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 38.

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Lilith
Littéraire et rôliste
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MessageSujet: 38.   Jeu 28 Avr - 14:19






1.

L’hiver était déjà bien entamé quand les deux hommes se présentèrent à l’orphelinat. La neige tombait sans interruption depuis le matin. Le craquement de leur pas avait éparpillé les oiseaux dans le ciel et mit fin au silence alentour. Leurs vêtements chauds faisaient trembler d’envie les enfants derrières les fenêtres. Lorsqu’ils frappèrent à la porte, la neige s’arrêta.
L’hiver annonçait leur venue, ils étaient toujours à l’heure, celle qui leur convenait. Et leurs apparitions rythmaient la vie de l’orphelinat. Dame Chiyo, la responsable de l’établissement vint leur ouvrir en personne. Cela n’annonçait jamais rien de bon.

- Nous voulons voir vos filles.

La vieille dame se retourna précipitamment, et monta quatre à quatre l’escalier pour rejoindre les chambres du haut où dormaient les enfants. Elle soupira en les regardant se serrer les uns contre les autres.

- Je veux toutes les petites en bas dans trente secondes, dit-elle avec un regard entendu.

On ne discutait pas avec Chiyo, on exécutait, sous peine de sentir la morsure. Les lanières étaient en cuir à l’orphelinat. Et habilement maniées. Les fillettes se mirent en rang et descendirent l’escalier. Plusieurs fois par ans, des hommes, jamais les mêmes, venaient chercher des enfants. Parfois des filles, parfois des garçons mais jamais pour une adoption. On venait les chercher et ils partaient. Personne ne savait ce qu’ils devenaient. Dame Chiyo n’en parlait jamais. Personne n’en parlait jamais.

Une fois les fillettes alignées contre un mur, les deux hommes se mirent à les inspecter avec minutie, bombardant la directrice de questions à leur sujet. Quel âge avait-elle ? D’où venait-elle ? Était-elle souvent malade ? Avait-elle de l’esprit ? Était-elle dure à la tâche ?
Ils finirent par en choisir une première à qui ils ordonnèrent de se préparer à partir. Puis ils se tournèrent vers Dame Chiyo. Était-ce la tout ce qu’elle avait ? Aucune des filles n’avait moins de sept ans, n’y en avait-il pas de plus jeune ?
La directrice baissa les yeux et d’un signe de la main envoya une des filles à l’étage. Celle-ci redescendit avec deux petites de trois et cinq ans. Les deux hommes sourirent. L’un des deux désigna du doigt la plus grande. Elle gardait la tête baissée sous ses longs cheveux noirs. Il s’avança vers elle et saisit son menton qu’il releva d’un mouvement brusque.

- Va faire ton sac, lui dit-il, on part.

Pendant que l’enfant s’en allait il alla se rasseoir pour boire le thé qui avait été amené durant l’inspection. Il prit une gorgée et se tourna vers son compagnon.

- Elle a les yeux verts.



2.

Trois jours après leur départ de l’orphelinat, les deux petites de Dame Chiyo avaient été rejointes par cinq autres, toutes venues d’établissements différents. La petite troupe avançait lentement dans le froid et la neige. On leur avait dit d’oublier leurs anciens noms, que d’autres leur seraient donnés quand on arriverait. Mais cela faisait déjà dix jours que l’on marchait sans s’arrêter. Une des filles avait la fièvre. Les hommes parlaient entre eux, ils pensaient qu’elle n’arriverait pas au bout du chemin. Un mauvais choix.

Il fallait avancer cependant. La chaleur les attendait à destination, au bout de la route. Les petits doigts devenaient bleus et les lèvres gerçaient sous les assauts de l’hiver mais les petites restaient dignes, comme on le leur avait appris. Une fille ne se plaint pas. Alors elles avançaient dans le froid et la nuit. Sous le pâle soleil et la pluie.

Enfin les hommes s’arrêtèrent. Les fillettes levèrent les yeux de la route dans un même élan. Une immense propriété bordée de hautes enceintes les surmontait. Au loin on entendait les murmures d’une ville. La grande porte était ouverte et des hommes allaient et venaient. Des femmes aussi. Il fallait se dépêcher, la nuit allait tomber. Demain tout commencerait, leur dit on, il fallait profiter de cette dernière nuit sans nom.



3.

