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 Chambre avec vue sur l'ascenseur

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Gnomax

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MessageSujet: Chambre avec vue sur l'ascenseur   Dim 23 Jan - 22:18

Chambre avec vue sur l'ascenseur…

Phase 1 – L'arrivée

M. Exophtalme arrivait enfin à l'hôtel des Voyageurs, après un périple exténuant de 4 heures sur les petites routes du Tarn. Il gara son break, le véhicule-type du VRP standard, sur le parking privé de l'établissement. Arrêt du moteur, ultime délivrance… Il s'étira, se frotta les yeux, ouvrit la portière et sortit de l'habitacle, sa deuxième maison.

Chargé de ses bagages, il entra dans le hall de réception.
"- Ah ! Monsieur Exophtalme, l'apostropha l'hôtelier. Il a fait un bon voyage ?

- Bonjour, Monsieur Plastrounayre ! Le voyage a surtout été long et fastidieux, répondit Georges d'une voix empreinte de lassitude.

- Voilà sa clé, chambre 17, comme d'habitude. Une bonne douche, et plus rien n'y paraîtra, déclara l'hôtelier en ponctuant sa phrase d'un clin d'œil qui se voulait complice.

- Merci.

M. Exophtalme détestait cette utilisation de la troisième personne pour s'adresser aux gens.

M. E. prit l'ascenseur et arriva à l'étage de sa chambre, le deuxième.
Sa chambre. Celle qu'il occupait 3 nuits par semaine depuis maintenant environ 5 ans. Un lit avec édredon brun délavé, une table de nuit en Formica, une armoire. La salle de bain, en matériaux composites, était minuscule et avait, de toute évidence, été rajoutée pour augmenter le standing de l'hôtel et d'ainsi gagner la deuxième étoile, gage d'une meilleure fréquentation de l'établissement. Ses dimensions étaient si réduites que l'on aurait presque pu simultanément se doucher et procéder à la vidange naturelle des déchets organiques. Un chef d'œuvre de rationalisation…

Le haut du mur de la porte d'entrée était constitué d'une baie vitrée qui lui donnait une vue imprenable sur le puits de jour. C'est autour de ce dernier, rythmé par de nombreuses fenêtres, que se déroulait le couloir permettant d'accéder aux chambres. Ainsi, il pouvait voir le haut de la porte de l'ascenseur et contrôler contre son gré les arrivées et départs des clients de son étage. Il faut préciser que "contre son gré" est un tantinet abusif… M. E. aimait bien cette activité, concomitante à celle de regarder la télévision. Il pouvait ainsi connaître les petites habitudes des réguliers et, par là même, s'inquiéter des retards matinaux ou s'étonner de ceux du soir. Cette observation lui permettait de rompre la monotonie de son quotidien vespéral…

* *
*

IL flottait mollement dans le vide intersidéral, se laissant dériver, les flancs doucement caressés par les vents solaires. Il aurait été possible de deviner les étoiles au travers de son corps sans réelle substance. IL flottait dans cette état depuis longtemps. 10 000 ans peut-être ? Le temps n'avait pas de signification pour LUI.
Pourtant, IL venait subitement de remonter à un état de conscience plus grand. Un fumet intangible venait de frapper ses sens engourdis. Celui de la nourriture. Le signal semblait venir de cette petite planète bleue, là. IL se rendit compte qu'IL était affamé. Que son appétit s'ouvrait, gouffre sans fin. IL s'ébroua et prit, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, la direction de ce providentiel garde-manger.

* *
*

La douche fut effectivement réparatrice. Une fois ses ablutions terminées, M. E. prit le chemin du restaurant de l'hôtel, où il savait qu'il retrouverait les divers habitués, professionnels de la route et autres, et cela le mit de bonne humeur. Cette petite communauté lui permettait de conserver un semblant de vie sociale.
Il se dirigea vers la table des pensionnaires et gratifia les présents d'un chaleureux :

"- Salut la compagnie, ça gazouille ?

- Tiens, le Georges ! Comment ça va t-y bien ? Lui lança Pascal, un vieux de la vieille.

- On fait aller. Comme un lundi ! Répondit-il.

- 'lut ! Dirent à l'unisson Christian et Jacques."

