavant. » Un silence, encore, avait suivi ces paroles. Que Vadier rompit.
« Je ne te comprends pas, Robespierre. N'est-ce pas toi qui, jadis, demandait à Louvet : « citoyens, vouliez-vous une révolution sans révolution ? » Quand on a le courage de pareille opinion, il faut avoir celui d'en assumer les conséquences.
- Les temps, à l'époque, n'étaient pas les mêmes, répliqua d'une voix blanche, faible et tremblante l'intéressé. La Terreur n'avait pas atteint, encore, ce degré que nous lui connaissons aujourd'hui...
- Les lois de Prairial, laissa tomber comme un couperet Amar. C'est pourtant toi et toi seul qui...
- C'est faux ! l'interrompit Couthon. Il est vrai que Maximilien les avait demandées, mais j'en ai été l'artisan autant que lui, et tous ici vous les avez approuvées ! Et la Convention aussi !
- Les lois de Prairial... Vous les avez détournées ! accusa Robespierre. Elles ne devaient toucher que quelques grands coupables, pour éviter que se reproduisent les scandales du procès de Danton ! Vous les avez utilisées pour vider les prisons !
- Quelques grands coupables ? s'étonna Carnot. C'est une folie que de croire qu'une loi puisse ne concerner que cinq ou six personnes et ne pas s'appliquer aux autres. Assume les conséquences de tes actes, Robespierre. Ces lois, je les ai approuvées car je les pense nécéssaires. Je ne peux mener nos troupes à la victoire si nos arrières sont infestés de traîtres. » S'étant levé, il se tourna vers les membres du Comité de Sûreté Générale : « Oui, j'admets, Vadier, que je me suis opposé à Marat qui réclamait cent mille têtes pour sauver la France. Je ne pense pas, d'ailleurs, qu'il en faille autant. Je n'ai jamais approuvé par le passé les méthodes de la justice révolutionnaire, et je ne les approuve pas plus aujourd'hui, mais puisque les comités estiment que c'est là le seul moyen pour que vive la République, je me plie à leur volonté et je suis tout près à donner à la Révolution les outils dont elle estime avoir besoin. Tous les outils, et sans hésitation, ajouta-t-il en se tournant vers Robespierre. »
L'atmosphère, déjà électrisée par les débats houleux qui avaient précédé, avait tourné à l'orage. Billaud-Varenne, qui n'était pas intervenu jusque là, avait alors eu une parole perfide. « Je ne me lasse de m'étonner de voir Carnot se faire plus révolutionnaire que d'autres que nous tenions tous, jusqu'alors, pour les meilleurs patriotes.
- Qu'insinue-tu ? lança Saint-Just, outragé.
- J'insinue que ton ami Robespierre tourne au modérantisme ! Voilà !
- Allons, messieurs, du calme ! » Barrère, le temporisateur, le membre le plus influent des comités et de la Convention, dont les discours enflammés - que l'on surnommait « carmagnoles patriotiques » - soulevaient l'enthousiasme de tous, s'était décidé à faire retomber la tension. Quoique modéré, il était ami de Robespierre et avait conquis l'estime de la Montagne toute entière. Secrétaire du Comité de Salut Public, il était chargé de rendre compte de ses travaux réguliers à la Convention. Lors des séances houleuses du comité, il avait prit l'habitude de rester à l'écart des querelles de personnes et de principes, s'efforçant avec quelque succès de maintenir l'unité. Depuis que Carnot avait jeté, plus d'un mois auparavant, l'insulte de « dictateur » à la figure de Robespierre, il n'avait pas ménagé ses efforts pour crever l'abcès. Cette réunion des deux comités était son œuvre. « Voulons-nous donc donner du gouvernement une image désunie ? »
A ses mots, tous se calmèrent, du moins en apparence, et la discussion reprit plus calmement et sur un autre sujet.
« Citoyens, je propose que Saint-Just soit chargé du rapport sur la situation politique que les comités doivent présenter à la convention. » La proposition de Barrère recueillit l'assentiment silencieux des membres.
« Je m'honore de la confiance que m'accordent les comités, dit l'intéressé après un moment de flottement, et je m'efforcerai de m'en montrer digne, si toutefois cette décision ne rencontre aucune opposition. » Un temps de silence, Saint-Just et tous les membres se tournèrent vers Robespierre.
« Tu n'as rien contre cela, Maximilien ?... Maximilien ?... »

Silence.

« Maximilien ?... Maxime ?... Tu es là ?... Allons, je t'en prie, Maxime, répond-moi ! Cela fait bien dix minutes que maman t'a appelé pour venir manger, tu n'as donc pas faim ? »
Maximilien Robespierre sursaute. Perdu dans le souvenir de cette journée mémorable, il n'a pas entendu qu'Éléonore l'appelait.
« Oui, oui, je suis là. Je te prie de m'excuser, j'étais perdu dans mes pensées. J'arrive. » Il entend la porte s'ouvrir, derrière lui. Il se retourne. Éléonore a passé la tête dans l'entrebâillement. Elle a l'air soucieuse. « Je m'inquiète pour toi, Maxime. Tu n'as pratiquement rien dit de la journée, tu n'as pas mangé ce matin et tu es resté enfermé dans ta chambre.
- Je suis désolé de t'avoir inquiétée, Éléonore.
- Qu'est-ce qui occupe à ce point ton esprit ? Tu peux me le dire, tu sais que tu peux tout me dire. » Après un temps d'incertitude où elle tenta en vain de croiser le regard fuyant de Maximilien, il se reprend. « Ce n'était rien d'important. Je me remémorais quelques soucis qui n'ont plus lieu d'être. Bientôt, tout cela sera terminé, et... » Il laisse la phrase en suspend et se lève soudainement. Il a reprit complètement ses esprits et son visage aborde à nouveau ce demi-sourire impassible et mystérieux qui le caractérise. « Ne laissons pas ces souvenirs sans importance gâcher cette journée. Descendons. Pour une fois, j'ai faim. »
Tandis qu'il la précède dans l'escalier, elle ferme la porte derrière lui. Dévouée et aimante, Éléonore Duplay n'attend que le moment où, enfin, la Révolution achevée, elle pourra partager la vie de cet homme qu'elle admire et qu'elle aime.

Au rez-de-chaussé, dans la salle à manger, tous sont déjà à table. Les parents Duplay, leur fille cadette, Élisabeth, son mari, Lebas. Il y a même Couthon qui a consenti à quitter quelques temps le comité pour diner entre amis et qui a disposé son assiette sur un plateau devant lui car sa chaise roulante est plus élevée que la table. Saint-Just, en revanche, est resté travailler. Un peu à l'écart, dans un couffin, le petit Louis, fils d'Élisabeth et de Lebas, dort, enfin. La chaleur des journées d'été est quelque peu retombée depuis deux décades, et l'enfant a cessé de pleurer.
Tandis qu'ils descendent les escaliers, Maximilien et Éléonore entendent des bribes de conversation. Comme à l'habitude à la table des Duplay, les hommes discutent de politique et les femmes tentent vainement de les en empêcher. La conversation cesse lorsque Maximilien arrive. Après s'être excusé d'arriver en retard à table, il se rend à sa place, entre Georges Couthon et Charles Duplay, tandis qu'Éléonore s'assied face à lui, entre sa mère et sa sœur.
« Ça me fait plaisir que tu sois finalement descendu manger, Maximilien.
- Allons, maman Duplay, tu sais bien que je ne manquerais pour rien au monde les bons repas que tu nous cuisine.
- Maximilien m'a dit qu'il a faim, ajouta Éléonore.
- Ah ça, je le comprend ! lança Lebas. Comment rester le ventre vide une telle journée ?
- Il est vrai que ce fut une journée historique, confirma le père Duplay. Ah ! Mes enfants, vous avez aujourd'hui scellé le destin de la nation !
- Oui, ça a été une belle journée. Le ciel est bien bleu et le soleil flamboyant, commenta avec sa sobriété habituelle Couthon.
- Je crois qu'après ce jour, il ne peut plus rien arriver à la France que de très bon, ajouta Lebas.
- Ne crois pas cela. Il y a encore tant à faire, et puis les ennemis de la patrie se pressent encore à nos frontières...
- Maximilien, enfin ! Je t'en prie, ne va pas troubler notre repas avec ces récits de guerre.
- Excuse-moi, maman Duplay. »

Après le repas, à la surprise de tous y compris de lui-même, Maximilien proposa une promenade dans Paris.
« Cela fait tellement longtemps que nous n'avons pas prit la peine de sortir tous ensemble et d'apprécier de parcourir les rues de Paris... Nous pourrions aller dans un jardin, contempler les fleurs et les arbres, entendre les oiseaux...
- C'est une mauvaise idée, Maximilien, le contredit madame Duplay. Il fait trop chaud. Et j'ai encore du travail à faire.
- Et puis il y a trop de monde, à cette heure-ci, ajouta le père Duplay. Après l'exécution - Maximilien tiqua à cette évocation - bon nombre de citoyens ont crié des « vive Robespierre ». Nous serions importunés si nous sortions à cette heure. Il vaut mieux attendre que les gens soient rentrés. Et puis ce soir, il fera moins chaud.
- C'est une bonne idée, en effet, convint Maximilien.
- Pour ma part, lança Couthon, je ne pourrais de toutes façons pas vous accompagner. Cela m'a fait grand plaisir de déjeuner en votre compagnie, mais je dois rentrer au comité pour travailler. Si je laisse trop longtemps Saint-Just et Barrère seuls, ils risquent fort de se dévorer entre eux.
- Attends un peu avant de partir, dit précipitamment Robespierre. Toi et Lebas, montez avec moi, il faut que nous discutions d'une chose importante. »
Intrigués, les deux hommes suivent Robespierre, Couthon porté par Lebas, tandis que Maximilien transporte sa chaise. Une fois dans la chambre de ce dernier et la porte fermée, ils l'interrogent.
« Et bien alors, Maxime ? Qu'as-tu donc de si important à nous dire ?
- Et bien, très chers amis, je me suis décidé ! répliqua-t-il, le regard brillant et la voix enjouée, attitude qui ne lui était pas coutumière.
- Décidé ? Mais à quoi donc ? demanda Lebas.
- Et bien, dès que la Convention Nationale sera dissoute, j'ai bien l'intention de demander la main d'Éléonore !
- Ah ! Bravo ! s'exclama Lebas.
- Je te félicite, Maximilien, c'est une femme belle et agréable, et qui t'aime de tout son cœur. Elle ne pourra que t'apporter du bonheur.
- Je n'en doute pas un instant. Jusqu'à présent, mes obligations et ma pudeur naturelle m'ont empêché de m'y résoudre, mais maintenant que se profile enfin la perspective de voir s'installer la République, je puis envisager pareille chose.
- Dis-moi, reprit Couthon avec quelque hésitation, veux-tu que j'en informe Saint-Just ?
- Et bien... J'aurais voulu qu'il soit là aujourd'hui, mais puisqu'il n'a pas voulu venir, tu l'informeras toi-même.
- J'ai eu un instant peur que tu ne le considères plus comme un ami, mais je vois que mes craintes n'étaient pas justifiées...
- Il y a toujours eu, entre lui et moi, une réelle compréhension en même temps qu'un certain désaccord. Son caractère emporté et la fougue de sa jeunesse l'amènent à envisager les choses sous un autre angle que moi-même, plus radical et parfois même dangereux, mais je sais qu'il n'est animé que du soucis de bien faire. Et il a infiniment plus d'ambition que moi-même. Il rêve de grandeur et il a quelques arguments à l'appui de cette prétention. Mais cette différence dans nos caractères ne peut nous éloigner bien longtemps.
- Dois-je comprendre, demanda Couthon après un temps, que tu comptes revenir bientôt parmi nous au Comité ?
- S'il le faut.
- Il le faut.
- Alors je serai là demain. Tu peux en informer les autres.
- Je le ferai. »
Après une dernière accolade, Lebas et Couthon prennent congé, laissant à nouveau seul Maximilien, dans la pénombre de sa chambre.
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MessageSujet: Re: Uchronie robespierriste   Mar 11 Jan - 20:31