Lia tentait tant bien que mal de reprendre son souffle. Elle n’avait jamais aimé la course. Et elle n’avait jamais aimé la neige. Ça faisait trop de bruit. Il fallait toujours être silencieuse, suave, comme l’eau des rivières, paresseusement emportée par le courant. Mais pouvait-on demandé à une enfant de huit ans d’être suave ?

Elle releva la tête et reprit la course avec le flot de fillettes qui s’entrainaient dehors. C’était difficile parfois, se lever avec le chant du coq et se coucher longtemps après que le dernier oiseau ait chanté. Mais le soir était chaud dans le dortoir et la nourriture aussi. Alors même s’il fallait s’entrainer durement toute la journée sous les yeux vigilants des hommes et apprendre les leçons le soir avec les femmes, Lia et les autres filles ne disaient rien. Une fille ne se plaint pas. Surtout quand elle est nourrie et habillée. Même si tout ce qui était donné devrait être remboursé.

Chacune des filles arrivant dans la maison recevait un nom le lendemain de son arrivée. Les filles de Chiyo reçurent les noms de Yû pour la plus grande et de Lia pour la petite. Une à une elle avait été renommée. Et une heure durant on leur fit répéter ce nouveau nom.

Lia repensait souvent à ce nom qui était désormais le sien. Et souvent en y repensant elle se caressait l’intérieur du poignet droit, là où il était inscrit. Pour toujours. Elle s’en souvenait parfaitement. La douleur et les larmes. Une nouvelle identité imposée à la chair.

Le cinquième matin après leur arrivée, les sept fillettes furent réveillées encore plus tôt qu’à l’accoutumée. On leur dit de s’habiller, il était temps. Elles se regardèrent surprises, personne ne leur avait rien dit. Mais une fille ne se plaint pas et obéit. Alors elles s’étaient toutes préparées. Il avait tellement neigé la veille qu’il avait fallu porter les plus petites. On les fit rentrer dans la ville, et leurs yeux d’enfants écarquillés s’émerveillaient d’un rien. On marcha longtemps dans les rues sales. Les gens souriaient devant ce petit cortège. Puis on entra dans une maison et on les fit s’aligner. L’une après l’autre on vint les chercher. Lorsque la première d’entre elle disparut, une vague d’appréhension submergea leurs petits cœurs. Et quand la première d’entre elle cria, le silence se fit de plomb. Et l’une après l’autre elles ressortirent le bleu au poignet, une nouvelle identité à jamais gravée sur la peau.

Lia passa un doigt distrait sur la marque bleue et augmenta le rythme de sa foulée. Bientôt ce nom serait connu de tous, on le lui avait promis. Son nom serait connu. Elle ne savait pas encore bien comment, ni pourquoi. Mais c’était pour bientôt, elle en était sure.



4.

Aujourd’hui Lia comprenait. Son nom serait connu. Son nom serait reconnu par certains et murmuré par d’autres. Et même pour ceux qui ignoreraient son nom, même ceux-la auraient entendu parler de ses yeux. Demain, elle aurait quinze ans. Demain, elle perdrait son cœur et sa fleur. Et si elle survivait, elle serait la reine. La reine de la nuit, d'une nuit.

La dernière heure avant le couché du soleil était presque achevée. La journée s’était passée en entrainements et en révisions. Il fallait être souple, et rapide, douce et câline. Il fallait être furtive et précise. Enjôleuse et serviable. Il fallait être insoupçonnable et crainte. Donner le plaisir et prendre le souffle. Il fallait répéter inlassablement avec les autres femmes les poisons et les antidotes. Coudre inlassablement les doublures des kimonos pour que les aiguilles et les stylets soient invisibles. Il fallait être la mort amoureuse et l’amour douloureux. Il fallait être la meilleure et la plus dangereuse, pour survivre.

Lia noua un large obi couleur de sang autour de sa taille. Une épaule découverte, le kimono relâché à l’encolure. On était venue la chercher, on l’avait lavé et parfumé, habillé et coiffé. Maintenant elle était prête. Dans quelques minutes un nouveau jour commencerait. Elle aurait quinze ans. Elle entrerait dans la maison au bord de la route avec les autres femmes. Pour travailler. Sa première nuit.