Voilà, les platitudes d'usage avaient été dites, on pouvait rentrer dans le vif du sujet. C'est à dire une succession d'informations professionnelles et personnelles, du genre la fin des travaux sur le CD 911 à Villefranche-de-Rouergue et donc des attentes interminables, les aventures extra-conjugales de Roberto, un collègue de chez Cointreau ou encore le recrutement du Castres Olympique. Rien qui passionnait M. E., mais ce dernier participait à la conversation, par pur sens de la convivialité.
Après le déca du soir, M. E. prit congé de ses amis commensaux et remonta dans sa chambre. Dans son havre d'ennui.
Il alluma la télévision, par pur réflexe. Il aurait pu lire et combler ainsi son retard en matière de nouveautés littéraires, mais la fatigue étant la meilleure alliée de la flemme, il se contentait de regarder passivement les images.

Vers 21h10, il entendit l'ascenseur s'arrêter à son étage. Machinalement, il regarda par la vitre du haut depuis son lit et vit la porte s'ouvrir et se refermer. Il baissa le volume du téléviseur pour tenter de suivre les pas et d'ainsi deviner à quelle chambre ils se destinaient. Il fit le pari mental de la chambre 13, celle qui se situait sur le petit pignon, à gauche en sortant de la cabine. Il compta les pas qui faisaient grincer le parquet du couloir. Entendit une clé tourner.
Zut.
Perdu.
C'est la 14, se dit-il. Il remonta le son.
Une sensation désagréable s'imposait lentement à lui. L'impression d'être observé par les murs.

Le sommeil l'enveloppa insidieusement, progressivement, inéluctablement. Avant de sombrer, il eut le dernier réflexe d'appuyer sur le petit bouton rouge de la télécommande. Puis, plus rien…

Le lendemain matin, à 8h30, il se prépara : rasage, douche, parfumage, habillage. Son premier rendez-vous était tard et juste à côté de l'hôtel, pour une fois, ce qui expliquait la grasse matinée qu'il s'était octroyée. Puis il sortit en sifflotant très légèrement, de manière à ce que seul l'air sorte et compose la mélodie de A Night in Tunisia. La lumière de la chambre 14 était allumée.
Il descendit et alla dans la salle à manger. Il prit son petit déjeuner seul. M. Plastrounayre lui sembla quelque peu éteint ce matin-là. Pas un petit mot, pas un seul lieu commun. Rien. M. E. respecta son mutisme. Il avait dû avoir une nuit difficile…

Dans sa voiture, M. E. éprouvait un étrange malaise. Sa chambre lui manquait. Il mit cela sur le compte de la fatigue ou d'un réveil qui se prolongeait.
La journée lui parut longue. Très longue. S'éternisant plus que de raisonnable. Les clients se succédaient avec une morne monotonie.

Le soir arriva enfin. Il salua M. Plastrounayre d'un vibrant : "Bonsoir, comment ça va t-y bien ?". La réponse fut une sorte de grommellement difficilement compréhensible. En prenant sa clef au tableau, M. E. nota que celle de la chambre 14 manquait. *Déjà rentré ?* se dit-il surpris.
Arrivé à son étage, il put constater que la lumière de la chambre 14 était bizarrement allumée. En effet, il faisait encore jour en ce mois de juin et il n'était que… 18 h. D'une curiosité quasi maladive, il s'approcha de la porte de la 14 et y colla son oreille. Aucun son. Etrange. Sa curiosité était piquée. Il frappa. Aucune réponse ne suivit les 3 percussions sur l'huis. Il réitéra, un peu plus fort cette fois, mais le même silence lui fut retourné. Il s'enhardit et tenta d'ouvrir la porte. Elle n'était pas fermée. M. E. jeta un œil circonspect à l'intérieur. Personne. Sur le lit, des vêtements simulaient un corps humain, mais sans ce dernier à l'intérieur. Quelle drôle de manière de plier ses affaires, se dit-il. Il ressortit et descendit dans la salle du restaurant où, peut-être, le locataire de la chambre 14 se trouvait. Il n'eut pas de mal à constater que ce mystérieux individu n'y était pas, puisque personne n'était encore présent.
Bah ! Il prit le chemin de sa propre chambre, y arriva et y entra. Une sorte de délivrance le submergea avec une douce chaleur, semblable à celle que l'on éprouve devant l'âtre d'une cheminée où crépite un feu de bois (ce lyrisme de sa part, il faut en convenir, l'étonna).
Le même rituel que la veille déroula sa répétitive séquence. Douche, repas, télé, dodo.
Son sommeil était agité et fragile.

Schluip… clonk… schluip…clonk… schluip… clonk… schluip… clonk… schluip… clonk…

Ce bruit agaçant s'immisçait dans ses rêves, devenait si présent qu'il fut contraint au réveil.