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Après la mort de Carnot, la place de la Révolution est en fête. Pour dire vrai, c'est tout Paris qui est en liesse. Sitôt la nouvelle officialisée, la Convention, sur proposition de Saint-Just, a fait démonter la guillotine. C'est en chantant que les ouvriers ont accompli leur tâche, et le bourreau Samson, pourtant peu prompt à prendre la parole, s'est ouvertement réjoui de voir sa charge désormais inutile. Lui qui était déconsidéré de tous, que tout le monde évitait, qui a bu et mangé seul chaque jour pendant tant d'années, on l'a acclamé, on l'a complimenté, on s'est pressé pour l'embrasser. Son air austère et son imposante silhouette ont toutefois prématurément mit fin à ces effusions. Il a annoncé vouloir devenir coiffeur ou barbier, désormais. On a beaucoup rit, mais personne ne sait s'il faut vraiment prendre cette annonce à la rigolade. Tandis que l'on démolit l'estrade, des femmes chantent et dansent en une grande farandole sur toute la place, presque lavée du sang qui, mélangé à la terre, avait pendant si longtemps souillé l'endroit, formant par moment une bouillie si épaisse et liquide qu'on parvenait à suivre littéralement à la trace à travers tout Paris ceux qui y étaient passé. Il en est, pourtant, que la fin de la Terreur ne réjouit pas. Le jeune Benoit-Marat Lacartouche est de ceux-là.

Né Benoit-Roland-Marie Letouche, troisième fils d'un maraîcher des bords de la Marne, ayant suivi les enseignements des bons pères, il avait renié son engagement à la prêtrise avant la fin de sa probation et s'était enthousiasmé pour les idées révolutionnaires dès mille sept cent quatre-vingt-neuf. Trop jeune alors pour participer à la rédaction des cahiers de doléance - il fallait être âgé de vingt-cinq ans, il n'en avait que dix-neuf -, il avait résolu de rejoindre Paris dès qu'il en aurait l'occasion. Ayant rompu sa carrière, il subsistait, à la grande honte de ses parents qui avaient voulu pour lui un destin autrement glorieux, en louant ses bras aux paysans de sa commune, et dépensait les quelques sous qui ne lui permettaient pas de survivre en libelles et journaux propagés par les marchands ambulants et les sociétés patriotiques de la région. Rapidement, il était devenu un lecteur régulier de l'Ami du peuple et faisait aux jeunes de son village la lecture des articles de Marat. Après l'insurrection du dix août et la déchéance du roi, les gendarmes de sa commune, qui craignaient les agitateurs, l'avaient emprisonné, mais la proclamation de la République le vingt-et-un septembre les contraignit à le libérer.
Rejeté par sa communauté toute entière, il résolut alors de quitter définitivement la terre de ses ancêtres pour se fixer à Paris et, enfin, rencontrer son idole Marat. Seul et sans un sou vaillant, le parcours fut rude, et il n'y parvint finalement que le jour de la mort du roi, alors que les sans-culottes investissaient les imprimeries des journaux royalistes et modérés pour venger la mort de Lepeletier, le « martyr de la République », assassiné, disait-on, par le royaliste Pâris la veille de la décollation du gros Capet. S'étant joint aux émeutiers, ayant montré pour châtier les contre-révolutionnaires une fougue sans pareille permise par sa haute stature et ses larges mains de travailleur de la terre, maniant comme une hache sa voix forte aux accents paysans pour encourager les sectionnaires, il s'était fait connaître dès ce jour dans le petit milieu de l'insurrection armée. Il attira bien vite l'attention d'un certain Hébert, membre de la Commune insurrectionnelle, qui lui procura une pique et un fusil. N'ayant pu rencontrer Marat, qui avait subi déjà une tentative d'assassinat et passait l'essentiel de son temps chez lui à soigner sa maladie, il s'était néanmoins joint plus d'une fois au public des séances de la Convention. Là, il avait apprit à reconnaître les vrais patriotes des endormis et des hypocrites. Lorsque la Commune avait décrété l'arrestation des vingt-et-un traîtres girondins, il avait été parmi les premiers à surgir dans la Convention, armé et hurlant, aux côtés des gardes nationaux. Sa participation à toutes les actions révolutionnaires lui avait valu son surnom de « Lacartouche », qu'il avait définitivement adopté.
Logé par une « bonne amie » qu'il s'était faite, Marie Lablanche qu'il surnommait « Marie l'Oie blanche », il avait d'abord fréquenté la section des Pics, celle de l'Incorruptible, mais il l'avait depuis longtemps quittée pour celle des Cordeliers, au patriotisme plus bouillonnant. Puisqu'il savait écrire, Hébert l'avait engagé dans son journal, pour qu'il mette en forme ses articles et rédige ses idées. Quoique grand admirateur des idées d'Hébert, qu'il tenait pour le digne successeur de Marat, assassiné quelques temps auparavant par la traîtrise d'une catin - à cette occasion, comme nombre de vrais patriotes, il avait joint à son nom celui du martyr -, il fut vite déçu par son refus de l'insurrection. « Que Chaumette et les autres de la Commune, que les Cordeliers s'insurgent, et je les suivrai, et je les soutiendrai, et je les guiderai s'il le faut, mais je suis un journaliste, moi : je ne fais pas de journées, foutre ! » répliquait-il sans cesse à ceux - et ils étaient nombreux - qui lui reprochaient son manque d'engagement concret.

Il doutait déjà du pouvoir légal lorsque Jacques Roux, l'Enragé, avait été arrêté, mais c'est lorsque Hébert et ses partisans furent expédiés au rasoir national qu'il se résolut à abattre la Convention. La chute de Danton, si elle le réjouit grandement, lui sembla alors être le signe qu'il se trouvaient au Comité de Salut Public des hommes de valeur, de vrais révolutionnaires qui ne versaient pas dans le modérantisme. Avec Collot d'Herbois, avec Billaud-Varenne, il espéra. Il crut un moment que des purs comme Robespierre, Saint-Just et Couthon sauraient rejoindre les rangs des vrais patriotes, mais il dû vite déchanter. Aux Jacobins, où il paraissait désormais de temps à autre, parmi les spectateurs sans carte, il avait assisté impuissant le huit thermidor à l'expulsion des deux seuls vrais patriotes du gouvernement sous les admonestations d'un Robespierre plus fanatique que jamais. Il avait entendu dire que l'Incorruptible était un ami des prêtres, mais il ne l'avait pas cru jusqu'à ce jour. Le voir dicter leur conduite aux jacobins avec ses airs réjouis d'inquisiteur l'avait totalement convaincu.
Ce jour-là, Robespierre avait montré son vrai visage, celui d'un contre-révolutionnaire servant la cause des prêtres et des aristocrates. Celui d'un homme desservant la Révolution, prêt à s'appuyer sur la force armée pour contrer le peuple. Lors de cette fameuse nuit du neuf au dix thermidor, il avait apprit successivement la trahison des Jacobins, qui s'étaient ralliés en masse au traître Hanriot et aux conspirateurs de l'hôtel de ville, le renversement de la guillotine par des aristocrates et des prêtres et l'arrestation des patriotes par les soldats. Et pendant ce temps, le peuple était resté chez lui. Ayant réuni ses plus fidèles amis, il était prêt à investir la Maison Commune et à en déloger les traîtres et les faux patriotes qui y avaient élus domicile, mais ils n'étaient pas deux dizaines d'hommes en armes. Ils eussent été écrasés sans difficulté aucune par les forces que les factieux avaient ralliées. La mort dans l'âme, ils durent renoncer. Dénoncés par un traître qui s'était introduit en leur sein, ils avaient été arrêtés le lendemain, mais rapidement libérés. Cependant, désormais surveillés par la police aux ordres des tyrans, ils étaient réduits à l'impuissance. Le vingt thermidor, lorsqu'on mena Collot en prison, il fit partie des rares à prendre sa défense. Des hommes qu'il avait fréquentés lors des journées insurrectionnelles et dans les sections, ou à la Commune insurrectionnelle, des Enragés, des Hébertistes même, criaient avec les loups pour réclamer la mise à mort du dernier vrai patriote de la Convention après la mort de Fouché et l'exécution de Billaud-Varenne. C'est alors qu'il résolut d'agir. Agir pour abattre le régime des traîtres et des voleurs guidés par un tyran fanatique qu'ils avaient eu l'audace de décréter « père de la patrie ». Agir pour sauver la Révolution.