Lia repensait au passé. À tout ce qu’il avait fallu sacrifier pour survivre. Pour avoir le droit de vendre son corps. À tous ceux qu’il avait fallu sacrifier. Pour savoir prendre la vie. Lia rependait à Yû. Yû qui l’avait protéger. Yû qu’il avait fallu sacrifier. Les filles ne se plaignent pas, elles exécutent les ordres qu’on leur donne. Il s’agit de leur unique moyen de survie. Il avait fallu départager les filles. Il fallait qu’elles s’affrontent. Chacune affublée d’un numéro sur un bout de papier de riz. Se battre la nuit, chaque nuit. Jusqu'à obtenir trois numéro. Yû ne voulait pas se battre, Lia avait peur. Le fouet de Dame Chiyo n’était rien comparé à ce que les hommes faisaient à celles qui n’obéissaient pas avant de les achever. Lia avait voulu protéger Yû alors elle avait pris son numéro, une nuit de printemps. Yû portait le numéro trente-huit. Lia l’avait cousu dans la doublure de son obi. Un soir d’été.

Elle releva la tête d’un air digne. Une femme ne se plaint pas.
Ce soir en ville, on murmurait. On murmurait la venue d’une catin aux yeux redoutables. On attendait sa venue et les hommes la réclamaient en bas. Tout le monde voulait voir ces yeux verts. Et les promesses derrière.


5.

Lia attendait, étendue sur des coussins à même les tatamis. Elle fit doucement tinter une clochette. Trois coups légers. Une petite fille fit glisser le panneau coulissant et apporta un plateau de thé près de la jeune femme. Lia la regarda rêveusement. Deviendrait-elle comme elle ? Cette petite vendrait-elle aussi son corps pour une autre ?
Peu importe.

La fillette s’accroupie en baissant les yeux avec respect. Quel effet cela faisait-il de servir le thé à la putain la plus chère du canton ? La petite tremblait. Elle ne deviendrait surement jamais une tueuse et ferait sans doute une bien piètre prostituée. Lia en toucherait un mot à la propriétaire. D’un signe de la main, elle lui signifia de partir.

La jeune femme se releva lentement et entrepris de servir le thé. Une fois la cérémonie achevée elle refit tinter la clochette. Une seule fois. Il avait assez attendu. La fillette revint faire glisser le panneau et un homme entra. Elle lui sourit et lui présenta une tasse. Il s’assit en face d’elle, les yeux rivés sur sa gorge que le kimono laissait entrevoir. Ils prirent le thé en silence. C’était ainsi qu’elle reconnaissait ses clients du soir des autres. Les réguliers ne prenaient jamais le temps de boire le thé qu’elle leur servait. Les autres prenaient le temps de l’examiner. Ils s’attardaient sur sa taille fine, étranglée par l’obi de soie rouge. Sur ses épaules délicates et ses bras subtilement musclés. Sur ses jambes interminables. Et ils regardaient ces yeux. Comme ils les regardaient. Ceux qui avaient besoin d’elle finissaient toujours par la trouver. Ils n’avaient qu’à suivre la rumeur de son regard.

- j’ai besoin de vos services, dit l’homme.

Lia haussa un sourcil et caressa distraitement l’intérieur de son poignet droit.

- Expliquez moi la situation je vous prie.

- Demain. Un jeune homme va venir. Il vous réclamera. Il ne devra pas repartir.

- Vous connaissez mes tarifs pour ce genre de travail je suppose.

L’homme la regarda inquiet et soupçonneux à la fois. Il prit sa bourse et la fit glisser vers elle. Lentement. On lui avait parlé de la vivacité de Lia la Belle-de-Nuit dans les différents arts qui étaient les siens. Respectée, crainte et désirée.

- Quel est son nom ?

- Yû.

De surprise Lia se piqua le doigt avec une des aiguilles dissimulées dans sa manche. Elle dévisagea l’homme et porta son doigt à ses lèvres en un geste sensuel. Peut-être cela lui plairait-il de rester pour la nuit ? Peut-être cela l’aiderait elle à échapper à Yû. Elle lécha son doigt sous son regard envieux. Il reposa sa tasse de thé.



6.
Le jeune homme se présenta à l’entrée de la Maison du Lotus à une heure déjà avancée de la nuit. Il avait longtemps hésité, mais frémissant d’un désir plus longtemps encore retenu, il s’était mis en route pour sa première nuit. Il était jeune. En fait, il venait tout juste de basculer dans l’âge adulte. Des responsabilités s’annonçaient, de nouveaux plaisirs aussi. Les maisons closes étaient interdites aux mineurs, mais avec sa majorité fraichement acquise il allait ce soir gouter pour la première fois à la chaleur d’une femme. Et pour cette première nuit, il savait déjà par qui il voulait être initié.