*Qu'est-ce que c'est que ce truc ?* Se demanda t-il ? Le bruit persistait, semblait venir des murs. Peut-être du bas. Il regarda l'heure : 2h42. Il enfila son pantalon, un pull, ses chaussures (sans chaussettes) et sortit de sa chambre. Le couloir était vide. Bien sûr. Seul le bruit meublait le silence nocturne. Il entreprit de descendre par l'escalier. Au premier étage, le bruit s'amplifia légèrement. Il continua sa descente. Arrivé au rez-de-chaussée, il vit avec étonnement de la lumière à la réception. Habituellement, à cette heure, M. Plastrounayre était au lit et ronflait comme un bienheureux. Il décida alors de tenter une approche discrète, comme il l'avait vu faire dans les séries policières américaines, sauf qu'il n'avait pas de revolver. Arrivé à l'embrasure de la porte, il glissa un œil, plaqué sur le côté. Il découvrit M. Plastrounayre à son comptoir, immobile, fixant la neige de la télévision.
"- Ca va M. Plastrounayre ? Demanda t-il d'une voix qu'il espérait assurée."
Pas de réponse. Il s'approcha, mais aucune réaction ne semblait provenir de l'hôtelier. Il avisa la porte de la cave, ouverte. Après un dernier regard vers le réceptionniste, il décida d'aller voir. Le bruit semblait beaucoup plus fort, beaucoup plus net. Beaucoup plus inquiétant.
Au fur et à mesure qu'il s'enfonçait dans le sous-sol, la chaleur augmentait et des gouttes de sueur commencèrent à perler sur son visage, certaines finissant leur course au bout de son nez.
Au bas de l'escalier, il se rendit compte que là également, il y avait de la lumière. La porte de la chaufferie. Entrouverte. Il fit jouer le battant afin de libérer l'angle de vue et de constater l'origine du bruit. Il ne comprit pas ce qu'il vit. Une masse informe semblait recouvrir la chaudière et une grande partie des murs et du plafond.
Lorsqu'il prit conscience que cette masse avait entrepris l'escalade de ses jambes, il était déjà trop tard.
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Gnomax

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MessageSujet: Re: Chambre avec vue sur l'ascenseur   Lun 31 Jan - 0:08

Chambre avec vue sur l’ascenseur.

Phase 2 : Le passage

L’impression que quelque chose ne tournait pas rond titillait l’esprit embrumé de M. E. Il ne reconnaissait, ni ne comprenait ce qu’il voyait autour de lui. Le monde entier semblait monochrome, décliné en un camaïeu de bleu et baignant dans un très léger flou qu’il était loin de trouver artistique. Juste inquiétant.

Il ne parvenait pas à se rappeler ce qui s’était passé après qu’il ait vu cette chose écœurante l’escalader consciencieusement.
Même en faisant un effort.
Rien.
Juste cette sale impression d’une fin inexorable, imparable et… indolore, à part un léger engourdissement peut-être.

Il vit arriver une masse vers lui qui semblait bipède. En tout cas, elle était mobile et se dirigeait vers lui. Elle s’adressa même à lui :

« - Bienvenu à bord M. E., j’espère que votre dernière demeure vous plaira. Vous verrez, ici, les soucis du quotidien que vous avez pu connaître, n’ont plus cours. Finito. Schluss. Game over. Enfin la liberté ! Ou presque, ajouta t-il condescendant. Je m’appelle Max, dit-il en tendant une main que M. E. ne saisit pas.

- Presque ?

- Oui, il y a toujours deux ou trois choses à faire par ici, vous savez, répondit Max en récupérant sa main orpheline.

- Euuuh, non. Et… ici. C’est où ? Je ne suis pas sûr de goûter comme je le devrais cette situation, voyez-vous.

- Oui. Je sais. Je suis là pour vous briefer, comme on dit dans l’armée, déclara l’inconnu avec une suffisance insupportable, accompagnée d’un clin d’œil non moins insupportable.

M. E. était certain d’une chose au moins, il détestait cet individu. Etait-ce seulement le terme approprié, individu ? Il avait l’assurance tranquillement arrogante de l’abruti content de lui, débitant sa logorrhée incompréhensible. Une plaie. L’Homo cretinus cretinus archétypale dans toute sa splendeur dévolutionniste.

- Bon. Comment vous sentez-vous mon ami ?

- Dans le bleu, je crois.