Pour cela, il lui fallait trouver une arme. Lorsque lui et ses amis avaient été relâchés, le douze thermidor, il avait eu la désagréable surprise en rentrant chez son amie de la trouver étendue au sol, malmenée et éplorée, tandis que sa chambre avait été dévastée, ses meubles vidés et fouillés de fond en comble, ses armes emportées. Ils n'avaient pas même laissé un couteau pour cuisiner. Cet outrage, loin de l'intimider, n'avait fait que renforcer sa détermination. Même si son physique imposant le mettait à l'abri d'une défaite face à un adversaire, même armé, il dû convenir que pour éliminer Robespierre, ses seuls poings ne suffiraient pas. Ayant consolé sa bonne amie de la meilleure manière qui sied à un authentique révolutionnaire - il avait entendu dire que l'Incorruptible n'avait jamais baisé une femme ; une preuve de plus de sa mauvaise nature -, il se mit en quête des moyens de se procurer une arme. De son passage comme rédacteur au Père Duchesne, il avait conservé un petit pécule qui, quoiqu'amoindri depuis lors, présentait des restes suffisants pour lui permettre de s'acheter un bon pistolet. Seulement les armuriers étaient étroitement contrôlés, et les agents de la police secrète étaient partout. Le Comité de Salut Public avait profité de la chute de celui de Sûreté Générale - le seul qui faisait encore correctement son travail, puisqu'il envoyait sans faillir les traitres à l'échafaud par centaines - pour se réapproprier ce bureau de police à la solde de Robespierre et honni de tous les citoyens. Il n'aurait jamais pu se procurer un pistolet légalement. Il fallait donc qu'il s'en procure illégalement. Mais seul, il n'avait aucune chance.
Comment faire confiance à quelqu'un quand ceux qui furent jadis des meilleurs patriotes avaient basculé dans la contre-révolution ? Il ne le pouvait pas. Il n'avait autour de lui que quelques hommes sûrs. Ce n'était pas suffisant pour entreprendre une action révolutionnaire, mais cela lui permettrait peut-être de se procurer ce dont il avait désespérément besoin. Avec Jean Letouvier, un authentique parisien des faubourgs qui ne s'était jamais abaissé à fréquenter les faux révolutionnaires des Jacobins, Paul-Marat Roncière, un ancien vendeur du Père Duchesne qui s'était bien souvent distingué lors des journées, et René-Droidelomm Faurier, un type un peu simplet mais déterminé qui avait, disait-on, prit un coup malheureux sur la tête lors du massacre du Champ de Mars, tous gaillards révolutionnaires assurés au patriotisme ancré jusqu'à la chair et au sang, il avait cambriolé la maison d'un bourgeois qui se faisait appeler Le Chevalier, réputé abriter chez lui un véritable arsenal. L'aventure avait mal tourné. Roncière avait été blessé d'une balle à la tête par les nervis du bourgeois et ramené plus mort que vif chez Letouvier, qui vivait tout près, où il avait rapidement expiré, et ils n'avaient pu y prendre que deux pistolets. Ils n'avaient ni poudre, ni balles. Qu'à cela ne tienne, Marie l'Oie blanche avait des amis qui savaient faire de la poudre à partir de salpêtre. Quant aux balles, il suffirait de faire fondre quelques boutons de cuivre et de fer. Ça suffirait bien. Il fallu deux jours pour faire les choses discrètement. Benoit avait désormais trois balles et la poudre qu'il fallait avec. N'ayant que deux armes et se doutant qu'il n'aurait jamais le temps de les recharger après avoir abattu Robespierre, il voulait utiliser l'une des balles pour vérifier que la poudre convenait. Pour ce test, les compères avaient eu recours à un nouveau subterfuge.
S'invitant un jour chez une connaissance de feu Roncière qui possédait un piano car il se targuait d'être artiste, ils avaient utilisé l'instrument pour dissimuler le bruit de la détonation. A cinq mètres la balle avait atteint son objectif et s'était enfoncée profondément dans le poulet - acheté au marché noir - utilisé pour simuler la cible. Lacartouche étant, et de loin, le meilleur tireur de la bande, il fut convenu que ce serait à lui d'agir. Mais ce ne serait pas facile : depuis le dix thermidor, Robespierre ne circulait plus guère dans les rues, utilisant la voiture de l'un ou l'autre de ses amis chaque fois qu'il devait aller à la Convention ou aux Jacobins. Il passait parfois plusieurs jours sans qu'il mit le nez dehors, et chaque fois il était escorté par ses amis de la Convention et ses gardes du corps. L'affaire allait être délicate.

Pour trouver une occasion, il fallait avant tout surveiller étroitement la maison Duplay, qui l'abritait depuis le massacre du Champ de Mars. Ce n'était pas chose facile, car les aides du menuisier faisaient office de gardes pendant la journée et ils seraient vite apparus suspects à rester trop longtemps et trop souvent dans les parages. Quant à entrer dans la maison, c'était hors de question. Si Robespierre habitait bien au premier étage comme on le disait - et ce n'était pas assuré -, ils ne savaient pas dans quelle chambre, et ils devraient de toutes manières forcer deux portes au moins avant de l'atteindre. De quoi ameuter tout le quartier. Il fallait attendre qu'il sorte.
Par chance, Marie l'Oie blanche avait une amie, une « tricoteuse » du Tribunal Révolutionnaire, qu'elle avait convaincue le quatorze de les abriter, elle et son bon ami Lacartouche, pendant deux décades, au prétexte que depuis la visite de la police secrète chez elle, elle ne s'y sentait plus en sécurité. Depuis la fenêtre de la chambre où ils logeaient, en mettant la tête dehors, ils avaient une vue sur la porte des Duplay. C'était mieux que rien, et en fermant à moitié les volets et en regardant à travers les mauvaises jointures du bois, ils pouvaient observer sans être vus. Toutefois, il leur fallait être prudents. Et ne pas céder dans sa résolution. Car au bout de quatorze jours, aucune occasion n'avait eu lieu. Et parti comme c'était, le quinzième jour allait aussi être infructueux, et passées les deux décades, il leur faudra tout recommencer.

C'est ce que se dit Benoit-Marat Lacartouche tandis que, silencieux, il contemple d'un œil morne le porche de la maison Duplay. Aujourd'hui, la situation semble encore plus désespérée qu'habituellement. La porte est restée obstinément fermée jusqu'à midi. Alors que passait le cortège de Carnot - un traître abattu par des traîtres, quelle importance ? bon, il faisait bien la guerre, mais c'était le genre d'homme prompt à se dire patriote pour mieux flétrir les amis du peuple -, il s'était souvenu que Robespierre, cet eunuque, refusait le spectacle de la mort donnée publiquement. « Il a tort, s'était dit le jeune homme. Pour le coup, ils ont fait les choses en grand. Banderoles, tambours, drapeaux, chants un peu partout. Pour un peu, on croirait un défilé militaire. » Une fois passé le condamné et dispersée la foule, il avait un peu laisser divaguer son attention, ne prêtant plus qu'un œil distrait à son observation. Vers dix heures, Marie l'avait rejoint et ils s'étaient un peu amusés sans pour autant quitter leur poste. C'est un peu avant midi que la porte s'était ouverte pour la première fois de la journée. Un homme en chaise roulante arborant une perruque poudrée - probablement Couthon, mais il n'avait aucune certitude - était descendu d'une voiture en compagnie d'un autre - qu'il n'avait pu identifier. Les deux hommes avaient été introduits. Vers quatorze heures, ils étaient repartis. Il est maintenant dix-huit heures trente passées et depuis lors rien n'a bougé. Benoit-Marat laisse ses pensées vagabonder et soupire toutes les deux minutes tant l'ennui et l'inaction lui pèsent. Énervée par son petit jeu, Marie lui sort : « Ouais ! Si ça t'emmerde, chante, ou bien laisse-moi la place, mais arrête ça ! C'est insupportable !
- Bonne idée. Prend ma place. Je vais me reposer un peu.
- Tu pourrais y mettre les formes, proteste la jeune femme. Je n'suis pas une servante ni une catin !
- J'n'ai jamais dit qu't'en étais une, répond Benoit-Marat, impassible.
- T'as pas dit l'contraire, non plus ! réplique Marie.
- Oh, hé, dis, tu n'vas pas te fâcher avec moi ? questionne Lacartouche, d'un ton soudainement inquiet.
- Ah ça, c'est possible, dit l'Oie blanche d'un air mutin.
- Arrête de dire des bêtises et viens donc'là ! » lance, rigolard, le jeune homme. Ce faisant, il la saisit d'un bras par la taille et l'approche de lui. « Mais sois donc à ce que tu fais ! proteste-t-elle, pour la forme.
- Je crois que j'y suis tout à fait. J'crois b'en que j'n'ai r'en d'mieux à faire à c't'heure ! » S'il a depuis longtemps corrigé les « j'soyons », « j'avions » etc. qui parsemaient son langage et faisaient rire ses camarades, le jeune révolutionnaire conserve malgré tout dans son accent et son expression quelques marques typiques qui signalent ses origines paysannes, ce qui n'est pas pour rien dans sa popularité. Tandis qu'il enserre de son bras droit la taille de son amie, il commence à l'embrasser dans le cou, sa main droite caressant sans vergogne son opulente et généreuse gorge.
« Dis-donc, citoyen, c'est-ti pas qu'tu serions bien entreprenant, à c't'heure ? fait Marie, moqueuse, en parodiant le parler campagnard.
- J'ai b'en droit à ça, c't'affaire, après tout le temps que j'ai passé aujourd'hui à observer sans que rien ou presque n'vienne à m'troubler. » Puis, devant l'air faussement contrit de sa compagne : « Enfin, jusqu'alors, j'veux dire.
- C'est ça ! En attendant, il va sortir pour la première fois depuis qu'on est là, et tu vas l'louper parce que t'as trop voulu chanter du p'tit oiseau !
- C'qui n'est pas forcément pour te déplaire, t'avoue ? »
Dans un grand éclat de rire qui découvre toutes ses dents, Marie l'Oie blanche confirme : « J'avoue ! », et elle commence à délasser son corsage tandis que Benoit-Marat faufile sans plus de manières sa main sous les jupons de la jeune femme.
C'est alors que : « Dedieu ! Voilà la porte qui s'ouvre !
- Tu dis ? »
Immédiatement, le jeune homme s'est levé et a regardé à travers le volet. « Mais c'est b'en vrai, dis-donc ! Parole, t'as l'art des devineresses ! Il va sortir, et aujourd'hui !
- Attend, attend, sois pas sot. C'est pas dit qu'il sorte.
- T'as raison, ma bonne, y n'faut pas que j'me fasse des idées... Mais, si mes yeux ne m'trompe pas ! C'est b'en lui qu'est dehors, là ! Avec toute la p'tite famille ! Y vont ni à la Convention, ni aux Jacobins, c'est sûr !
- Mais où ?
- J'savions point, mais j'allons profiter de l'occasion ! Elle est b'en trop belle pour la laisser périr ! » Excité par la situation, il a reprit son parler paysan. Embrassant la jeune femme, il ouvre la porte et dévale les escaliers quatre à quatre. Arrivé en bas, sur le porche, il marque un instant d'arrêt pour reprendre son souffle afin de ne pas paraître trop suspect. Il vérifie alors qu'il a bien ses deux pistolets. Ils sont là, et bien là. Il a vérifié ce matin comme tous les matins qu'ils étaient chargés. La situation est on ne peut plus nette. Apercevant au loin le costume olive de l'Incorruptible qui, entouré de la famille Duplay, s'éloigne, il lui emboîte le pas avec énergie.