Son père fréquentait depuis longtemps déjà la Maison du Lotus. Et souvent il vantait la beauté de ses filles. Mais comme tous les hommes, il avait ses favorites. Et il n’était pas rare que des heures durant il loue les qualités d’une certaine courtisane aux yeux d’émeraude. Yû avait ainsi appris à apprécier a travers son père les mérites de Lia, la fleur écarlate de la Maison du Lotus. Lia la Belle-de-nuit. Lia, la seule courtisane qui pouvait refuser un client, quel qu’il soit. Lia dont les jambes interminables faisaient tourner la tête des hommes, qui pouvait d’un simple regard les mettre à genoux. Lia qui d’un baiser vous ensorcelait et dont les talents multiples devenaient des arts. Lia. Il faisait rouler son nom sur sa langue avec délice, savourant les plaisirs qu’elle ne tarderait pas à lui procurer.

Il s’avança dans toute l’hésitation de la jeunesse vers la gérante de l’établissement. Elle lui jeta un coup d’œil et l‘invita à s’asseoir en attendant qu’on lui présente les filles. Ces dernières l’observaient en gloussant derrière les paravents. Il avait des yeux de pluie. Il était beau. Et jeune. Il devait être vigoureux. Mais qu’il avait l’air inexpérimenté. Les courtisanes s’éparpillèrent dans une volée de rire quand la patronne vint vers elles.

- Lia, appela-t-elle. Il pleut pour toi ce soir.

Lia se releva nonchalamment des coussins sur lesquels elle passait l’essentiel de ses journées. Elle desserra sa ceinture de soie et attacha ses cheveux. Le travail commençait, une nuit commençait. Une dernière nuit pour tuer le passé. Une dernière nuit sans nom.




***
Nota Bene: Yû en chinois signifie "Pluie". Lia veut dire "Deux" ou "Peu de chose".
Quelques modifications par rapport à la version originale. Notamment sur la longueur des phrases :p

_________________
Il y a en toi le gâchis d'un soleil qui sommeille, plusieurs fois, on t'a dit : "Révèle".

I believe in you.

Vitrine de Lilith


Dernière édition par Lilith le Dim 8 Mai - 13:30, édité 1 fois
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dale cooper

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MessageSujet: Re: 38.   Dim 1 Mai - 12:39

dvb a écrit:
Ce texte est vraiment pas loin du sans faute.

J'ai beaucoup aimé : du mystère des personnages, à la personnalité et au destin de l'héroïne, de la narration fluide et agréable à la construction de l'intrigue.

Je regrette juste quelques petits points :

- il y a pas mal d'ellipses, des pans entiers de l'intrigue qui ne sont pas ou trop peu détaillé. La nécessité de faire court ne doit pas l'emporter sur l'importance des détails. De plus il a très certainement des passages trop remplis, qui auraient pu laisser de la place justement à ces quelques vides. Un petit manque d'équilibre donc dans le déroulement du scénario.

- tu utilises souvent des phrases très courtes, qui ne sont en fait, que des propositions détachées de leurs phrases précédentes. C'est déstabilisant, ça casse le rythme et ça me semble tout à fait futile, puisque dans ta syntaxe, il y a rarement des "arrêts", des "butoirs" sur lesquels ralentir justement (ce qui est une construction typique de genre d'effet).

Exemple typique :
Citation :
Celle-ci redescendit avec deux petites de trois et cinq ans. Les deux hommes sourirent. Doucement. L’un des deux désigna du doigt la plus grande. Elle gardait la tête baissée sous ses longs cheveux noirs. Il s’avança vers elle et saisit son menton qu’il releva d’un mouvement brusque.
Six phrases là où il porrait amplement n'y en avoir qu'une tout à fait bien construite pratiquement telle quelle sans que le sens profond n'y soit changé.

Si tu veux faire traîner l'action la rendre plus percutante, plus sentencieuse ou plus dramatique, alors oui tu peux scinder. Mais là, autant de phrases séparées et courtes, ça tient plus du tir de barrage à la mitrailleuse, que de la Cérémonie :p

Cela dit, je le répète, j'ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture.
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