- Ah ! Ah ! Très drôle ! Vous êtes impayable, vous alors.

Mais quel boulet pensa M. E. en son for intérieur. Même son rire est sinistre…

- Parlons peu mais parlons bien, poncifia le gentil organisateur. Commençons par le commencement.

- S’il vous plaît, oui.

- Alors voilà mon ami, dit le fâcheux en prenant M. E. par les épaules et en regardant vers le ciel avec un air empreint de gravité, vous êtes mort. Décédé. Effacé du grand registre. Annihilé. Vous avez été absorbé ou plutôt digéré par Lui, Le Mangeur. Vous appartenez maintenant au Grand Dessein. Vous êtes une partie du tout ; un élément de la structure, simple phonème de l’ultime discours ; un électron captif, dévoué serviteur d’une complexité supérieure : Le Mangeur. N’est-ce pas formidablement excitant ? Une nouvelle perspective d’avenir par delà la vie individuelle et inutile d’un simple humain. N’avez-vous jamais senti que votre destin ne pouvait être réduit aux simples visites hebdomadaires à vos clients ? Que quelque chose de bien plus grand se cachait derrière la stupide banalité du quotidien ?
Eh bien ! Vous venez d’y accéder…

M. E. se sentait comme aspiré dans un tourbillon qui lui donnait la nausée. Une saine colère commençait néanmoins à lentement émerger en lui. Son instinct lui disait de n’en rien montrer. De la garder pour lui. De donner le change à cette extase gnagnan dont cet inconnu qui se posait comme son chaperon, venait de faire étalage.

- Vos tâches seront variées et captivantes. Chacun d’entre nous œuvre au bon fonctionnement du Tout. Aujourd’hui, en signe de bienvenue, vous serez laissé au repos. Mais demain, je vous attribuerai un labeur sain et salvateur.

- Vous êtes bien aimable… Je peux vous poser une question ?

- Mais bien sûr mon ami !

- Comment se fait-il que vous m’apparaissez comme un humain, si nous avons été digéré ? Que je sois moi-même debout, là, à parler avec vous ?

- En voilà une bonne question. Tout ce que vous voyez n’est que rémanence, suggestion. Vous voyez ce que vous connaissez, dans le dernier lieu où vous étiez, parce que Le Mangeur veut vous rassurer. En réalité, vous n’êtes plus qu’énergie circulant dans un tissu.

- Ah…

- Bon je vous laisse, dit-il en tapotant l’épaule de M. E. A demain.

- Voilà. A demain.

Le fâcheux était enfin parti et M. E. pu enfin laisser libre cours à son désarroi. Il prenait conscience que ce qu’il avait connu était dorénavant révolu, dissous dans le temps, relégué au rang de souvenirs. L’émotion le submergea soudain et un sanglot unique le secoua tout entier, comme la dernière exhalaison de son passé de vivant.

*
**

All Blue, voilà ce qui tournait dans la tête de M. E. Miles Davis l’accompagnait de la douce tristesse de sa trompette dans le décor qui commençait à se préciser autour de lui. Probablement du fait d’un accommodement de sa nouvelle vue. Les parois de ce qui était il y a peu encore un hôtel, semblaient animées d’une vie propre. Enfin, propre… Par moment, des visages paraissaient en sortir, recouverts d’une membrane placentaire. Certains poussaient des cris silencieux ; d’autres exprimaient un plaisir extatique. Douleur, souffrance, orgasme, rire, masques mortuaires, gorgones moqueuses, nourrissons vagissant, vieillards exhalant leur dernier souffle. Les expressions murales changeaient sans cesse, se succédant les unes aux autres, se chevauchant. Ces soubresauts stroboscopiques hypnotisaient son regard jusqu’à la nausée. Puis brutalement, tout cessait. Un flux tranquille remplaçait alors la furie de morphing qui résumait la condition humaine sous toutes ses facettes.

M. E. ne comprenait pas ce qu’il voyait et cela avait une tendance entêtante à le mettre hors de lui, si tant est que cela avait encore un sens. Si tant est qu’il avait encore un intérieur.

Il erra comme cela pendant un temps qu’il était bien incapable de mesurer.

Son « coach » arriva. Il fut presque soulagé de voir cet insupportable crétin confit dans sa cuistrerie.

« - M. E., vous voilà ! Quel bonheur ! Alors… prêt pour votre première vraie journée ?