Tandis qu'il progresse rapidement mais sans trop d'empressement vers sa cible, il s'efforce de ne pas penser à ce qu'il compte faire. Un observateur pourrait facilement reconnaître dans ce jeune sans-culotte au pantalon rayé bleu-blanc-rouge, à la chemise de laine grossière, qui marche d'un pas vif, avec de larges et nerveuses enjambées, remuant largement la tête de gauche à droite, les mains dans de profondes poches qui dissimulent mal les pistolets qui s'y trouvent, jetant partout un regard mauvais, l'un de ces sanguinaires qui, aux grandes heures de la Révolution, poussaient à l'insurrection et s'insurgeaient eux-mêmes. Mais les rues, à cette heure pourtant point trop tardive, ne sont plus fréquentées que par quelques travailleurs qui rejoignent leur foyer et quelques bourgeois qui profitent de la fraîcheur ambiante pour se promener. Depuis près de dix jours la garde nationale a cessé de circuler dans les rues. Les traîtres sont si sûrs de tenir la situation qu'ils n'escomptent pas un seul instant que le peuple se révolte. Au passage de la place de la Révolution, fréquentée encore par une faune réjouie qui continue de fêter la fin de la guillotine, fusent quelques « vive Robespierre ! », « vive la Convention ! », « vive la République ! » qui mettent hors-de-lui le jeune homme. D'autant qu'il doit attendre que les Duplay en soient sortis pour agir car autrement il serait mit en pièce par les faux patriotes qui acclament leur tyran avant même d'avoir pu agir.
Fort heureusement, ils continuent leur route. Alors qu'il s'en approche, il les entend parler. Plus exactement, il entend Robespierre parler et les autres l'approuver en tous points. Quelles fadaises il leur raconte ! Il dit qu'il aime les oiseaux. Et les autres de s'extasier. Vraiment, un tyran de pacotille entouré d'une cour de larves. A tant le flatter et se rabaisser devant lui, ils vont finir par se coucher sur le sol. Et lui leur passera dessus. Il faut que quelqu'un mette un terme à tout cela. Et ce quelqu'un, c'est lui. Il est investi d'une mission. S'il meurt sans l'avoir accomplie, d'autres se lèveront qui prendront la relève, car la France regorge de vrais patriotes capables de se lever contre les traîtres et les dictateurs. Les vrais révolutionnaires savent, eux, que ce n'est pas en abandonnant l'échafaud, en rassurant les bonnes gens des villes et des campagnes, que la Révolution l'emportera. C'est, au contraire, en traquant et éliminant sans faillir les contre-révolutionnaires où qu'ils se cachent que sa cause triomphera. Vainqueurs à l'intérieur, les républicains sincères le seront aussi à l'extérieur, car rien ni personne ne pourra stopper l'armée des patriotes, quand la nation entière sera purgée des traîtres qui conspirent en son sein. S'il faut faire tomber cent mille, deux cent mille, cinq cent mille, un million de têtes pour que la République vive, pour que la Patrie l'emporte, alors elles tomberont, et ce ne sont pas les contre-révolutionnaires, fussent-ils maîtres de la Convention, qui y pourront grand-chose. Mais il n'est plus temps de se gorger de paroles, car le voilà à portée.

Benoit-Marat Lacartouche, levant droit devant lui en direction de l'Incorruptible l'un de ses deux pistolets, lance alors, en torturant les voyelles et roulant les consonnes, un vibrant : « Mort au tyran des patriotes ! », avant de tirer. Alors qu'il criait, les Duplay et Robespierre se sont retournés. Tous ont prit un air terrifié en contemplant l'arme levée. Lorsque la détonation a retenti, les femmes ont crié. L'une d'elles s'est évanouie. Robespierre n'a pas bougé. Benoit est pourtant sûr de son coup. A moins de trois mètres, il n'a pu manquer sa cible. Mais Robespierre ne bouge toujours pas. Son habit alors se colore de rouge au niveau du ventre, et c'est avec incrédulité que l'Incorruptible observe qu'il saigne. Il n'a, semble-t-il, rien senti. La balle, trop peu costaude et propulsée par une poudre de trop mauvaise qualité, n'a pas dû pénétrer assez profondément la chair pour vraiment le blesser. Benoit s'est avancé de quelques pas et a saisi son second pistolet, pour tirer à la tête, cette fois-ci. N'eût-il pas averti sa victime en criant avant le premier coup qu'il eût pu réussir. Mais sans même qu'il ai eu le temps d'ajuster son tir, le père Duplay est sur lui et d'un coup de canne bien placé le désarme. Benoit veut fuir, alors, mais Lebas, qui est venu de l'autre côté, ainsi qu'un passant témoin de l'attentat, l'en empêchent et le maîtrisent. Tandis qu'il tombe sous les coups, et que des hommes s'amènent pour le capturer et l'emporter, il a la satisfaction de voir que Robespierre, qui a pâlit, semble sur le point de s'évanouir. Il crie dans une dernière provocation : « Meurs donc de peur, Jean-foutre ! » avant d'être réduit au silence.
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MessageSujet: Re: Uchronie robespierriste   Lun 14 Fév - 10:33

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Allongé sur le lit, seulement revêtu d'un pantalon, Maximilien Robespierre dissimule mal son impatience tandis que le docteur Souberbielle examine sa blessure. Son orgueil à fleur de peau et sa pudeur extrême souffrent difficilement la situation présente, mais il prend sur lui pour ne pas s'énerver aux palpations et examens du bon docteur. Cependant, il a interdit à Éléonore de rester.
Éléonore... C'est elle qui s'est évanouie lorsque cet excité lui a tiré dessus, tantôt. Au début, il l'a crue touchée et n'a su mot dire. Sa figure s'est décomposée. Combien il a alors maudit la fatalité qui, croyait-il, lui retirait celle qu'il aime alors qu'il venait, enfin, de se résoudre à l'admettre lui-même. C'est quand la mère Duplay l'a regardé, lui, qu'il a réalisé que c'était lui-même, et non Éléonore, la victime de l'attentat.

Il n'avait rien senti du tout. Et puis le sang avait gorgé sa tunique. En voyant la tache rouge s'étendre, il avait compris. Touchant de sa main droite sa blessure, il l'avait vue s'imprégner. La portant à hauteur de son visage, il n'en pouvait détacher le regard, tétanisé par la vision de son propre sang. Alors, il avait été parcouru d'un frisson. On lui a dit qu'il avait pâlit et que son corps s'était mis à trembler, mais il ne s'en était alors pas rendu compte. Lorsqu'Élisabeth l'avait saisi par la manche, il s'était ressaisi. Alors il s'était rendu compte qu'en effet, un léger picotement le gênait au niveau du ventre, mais rien de grave. La gorge sèche, il avait déchiré son jabot et se l'était noué au-dessus de la taille pour étouffer l'épanchement du sang. Puis, il s'était tourné vers Éléonore, qui gisait toujours à terre. Il avait réclamé des sels. Il avait voulu se pencher sur elle pour la réveiller, avec les autres, mais il n'avait pu, à cause d'une douleur soudaine. On avait ramassé la jeune femme et on les avait ramenés à la maison, tandis que Lebas partait quérir le docteur. Rapidement, la situation s'était résolue. Le jeune sans-culotte qui s'en était prit à lui avait été capturé et emmené par la foule jusqu'au tribunal révolutionnaire, lui avait-on dit. Plus tard, il avait apprit qu'il avait été condamné au bagne, à Cayenne. Un séjour dont on ne revient pas. La « guillotine sèche », comme l'avait jadis appelée Sieyès.
Pendant que le docteur continue d'examiner sous toutes les coutures cette blessure qu'il juge bénigne, Robespierre ne peut s'empêcher de s'interroger. De se demander pourquoi cet homme, jeune encore, dont le visage large et franc eût pu, dans d'autres circonstances, paraître fort sympathique et avenant, au patriotisme chevillé au corps et à l'élocution maladroite, s'en était prit à lui. Pourquoi il l'avait appelé « tyran des patriotes ». Bien sûr, il sait que beaucoup de sans-culottes regrettent Marat, Jacques Roux et Hébert. Pour une raison qu'il ignore, certains lui reprochent leur disparition. Mais enfin ! Marat a péri assassiné par la Corday, Roux a été emprisonné sur décision conjointe des deux comités alors même que sa position y était des plus précaires et s'est lui-même tué en prison, quant à Hébert, c'était un corrompu, qui touchait autant, sinon plus, que Danton, et des mêmes personnes. Sa corruption évidente ne poursuivait qu'un unique but : décrédibiliser la Révolution en la poussant à la surenchère, la ruiner de l'intérieur en la forçant à poursuivre une politique impossible à tenir. La cause est entendue, et ce depuis des mois. Alors ? Pourquoi s'en prendre à lui maintenant ? Si l'on avait voulu venger Hébert, il eût été de meilleur rapport de s'y prendre plus tôt, alors qu'il était plus vulnérable et facilement atteignable par un assassin. Ou bien c'est pour venger les autres, ceux qui sont morts après ? Enfin ! Ce n'est tout de même pas pour venger Carnot qu'un sans-culotte, un insurgé, s'en est prit à lui ! Ce serait pour les sanguinaires des comités et les « missionnaires de la Terreur » qu'un homme était près à le tuer ? Comment ce pourrait-ce ? Ces hommes étaient près à mettre la patrie à feu et à sang pour poursuivre la Révolution au-delà de son terme. Ils avaient déjà porté à son comble l'exaspération des Parisiens. Il n'est que de voir la joie qu'ils ont manifesté toute la journée, lorsque la guillotine a été démontée.
Cet après-midi, pour la deuxième fois de sa vie, Robespierre a été acclamé par le peuple. Pour un peu, il était porté en triomphe, comme au dix thermidor. Et tout cela parce que c'est à lui qu'on a attribué la décision de mettre à bas la guillotine, alors même qu'il n'était pas présent à la Convention. Il est vrai que son opinion sur la peine de mort est bien connue des citoyens, depuis mille sept cent quatre-vingt-onze. Longtemps seul, il a prôné son abolition. Mais quand le peuple, le vingt-et-un thermidor, l'avait réclamée, comme un seul homme les députés l'ont votée. Même Boissy d'Anglas, que Robespierre avait jadis protégé des attaques de Collot et Billaud-Varenne, et qui clamait en privé que la mort était « le seul moyen de dresser la racaille », avait voté l'abolition, craintif qu'il était de se voir marginalisé par ses collègues. Charlier avait même demandé qu'elle soit inscrite dans la Constitution, mais il aurait alors fallut faire revalider celle-ci par le peuple, ce qui en aurait retardé d'autant l'application. Depuis lors, il dit partout à qui veut l'entendre qu'il compte bien proposer cette modification à la prochaine Assemblée Nationale, à laquelle il ne doute pas un instant d'être élu. Robespierre lui-même ne sait s'il se présentera lors des élections prochaines. S'il le fait, il est assuré d'être élu. Il a reçu d'Arras, sa ville natale qui l'a longtemps déconsidéré, une lettre de la Commune indiquant que, d'ores et déjà, on parlait de lui en l'appelant « citoyen-député ». Et à Paris, les journées d'aujourd'hui et du dix thermidor ont démontré à l'envie qu'après avoir conquit l'estime du peuple, il a conquit son amour. Après ses années de jeunesse passées dans la solitude et la déconsidération de ses pairs, avec pour seul proche Camille Desmoulins, mort, malgré tous ses efforts, d'être resté aveugle au sujet de l'homme le plus corrompu qui ait été, cette popularité soudaine le déconcerte. Pour un peu, s'il se laissait aller à divaguer, elle le griserait. Mais Maximilien est un être à sang froid. Il ne perd pas si facilement ses moyens. Il en faut plus pour... « Ouïlle !
- Ah, ici, ça te fait mal, constate le médecin.
- C'est le seul endroit. Tu n'étais pas obligé d'appuyer dessus, commente le patient avec une certaine acrimonie.
- Je fais mon travail, citoyen, réplique Souberbielle, sèchement.
- Bon. Et quand auras-tu terminé ? demande Robespierre. Je n'apprécie guère de rester ici, immobile et à demi-nu, tandis que tu me manipules.
- C'est terminé, annonce le praticien.
- Fort bien, se réjouit la victime. Je vais remettre ma chemise.
- Non, citoyen, le contredit le docteur, je dois d'abord soigner ta blessure et te mettre un pansement.
- Cette blessure est donc si grave ? s'étonne Robespierre.
- Non, mais elle peut le devenir si elle n'est pas régulièrement soignée avec de l'alcool, explique Souberbielle.
- Je devrais changer le pansement tous les jours ?
- Grands dieux non ! Ta blessure ne guérirait jamais ! Seulement, tu dois de temps en temps, lorsqu'il te semble qu'elle s'infecte, remplacer les épaisseurs supérieures du pansement et l'humecter d'alcool.
- Et la balle ? s'inquiète Robespierre.
- Il vaut mieux la laisser là où elle est, affirme le bon docteur. Elle ne fait pas grand mal, et je préfère ne pas avoir à t'opérer pour une si petite chose.
- C'est toi le médecin, capitule le patient réfractaire.
- Oui. »