- Quand faut y aller…

- J’ai votre première affectation. Vous avez été gâté, veinard. Aujourd’hui, ce sera « digestion », s’exclama Max en agitant ce qui ressemblait à une feuille de papier. En bleu.

- Digestion ?

- Assimilation, ingurgitation, incorporation si vous préférez.

- Mais… je ne sais pas comment on fait.

- Vous n’avez qu’à vous laisser porter par le flux. Au début, vous subirez plus que vous n’agirez. Comme tout le monde. Et puis après, vous n’y penserez même plus, vous verrez, vous allez a-do-rer ! »

Max tourna les talons non sans avoir tendu l’index en sa direction et utilisé son pouce comme le chien d’un colt. Il avait très certainement dû faire une overdose de série américaine, dans sa vie antérieure. Ces séries où la gestuelle est plus importante que les dialogues qu’ils sont censés souligner, du genre marquer des guillemets virtuelles avec les index et les majeurs en penchant légèrement la tête sur le côté et levant les yeux au ciel.

M. E. comprit alors ce que l’autre ballot voulait dire par suivre le flux. Il se sentait entrainé par une force irrépressible. Il ne pouvait même pas lutter. Juste subir. Il se résolut à être docile. Il verrait suffisamment tôt où cela le mènerait…
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Gnomax

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MessageSujet: Re: Chambre avec vue sur l'ascenseur   Sam 5 Fév - 20:52

Chambre avec vue sur l’ascenseur…



Phase 3 : Ingestion


Ses pieds, ou plus exactement le souvenir de ces derniers, le portaient vers l’objectif de sa mission. Il crut reconnaître l’escalier de l’hôtel. Docilement, il gravit les marches une à une. Il avait l’impression que son buste était à la traîne de ses jambes et que, régulièrement, il tentait de combler son retard en produisant un brusque mouvement de l’arrière vers l’avant. Il regarda vers le sol pour observer l’effet produit par cet effet pendulaire. La seule chose qu’il observa était son statut d’excroissance du sol. Il lui appartenait. Il en était l’émanation. Lui qui avait toujours été un solitaire, isolé, il se retrouvait d’un seul coup membre d’un bâtiment… Il était l’hôtel. Il hésitait entre le rire et la régurgitation. Pour vomir quoi ? Du papier peint ? Cette image le fit basculer plutôt du côté du rire. Du genre inextinguible. Celui qui peut se déclencher en cours de math, en fin de journée ou durant une messe mortuaire.

Il arriva devant la porte de la chambre 9. Il y avait dormi lui aussi. Il y a longtemps. De toute façon, il avait dormi dans toutes les chambres. Sa main gauche ouvrit la porte, lui qui était droitier. Son objectif était sur le lit. Il se serait bien arrêté un instant, si ses jambes lui avaient encore obéis, tant le spectacle qui s’offrait à ses yeux le sidéra.
Le corps d’une femme, abandonnée dans l’intimité de son sommeil, dévoilait ses courbes satinées. Même endormie, elle restait pudique. Sa beauté était parfaite. Juste ce qu’il faut de défaut pour la mettre en valeur. Menton fin mais volontaire. Nez droit et mince, très légèrement dévié vers la droite. Pommettes assez hautes, évoquant l’Est. Yeux… fermés. Il ne pouvait qu’imaginer leur couleur. Le front était également haut et soulignait une chevelure très brune, frisottée. Plutôt le Sud, là.

Ses jambes ne lui laissèrent guère l’occasion de se perdre plus avant dans la contemplation du merveilleux. Il vit et sentit son corps se dilater, s’étendre comme une feuille translucide, puis s’écouler sur le corps de la proie endormie, ectoplasme définitif. Lorsque l’enveloppe atteignit le nez pour le recouvrir, la femme se réveilla, les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, pour reprendre un souffle qu’à jamais elle venait de perdre.

Verts. Ils étaient verts.

Il se sentit s’engouffrer dans le corps de la victime. L’absorber lentement d’abord, puis à une vitesse nauséeuse. Il n’avait probablement jamais été aussi intime avec une femme… aussi irrémédiablement amoureux.
Ultime pénétration.

Il errait dans les couloirs réminescents depuis un temps indéterminé mais probablement déjà long, lorsque M. E. vit Max. Il était accompagné d’une autre personne qu’à cette distance il ne pouvait que distinguer. Lorsqu’ils furent plus proches, son cœur s’emballa en une simulation de chamade douloureuse. C’était elle.

« - Ah ! M. E., laissez-moi vous présenter Mathilde, fit-il en accompagnant ses mots d’un geste ample et, comme à son habitude, parfaitement grotesque, pour désigner la femme qui l’accompagnait.

- Mathilde, je vous présente M. E., celui qui vous a permis de rejoindre la multitude bienheureuse de notre communauté. Il accompagna encore une sinistre fois ses dires d’un geste qui se voulait théâtral. »

Mathilde se dirigea vers M. E. et lui décocha une formidable gifle.

« - Voilà… Les présentations sont faites, ajouta Max. Bon. Allez ! Je vous laisse. Je crois que vous avez plein de choses à vous dire. »
Et que je te cligne de l’œil en m’éloignant tranquillement…

M. E. était mortifié. Inconsolable. L’amour de sa mort venait de le souffleter sauvagement. Comment devait-il réagir ? Faire comme si de rien n’était ? Présenter des excuses pour un acte qu’il avait commis sous contrainte physiologique ? Pleurer ? Rire ?
Il n’eut pas vraiment le temps de pousser plus avant son introspection. Ce fut Mathilde qui prit l’avantage du trait. Bile en tête.

« - Alors là merci ! J’espère que vous avez au moins pris du plaisir à jouer les succubes. Qu’un début d’érection a, ne serait-ce que souligné, le plaisir que je devine extatique de l’orgie que vous fîtes de mon corps !

- Mais je n’y suis pour rien… je… je n’ai fait qu’obéir au flux…, tenta M. E misérablement.

- Ben voyons. On croirait entendre l’administration française en 1941… gnagnagna, spas d’ma faute, on m’a forcé… et patati et pétaintain !

- Je suis profondément et irrémédiablement désolé de…

- Et moi je suis irrémédiablement morte de par votre lâcheté complaisante. Au revoir monsieur et au plaisir de ne plus même vous apercevoir ! »

Que répondre ? Argumenter ne pouvait en rien calmer la rage de Mathilde. Au contraire sans doute, même. Un peu comme tenter d’éteindre un feu avec l’essence qui a permis de l’allumer. M. E. la regarda s’en aller, chaloupant dans son linceul de couloir.
Irrésistible.
Addictive.

L’envie de piquer une tête dans une cuve de goudron bouillonnant et de se rouler dans la plume était probablement le seul désir qui lui traversait le cœur et l’esprit. Chevaucher un rail aussi, peut-être.

Le temps passait ; sans doute. M. E. vaquait d’occupations en tâches, de corvées en désœuvrement. L’image de Mathilde était en permanente rémanence sur les images qu’il captait dans le bleu ambiant. Et Miles Davis soufflait toujours ses notes de silence.

Les séquences se succédaient…

Un jour, ou était-ce une nuit, il fut affecté à l’expansion du Mangeur. Avec ses co-ectoplasmes, il devait napper l’immeuble d’en face et permettre aux ingéreurs de faire leur office. Son groupe s’occupait de l’inerte, l’autre du biologique. Ces actions demandaient de longues séances de briefing martial fort éprouvantes et une organisation qui ne souffrait aucune approximation dans son exécution. Aucune. La première vague devait précéder la seconde de très exactement 8 minutes et 32 secondes. Le nappage rendait le milieu conducteur et permettait ainsi de neutraliser les excroissances biologiques, comme disaient les instructeurs dans leur langage technique mais néanmoins imagé.
L’expérience était étrangement désagréable. Il pouvait observer ce qui se déroulait mais depuis la substance anonyme diluée dans une masse diaphane et néanmoins collective qu’il était devenu. Une portion d’individu en jouxtant d’autres, le tout constituant le substrat du simulacre destiné à tromper les accidents biologiques.
Le groupe de fond était en place depuis environ 0,1 seconde lorsqu’arriva celui de l’ingestion. Le repas fut rapidement réglé et un peu léger. Seul un couple de vieux occupait les lieux…

Deux résidents de plus au sein du Mangeur.

« Vous avez bien travaillés, éléments ! » Déclara, comme à chaque fois une voix dans sa tête, ou du moins dans ce qu’il se rappelait être sa tête.

Le devoir accompli, les éléments étaient autorisés à retrouver l’impression d’être une forme vaguement anthropomorphe. Ce que fit M. E. avec soulagement.
Il eut un instant de vide total lorsqu’il vit Mathilde, l’air égaré. Il ne put s’empêcher de s’approcher d’elle et de l’accoster.

« - Vous m’en voulez toujours, dit-il penaud ? »

Mathilde le dévisagea un instant. Son expression fermée s’ouvrit subitement.