Alors que le médecin pose sur la blessure un linge trempé de vin mauvais puant à dix mètres, Robespierre tressaillit, mais ne pipe mot. « Soulève-toi, dit le médecin, je vais te faire ton pansement. » Tandis que le praticien enroule autour du buste de Maximilien une longue et étroite bande de tissu pour maintenir en place le linge imprégné d'alcool, quelqu'un toque légèrement à la porte et la voix étouffée d'Éléonore signale : « Maxime ! Saint-Just est ici, il veut te voir.
- Dis-lui qu'il peut entrer. »
La porte s'ouvre et le jeune homme, tenant à la main son chapeau orné de trois plumes aux couleurs de la France, un pistolet rentré dans la ceinture, pénètre d'un pas puissant dans la pièce.
« Bonsoir, Saint-Just.
- Je suis venu dès que j'ai su ce qui t'étais arrivé. Bonsoir, Maxime. » Puis, avisant le docteur : « Bonsoir, citoyen.
- Bonsoir, citoyen Saint-Just. Salut et fraternité.
- Peux-tu nous laisser un moment ? Nous avons à parler, reprend l'énergique membre du Comité de Salut Public.
- Fort bien. De toutes façons, j'avais presque fini. Tu n'auras qu'à finir d'enrouler le pansement toi-même.
- Je vais le faire. »
Le médecin Souberbielle se lève alors en retirant ses lunettes et prend sa sacoche avant de prendre congé. Louis Saint-Just prend sa place auprès du lit et continue d'enrouler le tissu. Après le départ du docteur, règne une atmosphère étrangement tendue, que brise Robespierre. « Et bien ? Tu voulais me parler ?
- Oui, Maxime. Quand j'ai su qu'on t'a tiré dessus, je me suis inquiété...
- Oh, ce n'est rien. Je ne souffre pas, tu sais. Hormis dans mon orgueil. Je m'en remettrai.
- J'ai donné pour consigne aux conventionnels de s'armer désormais lors de leurs déplacements. Nous ne pouvons pas courir le risque de voir la République décapitée par des fanatiques en un moment pareil, explique Saint-Just, en arrivant au bout du tissu.
- Sage décision, commente son ami en saisissant l'extrémité de la bande. Il y a une épingle sur le bureau, pour maintenir le pansement, signale-t-il.
- Mais, ajoute le bouillonnant représentant de l'Oise en fixant le pansement à l'aide de l'épingle, il serait de bien meilleur rapport, pour assurer la sécurité publique, que la garde nationale...
- Il n'en est pas question, Saint Just ! l'interrompt brutalement le blessé. Après les événements du dix, je tremble rien qu'à l'idée de donner à la force armée plus de pouvoir encore.
- Mais Hanriot est sûr...
- Lui, oui, mais que dire de son état-major ? Et puis, l'armée a manqué, déjà, déferler sur Paris. Depuis trois mois, toute notre action s'est tendue vers un seul but : éviter la dictature militaire. En envoyant la force armée abattre la Convention, nous en sommes passés si près... Et tu voudrais, toi, Saint-Just, prendre le risque de nous y plonger corps et bien ? N'est-ce pas toi qui craignait de voir la Révolution coupée du peuple, suspendue dans le vide ? » En parlant ainsi, Robespierre s'est redressé soudainement, agitant son bras sous le nez de Saint-Just.
« Calme-toi, mon ami. Tu vas te faire du mal... Non, reprend celui-ci après un temps, rassure-toi, je ne veux pas d'une dictature, et je comprend tes inquiétudes. Mais, ce jour, nous avons assisté au triomphe de notre cause. Enfin la situation n'est plus précaire, et les tièdes ont couronné l'action des audacieux. Le peuple a fêté la Constitution, et il pleure à présent le malheur qui te touche. La Révolution a de nouveau les pieds sur terre.
- Et moi je te dis que les soldats doivent rester dans leurs casernes, sans quoi nous filons droit vers la dictature ! Pas forcément celle de l'armée, certes... mais peut-être aspire-tu à l'exercer toi-même !
- Comment ose-tu ? » Dans un seul geste, Saint-Just s'est dressé d'un bloc, jetant son chapeau de l'autre côté de la pièce, ramenant devant lui son poing fermé. Et face à ce visage soudain durci, aux yeux écarquillés d'indignation, aux lèvres serrées de colère au point de ne plus former qu'une ligne pâle, Maximilien se perd dans la contemplation de cette figure d'ange implacable encadrée d'une chevelure de jais, fine et soyeuse, qui dégouline par-dessus des épaules fermes et droites en bondissantes et chatoyantes cascades jusque sur l'élégant habit noir de son ami. Un instant, il clos les yeux.
« Excuse-moi, reprend-t-il d'une voix soudainement calmée. Mes mots ont dépassé ma pensée. C'est que, vois-tu, j'ai été pour ainsi dire perdu ces deux dernières décades.
- Si tu avais siégé plus souvent à la Convention, si tu étais resté au Comité, tu saurais que je n'ai pas compté ma peine pour soutenir la République, répond le jeune outragé d'un ton égal derrière lequel sourde une agressivité contenue. Ton accusation fallacieuse me blesse, Maxime, car elle vient d'un homme qui ne sait pas de quoi il parle. Je t'ai connu plus prudent.
- Je t'ai demandé de m'excuser, Saint-Just.
- Depuis trop longtemps, tu n'as plus participé à la vie publique de ce pays, Maxime, alors qu'il a tant besoin de toi. En ces heures délicates pour nous tous, tu nous abandonne, tu te réfugie dans un havre de paix qui t'isole du monde extérieur. » Il marque un temps d'arrêt, semblant hésiter à poursuivre son propos. « Et maintenant, j'apprends de Couthon que tu songes à te marier. »
- Cela te poserait-il un problème, Saint-Just ?
- Et bien, puisque tu me le demandes, oui, cela me pose un problème !
- Et en quoi, je te prie ?
- Tu le sais fort bien, Maxime. Cesse de t'aveugler toi-même, ouvre donc un peu les yeux !
- Je ne fais que ça, Saint-Just. Mais je ne vois pas en quoi ce projet peut être néfaste. » Robespierre s'est relevé tout à fait à présent, et, assis au bord du lit, il a levé la tête en direction du jeune homme, qu'il regarde sans ciller, droit dans les yeux. Saint-Just ne peut supporter longtemps un tel regard et cède en détournant les yeux.

« Je vais te raconter, Maxime, une fort belle histoire que tu connais toi-même très bien.
- Je t'écoute.
- C'est celle d'un homme. Un homme audacieux, un homme admirable, qui a conquit l'estime de tous par ses principes et sa fougue à les défendre. Lors d'événements exceptionnels qui secouèrent son pays, cet homme fut à l'avant-garde des défenseurs du peuple et de la patrie. Chaque jour que Dieu faisait, il protégeait les faibles et imprimait sa marque dans le cours des choses.
- Jusque là, ce que j'entends est fort bien, Saint-Just. Où veux-tu en venir ?
- Attend, Maxime, car il vint un jour où cet homme admirable et admiré, cet homme qui incarnait plus qu'aucun autre la voie de la justice, cet homme bon et apprécié, trouva le bonheur privé dans les bras d'une femme, jeune et belle. Ayant trouvé son contentement, voilà que cet homme qui, peu de temps auparavant, se livrait tout entier à la cause du peuple, n'aspire plus qu'à la quiétude. Il s'oppose désormais à tout changement dans l'ordre des choses. Il se satisfait de la misère tant que lui peut jouir chaque instant de la vie. La fin de l'histoire, tu la connais, Maxime. S'étant fait l'ennemi de tout ce pour quoi il avait lutté jusque là, il périt, abattu par d'autres hommes qui l'avaient suivi plus tôt et qui étaient restés, eux, sur la voie de la probité et de la justice, qui ne s'étaient pas reniés, qui n'étaient guidés que par le soucis de l'intérêt général.
- C'est une... belle histoire, vraiment, Saint-Just. Mais ce n'est pas la mienne.
- Elle pourrait le devenir !
- Non, Saint-Just ! C'est faux ! L'homme dont tu m'as parlé, j'ai bien cru le reconnaître à travers ton récit. Si je ne me trompe, cet homme était corrompu bien avant la Révolution. Agent de toutes les factions, au service de tous les tyrans, il n'a jamais cherché que sa satisfaction personnelle. De notre œuvre salvatrice, il fut une voix tonitruante et écoutée, mais toujours il resta fidèle à sa nature. Car c'est homme était la duplicité incarnée, et chacun de ses élans de patriotisme n'aura été qu'un faux semblant. C'était un misérable qui trompait son monde de manière habile, pas un honnête homme ! Or, moi, honnête, je le suis. Intègre, je le suis. Je ne placerai jamais mon intérêt personnel au-dessus de l'intérêt général. Dès le début de ma carrière, j'ai été le défenseur des opprimés, et je n'ai pas hésité un instant à œuvrer gracieusement pour voir triompher leur cause. Je ne veux ni ors ni gloire, je ne cherche que le bien de toute l'humanité, et tu le sais, Saint-Just ! » Au cours de sa diatribe, Robespierre s'est dressé. Il fait face à son interlocuteur, qui le dépasse de presque une tête, et il a levé une main menaçante pour appuyer son propos. Sa voix, cassante, s'est affaibli tandis que, gouverné par la colère, il en oubliait de respirer. A la fin réduite à un filet à peine audible, elle eût semblé un murmure de désespoir. Haletant tandis que Saint-Just soutient sans broncher son regard, il lui semble soudain que le monde se met à trembler et se retrouve envahi de points blancs qui brouillent sa vision. Il se sent vaciller. Une main secourable le soutient et l'aide à se rasseoir puis à se rallonger. C'est celle de Saint-Just.
« Je vais devoir rentrer, Maxime. J'ai encore beaucoup de travail qui m'attend au comité. Ne nous quittons pas fâchés, je t'en prie. Je retire toutes mes insinuations si toi-même, tu retires les tiennes. Es-tu d'accord ? » Robespierre, dont le souffle est encore coupé et qui tremble trop pour répondre, acquiesce. « Couthon m'a dit que tu comptais revenir au comité dès demain. Après ce qu'il s'est passé ce soir, je comprendrais que tu ne le puisse, mais je voudrais savoir si, du moins, ta résolution n'a pas faibli. » Alors que son aîné encore agité de tremblements dégluti à toute vitesse pour lui répondre, Saint-Just le contemple d'un regard tendre en souriant. « Prend ton temps pour me répondre. Tu viens d'avoir un malaise.
- Je... viendrais... demain, répond faiblement, entre deux respirations, Robespierre.
- Et j'en suis heureux. Bon, je vais te laisser te reposer. Ne pensons plus à cette discussion. Nous nous verrons demain, alors. » Et sur ce, sans plus attendre, il se lève et part.