« - Je vous présente mes excuses. Je n’avais pas compris à quel point nous n’existions plus. A quel point vous aviez subi le flux, comme je l’ai subi moi aussi. Me pardonnerez-vous ? Demanda t-elle.

- Cette formulation me perturbe, répondit M. E. incrédule. La stupéfaction m’envahit tant la réponse est facile, conclue t-il en hochant de la tête verticalement.

- Vous me semblez plein de sens, reprit Mathilde, et je vous sens même quelque peu irrité par votre… par notre état de zombies anthropophages. J’ai mûrement réfléchi durant les séquences d’activités planifiées, savez-vous ? Minauda t-elle.
J’aurais comme une proposition malhonnête à vous suggérer. Du genre gripper la machine. Etre les grains de sables entre les rouages. Et puis, quitte à être morts, autant l’être en s’amusant un peu, non ?

- Mais le Mangeur va nous repérer à la première micro-secousse non programmée, hors contrôle, déclara avec fatalité M. E.

- Ca, je n’en suis pas si sûre. Il m’a semblée sentir des sortes de flottements dans le contrôle. Comme en ce moment, par exemple. Des ratées. De courts instants où l’impression de retrouver une fraction d’autonomie totale s’insinue en soi. Comme si le Mangeur relâchait son attention. Digérait. Des petites brèches dans la logique par lesquelles nous pourrions nous faufiler et tenter une confrontation directe. L’aventure vous tente ?

- Tentant, ma foi… fut la seule réponse de M. Exophtalme. »
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MessageSujet: Re: Chambre avec vue sur l'ascenseur   Jeu 17 Fév - 0:04

Chambre avec vue sur l’ascenseur…


Phase 4 : Miction impossible


C’était pendant les moments de la sieste du Mangeur que Mathilde et M. E réfléchissaient au moyen de L’atteindre. Durant ces moments où tout n’était que calme, nappés de ce bleu évanescent qui affectait la forme de la mémoire des choses du monde. Un peu comme ces draps que l’on dispose sur les meubles lorsque l’on part quelque temps. Enfin, surtout dans les films américains... mais en bleu. Avec un peu de concentration, il était même possible de suivre un chemin connu. Comme celui de l’hôtel par exemple....

« - Bon, dit Mathilde en se levant. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais là, moi, je serai assez pour aller à contre-flux, direction la source. Ca te dit d’y aller ? »
Demandé si gentiment, il était impossible à M. E de refuser, à moins de passer pour un goujat malappris. Ce dont il n’avait absolument pas envie.

Cet anti-surf du flux menait immanquablement à la chaufferie. D’après leurs calculs, ils devaient se situer à deux pâtés de maison de l’hôtel. Environ. Trop facile… D’autant plus qu’ils avaient passé le plus clair de leurs pauses à s’entraîner, en chronométrant l’itinéraire jusqu’à l’entrée principale. Ils utilisaient les techniques apprises durant leurs exercices d’expansion. Acérés comme des ninjas qu’ils étaient. Ils avaient le temps de faire l’aller et retour avant la fin de la sieste, même… marge de sécurité oblige. On ne sait jamais avec les impondérables.

Comme d’habitude, les rues étaient désertes. Tout était animé par un lent flux dont la source venait de l’hôtel des Voyageurs.
La porte d’entrée, avec le nom en doré sur fond noir à reflets bleus. Le tout brillant, bien sûr.
Le hall est vide. La porte, derrière et à gauche du comptoir. Ouverte. L’escalier, direction la chaufferie. Le même bruit légèrement obsédant pulse mollement.

Schluip… clonk… schluip…clonk… schluip… clonk… schluip… clonk… schluip… clonk…

Sur le mur de gauche, une porte en bois massif, avec moulures évidemment et, comble du kitsch : des ferrures en laiton doré… chou comme tout.
Le flux provenait incontestablement de derrière. Normal.

« - Bon on entre ou quoi ? Demanda Mathilde en poussant M. E. dans le dos qui, dès lors, n’avait plus d’autre solution que d’ouvrir la porte.

Un vaste bureau. La lumière était vive. D’un bleu électrique. Les contours étaient très précis. Chaque relief des couvertures, originellement en cuir et s’alignant sur les rayonnages de la bibliothèque, se détachaient parfaitement. Monochromes.
Un petit homme replet, au goitre tressautant, se tenait devant eux, une fesse sur le bureau, l’autre dans le vide, un gros cigare éteint à la bouche. Le regard chafouin mais l’œil amusé.