Quelques instants après son départ, la porte se rouvre. C'est Éléonore, qui vient aux nouvelles. Elle a trouvé à Saint-Just un air qui ne présage rien de bon. D'ailleurs, il est parti en coup de vent, sans même prendre la peine de la saluer, contrairement à son habitude. Elle a un instant craint que la dispute qu'elle a deviné à quelques éclats de voix n'ai dégénéré et que son cher Maximilien soit blessé, mais elle s'est vite rassurée. Malgré son caractère parfois emporté, elle sait que jamais Saint-Just n'eût pu porter la main sur Robespierre. C'est un ami trop cher à son cœur. Néanmoins, elle vient voir si tout va bien ; si, par hasard, son grand homme aurait besoin d'elle. Elle le voit. Il est couché dans son lit, les yeux clos. Sa respiration est régulière ; peut-être dort-il déjà ? Le drap est roulé en boule, repoussé sur le côté. Elle entre. Elle contemple un instant en silence l'homme allongé. Il est torse-nu, le ventre ceinturé d'une bande de tissu blanc. Tendrement, elle pose sa main sur son front pour vérifier qu'il n'est pas fiévreux, et le couvre de son drap. Puis elle éteint la bougie du bureau et se retire silencieusement.
Robespierre ne dort pas. Mais il n'a pas entendu qu'on entrait, il n'a pas senti la main qui lui a touché le front ni le drap duquel on le recouvrait. Il ne s'est pas non plus rendu compte qu'on éteignait la bougie ni qu'on partait en refermant la porte. Son esprit tout entier est comme oppressé par un marteau qui lui semble marteler l'intérieur de son crâne tandis qu'il essaye de réfléchir. Sa crise n'est pas encore passée, il sait qu'il mettra plusieurs heures à totalement s'en remettre. Il a l'intuition certaine que Saint-Just ne lui a conté cette fable sur Danton que pour lui dissimuler son vrai sentiment. Il y a une autre raison pour laquelle il a manifesté sa désapprobation de son mariage avec Éléonore. Mais il n'a la force de se demander laquelle.
Sur le chemin du retour, Saint-Just est quelque peu accablé. Depuis l'épuration des comités et l'éviction de Carnot, il est seul chargé de mener la guerre. La paix prochaine avec l'Espagne que lui a annoncé Barère ne peut que le soulager, car il lui semble que la tache est trop lourde pour lui. Mais Barère a souvent autrefois soulevé des espoirs qui se sont révélés être vains. Certains, même, aux Jacobins, l'ont soupçonné de sciemment couper la France de tous les alliés qu'elle pourrait avoir en Europe, afin d'épuiser la Révolution. Mais fi de ces soupçons ! Il en est las... Il rêve de retourner bientôt en mission sur le terrain. Commander les troupes, les organiser, combattre avec les hommes, charger avec eux, à pied ou à cheval, le fusil ou le sabre à la main, voilà la seule manière dont il faudrait faire la guerre. Au lieu de quoi, il passe son temps depuis vingt jours à gérer les querelles entre généraux, à réfréner les ardeurs conquérantes de Hoche et des autres, à imposer partout l'autorité des comités et de la Convention. Il mène les batailles depuis le bureau militaire que Carnot avait - efficacement, il faut le reconnaître - remanié en août de l'an I, entouré de gradés et d'ingénieurs aussi jeunes et exaltés que lui, penché toute la journée sur des cartes qui, lorsqu'elles ne sont pas fausses ou erronées, ne sont pas suffisamment à jour. Il doit aussi, avec Prieur de la Côte d'or - revenu d'urgence à Paris le onze thermidor - et Lindet, veiller aux approvisionnements en armes, munitions, fournitures et subsistances. Et comme si ces taches ne suffisaient pas, il lui faut sans cesse affronter les manœuvres politiciennes de la Convention et des autres comités qui cherchent à empiéter sur ses prérogatives... Ah ! Il vaut mieux n'y pas penser. Voilà trois jours qu'il n'a, pour ainsi dire, pas fermé l'œil. Il est à bout. Heureusement, demain, son cher ami Maximilien, le meilleur d'entre tous, sera à nouveau à ses côtés. Il pourra se reposer sur lui, et seulement mener la guerre. Enfin. Tandis que ses pas laissent leurs marques sur la terre meuble des rues, il sifflote gaiement.
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MessageSujet: Re: Uchronie robespierriste   Mar 22 Mar - 17:19

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Dans les couloirs du pavillon de Flore, siège du comité de salut public, Robespierre avance à pas nerveux vers la salle de réunion, le visage fermé comme à l'accoutumé, sur le nez ses bésicles aux verres teints en vert pour lui reposer les yeux. Un couloir, un autre, une porte. Le voici dans le vestibule. Deux soldats en gardent l'entrée principale. L'entrée secondaire est située dans une pièce voisine qui communique avec le vestibule à l'aide d'une porte, perpétuellement ouverte, qui accueille le bureau des sollicitations. L'huissier en charge est assis à son bureau, triant les courriers entrant et sortant selon leurs origines, destinations, expéditeurs et destinataires. Le comité entretient de nombreux correspondants dans toute la France, et chaque membre a ses propres agents. La défiance à l'égard des représentants en mission n'a fait qu'accroître leur nombre, ainsi que la tache des administrations qui croulent littéralement sous la masse de papier. Alors qu'auparavant de rares lettres éparses peuplaient le bureau, c'est désormais une pile toujours plus importante qui s'accumule. Il va falloir songer à doubler les effectifs. Mais le comité n'a pas réussi a augmenter son budget. Il est resté de cinquante millions, alors que l'inflation dans l'intervalle n'a cessé d'augmenter. Il ne peut pas se permettre d'embaucher. Heureusement, sa tache bientôt sera achevée. La Convention devrait se dissoudre dans un mois, avec la réunion de la nouvelle Assemblée Nationale.
Saluant d'un geste sec les soldats en faction, Robespierre entre dans la salle de réunion et va directement vers sa chaise sans faire plus de manière. Depuis longtemps déjà ses collègues se sont habitués à son manque de politesse et à la sécheresse de ses manières, aussi ne s'en formalisent-ils pas. Et puis ils ont tant de travail ; ils n'ont pas de temps à perdre en vaine courtoisie.

« Dis-donc, citoyen Robespierre, tu pourrais nous souhaiter le bonjour, tout de même. »
La voix grave et laconique de Cambon s'est élevée dans la pièce, interrompant le bruit des plumes sur le papier et les murmures. Robespierre relève la tête. Cambon. Il a beau savoir que cet homme a été réintégré au comité depuis bientôt vingt jours, il n'arrive toujours pas à se faire à l'idée de siéger auprès de lui. Il hait - cette haine, d'ailleurs, est réciproque - et méprise Cambon-famine dont la politique au comité des finances est responsable de la crise des subsistances qui sévit depuis bientôt six mois. Cambon qu'il a dénoncé comme l'affameur du peuple dans son fameux discours du huit thermidor. Cambon que sa fortune met à l'abri du besoin, qui n'est pas loin de partager les vues de feu le peu regretté Danton sur la politique sociale. Cambon qui est si éloigné du peuple français que, si on l'écoutait, on abolirait le culte catholique et interdirait aux pauvres de se plaindre de leur condition. Le grand écart entre Danton et Hébert, qui ne s'explique que par la haine du Bien, de la Justice et de la Vertu. Sans doute en l'élisant, le dix-sept thermidor, la Convention estimait-elle que c'était là permettre de ressouder tout à fait le gouvernement. Après tout, s'il est méprisable et haïssable par les idées qu'il professe, il n'est ni traître ni malhonnête. Il peut se permettre ce luxe de vivre auprès des brigands sans partager leurs vices. En vérité, depuis son élection, il s'est employé sans cesse à isoler les malheureux Saint-Just et Couthon du reste du comité. Et maintenant que Robespierre - qui ne l'avait jamais officiellement quitté mais n'y avait pour ainsi dire plus siégé depuis deux mois - est de retour, il s'acharne sur lui. Mais l'Incorruptible est d'une autre trempe. En vérité, loin d'être le garant de l'unité du gouvernement, Cambon est un facteur de division supplémentaire, toujours à prendre le contre-pied du salut public. Sans doute laisse-t-il souvent les mots dépasser sa pensée, mais ça n'est pas une excuse. A force de manœuvres, il épuise le comité en vaines discussions. Fort heureusement, les autres membres nouvellement élus ne sont pas tous de cette trempe.
Lorsque Barère, à la tribune, avait avancé qu'avec l'arrestation de Carnot, Collot et Billaud-Varenne le comité de salut public, réduit à huit membres dont trois étaient en mission quasi perpétuellement, ne pouvait plus assumer correctement sa tache, on avait convenu d'intégrer de nouveaux membres. Contrairement à l'usage, c'est sans avis préalable du comité que la Convention a élu les nouveaux membres. On a aussi décidé de remplacer Hérault de Séchelles, qui avait périt plusieurs mois auparavant, entraîné dans le sillage des affaires de Danton. Une voix même a fusé de la Montagne, demandant qu'on remplace Robespierre qui, de notoriété publique, ne participait plus aux travaux du comité, mais Barère et Saint-Just ont rejeté vivement cette proposition. Les quatre élus ont été Cambon, Thuriot, Merlin de Thionville - Merlin-Mayence, comme le surnomment les patriotes des sections, convaincus qu'ils sont qu'il est l'artisan de la chute de la cité aux mains des troupes coalisées qui l'assiégeaient en mille sept cent quatre-vingt-treize -, la créature de Roederer, et Dubois-Crancé, tous adversaires acharnés de Robespierre, divergents dans leurs opinions mais constants dans leur opposition à tout changement du régime de la propriété, fusse pour garantir le pain quotidien des indigents. Lorsque, mis au courant des événements, Jeambon Saint-André - ancien hébertiste - et Prieur de la Marne - montagnard exalté -, qui supervisaient la construction de la flotte nationale au Havre depuis plusieurs mois, ont donné leur démission du comité, on les a remplacés de la même manière, et Duval et l'abbé Grégoire - le premier prêtre constitutionnel de France et le seul dans la Convention à encore arborer sa soutane - y ont prit place. D'orientation plus montagnarde que les autres nouveaux membres, ils ont à cœur la cause des indigents et se sont montrés, dès leurs premières séances, de vifs soutiens pour Saint-Just dans sa politique sociale, quoiqu'ils s'en éloignassent lorsqu'on sort de ce domaine particulier.

A part Prieur de la Côte d'Or - officier du génie avant la Révolution, comme Carnot, et intégré en même temps que lui au comité pour mener la guerre sans faire de politique -, qui supervise en permanence les productions et acheminements de poudre, de munitions, d'armes et d'uniformes sur les fronts de l'est et du sud, le comité de salut public siège entièrement à Paris. Ce sont donc neuf paires d'yeux qui se sont levées sur Robespierre quand Cambon a laissé échapper sa remarque peu amène. L'Incorruptible s'est arrêté et a retiré ses bésicles, qu'il tient repliée à la main comme lorsqu'à chaque fois qu'il prend la parole en public. Il darde un regard noir sur l'impétrant, qui s'est arrogé la haute-main sur les finances, malgré le comité qui les a spécifiquement en charge, et malgré Robert Lindet, qui s'occupait depuis plus d'un an des approvisionnements. Mais Cambon n'est pas un homme très impressionnable. Il soutient ce regard, le renvoie comme un miroir à son auteur. L'atmosphère, fébrile quelques instants auparavant, est devenue étouffante en un instant de silence. Robespierre ne dissimule pas son agacement lorsqu'il lâche du bout de ses lèvres pincées : « Salut et fraternité, citoyens. » Soucieux d'éviter la division, Barère invite alors, avec cet engouement feint de conciliateur qui est sa spécialité, l'arrivant à prendre place. Lentement, sans baisser la tête mais en cessant de fixer Cambon, Robespierre s'assoit. De chaque côté de la table se trouvent cinq chaises. En bout de table, Couthon, sur son siège roulant, fait face à une chaise vide - celle de Prieur de la Côte d'Or. A sa droite, à l'angle, du côté de la fenêtre, Robespierre a prit place, à côté de Saint-Just et en face de Duval, qui siège à la droite de Grégoire. Au centre, Barère, entre Saint-Just et Merlin - qui occupe la place jadis habituellement dévolue à Carnot -, fait face à Thuriot, qui a prit place entre son ami Cambon et Grégoire. Enfin, à droite de Merlin, Lindet n'a pas bougé de place, tandis que Dubois-Crancé s'est installé face à lui.
La disposition des membres reflète avec une évidence dangereuse les accointances de chacun. Si au bloc ferme constitué par les « triumvirs » - ainsi que les surnommaient encore leurs adversaires le neuf thermidor - Robespierre, Saint-Just et Couthon se joignent parfois l'ardent Duval et le probe Grégoire, voire l'inconstant Barère - toujours du côté de la majorité du moment - et quelques rares fois l'honnête Thuriot, qui a autrefois cheminé aux alentours des amis de Danton sans trop s'impliquer dans leurs manœuvres, Merlin de Thionville, Dubois-Crancé et Cambon, auxquels il convient souvent d'ajouter le brave Lindet, qui épuise seul depuis plus d'un an la tache de cinq ou six hommes sans guère se mêler des querelles qui agitent le comité, leurs sont résolument opposés et attirent souvent leurs voisins à leurs vues, tant et si bien que triomphent souvent des compromis irrésolus, certes conçus par l'indéniable intelligence politique de Barère - qui, de l'aveu même de Robespierre, permet le bon fonctionnement du comité par ses dispositions à la synthèse et son talent à l'expression -, mais qui ne reflètent que trop les conflits internes du comité. La politique du gouvernement révolutionnaire dont le comité est sensé donner la direction se retrouve bien souvent en contradiction avec elle-même, en tous cas la ligne suivie est floue. L'irrésolution ayant gagné la Convention même, qui applaudit les bons orateurs pour peu que leurs propos soient creux et leurs propositions sans importance, c'est tout le gouvernement qui se laisse dériver sans réagir. Les comités ont eu peine à faire appliquer les décrets de ventôse. Ils n'ont pu établir la liste rééxaminée du maximum des prix qu'in extremis, confrontés qu'ils ont été aux oppositions au sein de la Convention dirigées par Sieyès et Cambon - qui ne siégeait pas encore au comité de salut public. Ils n'ont pas même encore convenu du procédé par lequel les actions des anciens représentants en mission vont être examinées. Et ils perdent leur temps en querelles sur les soixante-et-quelques girondins emprisonnés - une vingtaine est toujours en fuite - que certains voudraient voir libérés alors même que la Convention les a unanimement décrétés d'arrestation - Robespierre lui-même a tout fait pour leur éviter le passage au « rasoir national » - et que leurs suppléants les remplacent depuis lors, ou bien ils débattent, comme aujourd'hui, du sort à réserver aux prêtres réfractaires !

Bien souvent ces discussions stériles dérivent sur le sort à réserver au culte catholique - en ces occasions on voit, miracle !, Cambon et Duval unis contre Merlin et Robespierre, et Grégoire et Dubois-Crancé contre Saint-Just et Lindet -, ce qui n'entraîne rien d'autre que d'inutiles proclamations de haine contre les traîtres et appels à l'humanité et à la magnanimité envers les innocents. Thuriot déjà commence : « J'ai appris par l'agent national Guillaume de Nantes que des citoyens d'une ville avoisinante ont porté à la commune une pétition pour le rappel de leur prêtre, proscrit comme réfractaire. Ils réclament en outre que le dimanche, et non plus le décadi, devienne jour chaumé...
- Les ouvriers de Lyon ont la même réclamation ! l'interrompt Couthon.
- Je ne vois pas l'intérêt de telles pétitions. Si l'on crée une exception pour telle ou telle église, nous courrons droit au fédéralisme, lance Cambon.
- Il ne s'agit pas de cela, réplique Thuriot. Elle n'a d'intérêt que dans la mesure où elle témoigne de l'attachement de l'immense majorité de la population à ses curés de campagne.
- Pff ! lance dédaigneusement Cambon. Il lui faudra se défaire d'un tel attachement, au peuple. Les prêtres sont les premiers propagateurs du royalisme. Leur retour provoquerait une nouvelle Vendée. Déjà que nous avons du mal à écraser la première...
- Est-ce de ma faute si Charrette et les autres chefs de l'insurrection ont trouvé refuge dans les bois ?
- Pas du tout, Saint-Just. J'observe simplement que nous ne pouvons pas nous payer le luxe de rouvrir les églises. Il faudrait même en fermer plus encore.
- Mais celles qui restent sont tenues par des jureurs, fidèles à la République et à la Constitution ! proteste Grégoire, lui-même prêtre jureur.
- Pour toi, je veux bien, réplique Cambon. Mais les autres... Une bande d'hypocrites ! Et tu le sais bien !
- Comment ose-tu tenir pareils propos ! répond Grégoire en haussant le ton.
- Le secours de la religion est primordial pour le peuple ! renchérit Merlin, hurlant presque
- Le peuple se nourrit de superstition ? crie carrément Duval. La belle affaire ! Nous n'avons qu'à en substituer une nouvelle à l'ancienne, qui ne nous gênera pas !
- La « déesse Raison » ? demande, goguenard, Couthon, qui, franc-maçon, ne tient pas en haute estime ces billevesées athées et théophilantropiques.
- Mais quel besoin est-il... » commence Lindet, avant d'être soudainement interrompu par Robespierre qui, s'étant levé, hurle à pleins poumons un péremptoire : « Assez ! »
D'un coup après cette exclamation le silence s'est imposé. Tous les regards, écarquillés par la surprise, sont tournés vers Robespierre, d'habitude si mesuré dès qu'il est question de religion. « Ne voyez-vous pas que la Révolution court droit à sa ruine et que nous nous querellons sur des questions sans importance ? De tout le gouvernement, il n'y a que le comité de législation qui fait son travail, et encore n'a-t-il d'autre tache que d'organiser les prochaines élections ! La constitution appliquée, le gouvernement sera entre les mains d'une Assemblée nouvelle. Si nous n'y prenons pas garde, les factions rétabliront le trône et l'autel, sortiront un Louis XVII du Temple, ou bien porterons un Orléans, un York ou un Stuart à la couronne de France. Alors nous aurons beau jeu de discuter de la réintégration des prêtres réfractaires. Notre tache, primordiale, est de consolider la Révolution pour que la République s'installe sans peine ni heurt. Or, le terme est proche où l'Assemblée Nationale va être élue. Nous sommes aujourd'hui le six fructidor. Dans vingt-neuf jours auront lieu les élections. Dans trente jours, trente-cinq au pis, la France aura un corps législatif et un conseil exécutif dont nous ne pouvons pas préjuger de la politique qu'ils vont mener. Et au lieu de graver dans le marbre notre résolution, nous nous perdons en atermoiement sans fin.
- Mais enfin Robespierre, argue Thuriot, ces questions sont importantes !
- Sans doute, réplique l'intéressé, mais elles peuvent être réglées, et plus justement, par le gouvernement qui vient. Il en est d'autres, plus importantes, qui requièrent toute notre attention.
- Lesquelles ? demande dans le silence qui suit l'affirmation la voix soudain suave de Cambon.
- Par exemple celle des subsistances, Cambon ! » répond Robespierre en insistant sur le dernier mot, soulignant sa réplique en se penchant vers son interlocuteur honni, le regard pointé vers lui, les mains appuyées sur la table. Aucun parmi les onze n'ignore que l'Incorruptible tient Cambon pour le principal responsable de la crise des subsistances. Ce dernier marque un silence d'autorité tout en se reculant jusqu'au fond de son siège, un demi-sourire méprisant aux lèvres. « Je comprends tout à fait le soucis qui te ronge, Robespierre. Il t'honore, toi, l'Incorruptible, toi l'ami du peuple - à cette évocation du surnom de Marat, Robespierre, qui ne l'aimait guère, tique imperceptiblement -, toi le restaurateur de la Liberté, toi le père de la Patrie - la mention de ces titres qu'il déteste le fait franchement grimacer -, mais c'est là le soucis d'un philanthrope, pas d'un homme d'état. Tu veux que chacun, tous les jours, puisse manger à sa faim. Cela est bel et bon. Mais ce n'est que vœu pieux, venant d'un homme qui ignore tout de la gestion des finances. » Avec cette sentencieuse réplique qui dissimule mal le procès en incompétence, chacun comprend que démarre une joute entre les deux ennemis, qui se soldera soit par la définitive éviction de l'un d'eux, soit par une division durable, peut-être irrévocable, au sein du comité. Pourtant, tandis que Robespierre se rassoit, tandis qu'il retire ses bésicles, tandis qu'il ferme les yeux en soupirant, nul n'ose intervenir pour tenter d'enrayer le mal. Chacun attend la suite de l'affrontement.