Le Mangeur : ah ba vous en avez mis du temps à arriver, vous ! Bon. Allez, prenez une chaise. Voilà… C’est bien… Comme ça… paternalisa l’homme replet en costume trois pièces et outrageusement gominé.

Un peu abasourdis par la tournure des événements, Mathilde et M. E. firent comme il l’avait demandé. Ils s’assirent.

Le petit homme fit le tour du bureau et alla s’asseoir à son tour, mais dans un confortable fauteuil. Lui.

- Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Demanda t-il en suçotant son cigare. Je dois reconnaître que vous vous êtes donné du mal. Franchement, c’était beau à voir…

- Comment ça : c’était beau à voir ? Vous êtes le bureau de télé-surveillance, ou quoi ? Demanda M. E.

- Vous êtes la source du flux, vous, asséna Mathilde d’un revers de réplique.

- Kssrr kssrr kssrr… ricana le petit homme, j’adore votre vivacité. Elle est, comment dirai-je, rafraîchissante. Oui. Voilà, rafraîchissante Vous êtes une distraction épanouissante, savez-vous. J’apprends beaucoup de vous, si, si, sincèrement. Votre adaptation est du plus haut intérêt éthologique. Et je m’y connais en matière d’exo-faune. L’observation et l’analyse sont mes seuls passe-temps, voyez-vous.

- Bon. Alors, on résume, intervint Mathilde un brin agacée. Vous nous digérez pendant notre sommeil, vous nous faites faire des choses pas très propres et vous nous dites que nous sommes des sujets d’étude intéressants. Non mais oh ! C’est pas un peu court là ?

- Ba moi, je pensais que vous faisiez dans la gastronomie, renchérit M. E. Que vous véhèrpéisiez dans l’agro-alimentaire, mais à grande échelle, quoi.

- Ah ! Oui. De l’humour. J’adore cette propension à recouvrir son désespoir d’un vernis de sourire. Vous n’êtes pas bien, comme ça ? La vie n’est pas belle ? Nourris, logés, blanchis. Pas de loyer. Plus de soucis de santé. Vous êtes bien difficiles quand même...

La réminiscence du corps de Mathilde était parcourue de tressautements nerveux, alors que M. E. déglutissait sporadiquement.

- Voyez-vous, mes enfants, continua doctement le Mangeur, vous êtes mes condiments préférés. L’épice de mon ennui gustatif. J’adore la façon dont votre révolte vous amène à conspirer contre l’inéluctable. Imaginez comme serait insipide ce repas si vous n’étiez pas là à tenter de trouver une issu dans le labyrinthe de mon moi ? Je suis très étanche, voyez-vous, et je crains fort que vos objectifs d’utopie résurrectionniste ne tournent court. C’est moche, hein ?

- Votre assurance sera votre perte. Nous expliquerons aux autres comment faire pour se révolter et nous trouverons le moyen de vous détruire, explosa Mathilde, ivre de colère.

- Ntntnt… Voyons Mathilde, je vous trouve méchante et cela, je l’avoue, me stimule. Vous ne pouvez rien faire contre moi. Regardez…

Mathilde commença aussitôt à entamer une danse ridicule à la manière d’un pantin dont le marionnettiste aurait été pris de convulsions soudaines. Ses bras et ses jambes se dressaient et retombaient avec un effet des plus grotesques. Son esprit y prenait même du plaisir. Elle ressentit un mélange de nausée et de ravissement. Ce dernier exacerbant le premier.

- N’est-ce pas amusant ? Non Mathilde. Non M. E. D’ici vous ne sortirez pas sous vos pathétiques formes antérieures. Vous resterez avec moi. Vous serez moi. Trouvez-vous que votre espèce mérite tant de vivre ? Vous serez mes compagnons, au sens premier du terme, pour de longs moments d’éternité. Vous verrez, vous y prendrez du plaisir. Manger et être mangé, voilà une loi que rien ne contourne. Et vous, vous serez du bon côté de la mandibule.

Le Mangeur gloussa dans son cigare et toussa de satisfaction.

- Bon. Je crois que la récréation est terminée. Vous êtes d’ingestion aujourd’hui, je crois, non ? Alors au boulot !

Ils se retrouvèrent alors avec les autres éléments. En ligne. Prêts à ingérer pour le bien être de l’entité. Ils se regardèrent et suivirent le flux.
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