« Certes, Cambon, je ne peux comme toi prétendre à beaucoup d'expérience dans ce domaine de la gestion des finances publiques. J'avoue sans honte que m'est étranger cet art de sacrifier l'intérêt général à celui des financiers, la vie des pauvres au confort des riches. J'admets volontiers ne pas savoir dissimuler sous de savantes écritures la spéculation qu'une poignée d'individus, cette nouvelle aristocratie de la richesse qui est pire que l'ancienne que nous avons justement dépossédée de tous ses privilèges, opère sur les richesses de notre patrie, qui sont grandes. Je confesse sans détour n'être pas doué de ce talent si particulier qui amène à considérer la mort de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants comme un mal nécessaire devant la perspective de ne pouvoir rembourser quelque banquier, déjà enrichi et engraissé au-delà de toute mesure. Oui, Cambon, je cultive cette haute ambition que tous les Français peuvent manger à leur faim en quelque lieu qu'ils se trouvent et à quelque moment que ce soit. Oui, Cambon, cela t'apparaît sûrement un vœu pieux, comme t'eût sûrement apparu un vœu pieux la Révolution avant mille sept cent quatre-vingt-neuf, comme t'eût sûrement apparu un vœu pieux la République avant le dix août. Si nous ne cultivons pas l'ambition la plus haute, rien ne se fait jamais. Nous avons hier aboli la royauté, l'esclavage, la peine de mort. Demain, nous abolirons la famine et la misère. Autrement, à quoi bon fonder la première République du monde ? »
Au cours de la tirade, l'accusé ne s'est pas départi de son sourire moqueur, mais son regard s'est affolé. Sûr de lui quelques instants auparavant, il est maintenant pour ainsi dire aux abois, cherchant dans les visages soigneusement fermés et neutres de ses collègues quelque signe de soutien ou de réconfort. Lorsque la voix de l'Incorruptible laisse place au silence, il sait qu'il doit seul fourbir ses armes contre ce bretteur qui en a abattu d'autres, et lesquels ! Pour sûr qu'il est de son bon droit, Cambon sent que l'affaire est, pour lui, mal engagée. Et ce silence qui s'éternise ! C'est le plus insupportable. L'affolement le gagne tant qu'il craint de desserrer les poings de peur que ses mains tremblent. Il en a oublié de déglutir, et c'est d'une voix au départ faible et aiguë, un filet à peine audible qui gagne en intensité non sans provoquer la gêne et l'embarras, qu'il réplique : « Il est aisé d'invoquer de grandes idées généreuses lorsqu'on n'en précise pas les modalités. Tu as raison d'invoquer pour la France les plus hautes ambitions, mais elles restent lettre morte si elles sont cantonnées à de grandes et belles phrases sans plus de contenu.
- C'est là un bien mauvais procès que tu me fais, Cambon, réplique Robespierre qui s'est redressé et regarde de haut son contradicteur. Comme toi je suis directement en charge de la conduite des affaires du pays. Comme nous tous, ajoute-t-il et désignant les autres membres, qui approuvent. Les idées que je professe n'ont pas vocation à n'être que des gémissements, mais à se trouver traduites dans les faits. Sont-elles plus absurdes que la paix avec l'Espagne que nous avons signée le premier fructidor, il y a cinq jours, t'en rappelle-tu ? Ou bien que l'alliance conclue avec les cantons suisses et, même, les provinces unies de Hollande, lesquelles étaient jusqu'à présent nos ennemies ? Ou bien que les souhaits répétés de voir nos armées enfin triompher partout des ennemis de la patrie et de la liberté ?
- Non, non, je te l'accorde, capitule Cambon. Mais les circonstances présentes sont pénibles. Toi-même tu as mentionné le peu d'entrain de la Convention...
- Pour entrainer la Convention derrière notre politique audacieuse, nous ne manquons pas de talents ici-même, remarque Couthon, d'une voix égale.
- Mais enfin ! lance, excédé, Cambon. Il faut bien que les finances se stabilisent, s'équilibrent ! La situation est déjà tellement préoccupante !
- Je suis d'accord avec Cambon, signale Lindet. Sans finances stables, rien n'est possible. Une politique trop audacieuse risquerait d'engendrer un déséquilibre que personne ne pourrait contrôler.
- Sans oublier, ajoute Thuriot, que d'aucuns verraient dans cette politique sociale un premier pas vers la remise en cause de la propriété.
- La propriété, réplique Robespierre sèchement, est garantie par la Constitution. Ses limites aussi. Faut-il vous la faire relire ?
- C'est entendu, Robespierre, consent Cambon, soulagé de ne plus batailler seul. Mais certaines personnes peuvent craindre pareille éventualité alors même que la Constitution fixe avec sagesse les bornes à ne pas franchir.
- Et je maintiens, ajoute Lindet, que nous courrons le risque de voir s'effondrer les finances du pays, déjà bien mises à mal par la guerre...
- Je sais, l'interrompt Saint-Just en levant la main comme au collège comme il en a l'habitude lorsqu'il prend la parole au comité, mieux que quiconque à quel point des finances saines et stables sont essentielles à la guerre. Je sais aussi que la guerre étrangère, plus encore que la guerre intérieure, est notre péril le plus urgent. Mais force est de constater que sur ce point-là, le péril s'est considérablement réduit. Au sud, les royaumes italiens sont divisés. Maintenant que la paix est signée avec l'Espagne, l'armée d'Italie a doublé ses effectifs à l'initiative des généraux Jouan et Bonaparte, et bientôt les menaces et les promesses des anglais ne suffiront plus à convaincre Sardes, Piémontais, Lombards et même le royaume de Naples, de nous combattre. L'alliance avec la Hollande a pour ainsi dire brisé l'unité de nos ennemis. Barère nous a apprit hier que le roi de Prusse est tout près à nous faire la paix. L'électeur de Bavière lui-même a sérieusement envisagé de chasser les émigrés de Coblence. Bientôt la grande alliance des monarchies européennes n'unira plus que l'Autriche, la Russie et l'Angleterre, nations promptes à se déchirer sur la question de la Pologne. Si l'on excepte les troubles récents en Belgique et en Savoie, la situation extérieure est meilleure qu'elle n'a jamais été depuis le début de la guerre, et bientôt les soldats seront rendus à leurs foyers. Dans ces conditions, à moins d'une catastrophe d'une ampleur inédite, je vois mal en quoi la situation présente est un obstacle à la politique que préconise le citoyen Robespierre. »

Le silence qui accueille cette longue réplique montre bien la gêne qu'ont Cambon, Thuriot et Lindet à faire valoir la nécessité de l'équilibre des finances. Ils sont tirés d'affaire par Merlin de Thionville : « Puisque le péril extérieur n'est plus si terrible qu'il fut autrefois, sans doute nous faut-il plutôt examiner le péril intérieur. La distribution des biens des proscrits aux indigents a engendré des rancœurs un peu partout...
- Elle a aussi permit qu'émerge une classe de propriétaires qui doivent tout à la Révolution, et qui lui sont d'autant plus attachés ! réplique véhémentement Duval. Et cette sorte nouvelle de révolutionnaires, non plus seulement par conviction mais par intérêt, nous pouvons l'étendre en réglant le problème des subsistances par des mesures radicales. Dans les départements, dans Paris même, le peuple souvent regrette que la guillotine ne tombe plus sur les accapareurs et les spéculateurs. Il y voit le signe d'une union fraternelle entre les coquins et le gouvernement révolutionnaire. Nous nous sommes nous-mêmes, et à raison, privés du barbare instrument de la mort, qui a jadis suscité dans le peuple un vaste élan d'adhésion. Compensons la judicieuse perte de cette barbarie par une politique audacieuse. Que le pauvre doive à la République, plus que son maigre bien, son existence : nous garantirons ainsi à la République une base solide, que les campagnes encore infestées par la superstition et le royalisme ne suffiront à renverser. » L'argument, semble-t-il, a fait mouche chez les adversaires des mesures sociales.
« Mais, objecte Thuriot, cela ne règle pas le problème des modalités. Allons-nous fouiller chaque grenier, chaque cave, chaque maison de paysan pour lui prendre le grain qu'il a mit de côté et refusé de vendre malgré la loi ? Allons-nous acheter encore du blé d'Amérique ? Ou bien de Hollande ? Les armées qui stationnent aux frontières ou en pays ennemis devront-elles finalement se nourrir au détriment des pays conquis ?
- En fait, avance Cambon, la base même du problème provient de ce que notre système financier est déséquilibré. Les différentes émissions d'assignats, les ateliers anglais qui en diffusent chaque jour des faux par milliers, la différence des prix du blé suivant qu'on se trouve en Bretagne ou en Gascogne, tout cela empêche que soit menée la vaste action que nous envisageons. Pour régler la crise des subsistances, il nous faut également régler celle des assignats. » Chacun alors, non sans remarquer avec malice que l'orateur s'est rangé désormais sans réserve à l'opinion de Robespierre, constate la sagesse de ces paroles. On convient après une heure de discussion technique que Cambon rédigera avec l'aide du comité des finances qu'il dirige en sous-marin un rapport sur le règlement des assignats et leur remplacement par un système monétaire numéraire qui garantit la stabilité des finances et la continuité des échanges commerciaux, tandis que Lindet et Duval seront chargés de mettre en place une administration générale des subsistances, sur le modèle de celles du département de la Seine et de la commune de Paris. De leur côté, Saint-Just et Prieur de la Côte d'Or vont devoir assumer une démobilisation progressive, et confier à la production civile une partie des ateliers dédiés aux fournitures militaires. Enfin, Robespierre et Barère devront présenter la nouvelle orientation politique devant la Convention, tache qui n'est pas la plus aisée.

Un mois à peine avant son terme, la Révolution a prit son tournant social.

Mais nul encore ne l'a remarqué, et la séance se poursuit : il est encore question des bandes insurgées en Bretagne et en Vendée, des contacts très encourageants noués avec le nouvel ambassadeur des États-Unis d'Amérique, Monroe, qui remplace depuis peu le très hostile Morris, des rapports des agents du comité un peu partout en France, de la délicate question de l'instruction publique, que Grégoire voudrait voir donnée gratuitement à tous les enfants de moins de douze ans en français, de celle, toute aussi délicate, de l'utilisation des églises pour les fêtes décadaires et civiques, des persécutions contre les Juifs dans les départements du nord-ouest : Bas-Rhin, Moselle, Mont Tonnerre, Sarre et Rhin et Moselle, des autorités locales dans le Var et le Bouches du Rhone, où les administrateurs choisis en remplacement des suspects de fédéralisme par Robespierre jeune et son collègue, l'hébertiste Robert de Saintes, lors du printemps dernier ne donnent pas satisfaction et sont suspectés de corruption et de népotisme, et bien d'autres sujets encore. La séance ne s'achève qu'à minuit passée, et les membres s'isolent chacun dans son bureau pour consulter les lettres de leurs agents respectifs, rédiger les rapports qu'ils ont en charge et consulter ceux des autres comités. A deux heures du matin passées, alors que Thuriot et Merlin regagnent leurs logis, Couthon se fait allonger sur une table à l'écart pour quelques heures de sommeil, imité par Saint-Just, Duval, Grégoire et Dubois-Crancé qui s'installent également sur place pour dormir. Seuls restent éveillés le bûcheur Lindet, qui ne dort que deux heures par nuit et rédige des missives en attendant d'aller superviser un prochain arrivage de grains à Paris, et Robespierre et Barère, qui mettent au point la stratégie à adopter pour convaincre la Convention de la justesse de vues du comité. Ces trois-là ne dormiront vraisemblablement pas de la nuit. Ils se rattraperont la nuit prochaine, où il pourront disposer de deux, trois, voire quatre heures de repos, tandis que d'autres membres veilleront à leur place. Le comité de salut public siège ainsi en permanence et demande de ses membres une incomparable abnégation.
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Uchronie robespierriste
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