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 Les oiseaux de notre siècle.

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Aillas
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MessageSujet: Les oiseaux de notre siècle.   Sam 20 Aoû - 16:35

Le brouillard s'est épaissit et je distingue à peine les oiseaux qui, je le sais, passent d'arbres en arbres au dessus de ma tête. J'aime marcher dans ce parc, les bouleaux restent silencieux et l'herbe humide me fait glisser comme si je me déplaçais avec fluidité. Il se peut bien qu'on me reproche d'être trop introspectif, je passe trop de temps à compter les heures, à me demander ce que je suis dans ce monde, ce que j'aurais pu faire si l'occasion m'avait été donnée de faire autre chose, à savoir qui je suis. Mais je me moque des récriminations des gens, il y a bien assez de sujets pour lesquels je dois m'inquiéter pour avoir à me justifier. D'ailleurs, je ne me justifie jamais, j'essaie juste de rendre mon point de vue convaincant. Je suis arrivé au bout de l'allée, des silhouettes immobiles me regardent marcher, on penserait à d'étranges esprits avec leurs masques d'ibis et leur harnachement noir. Leur regard pesant s'attarde longuement sur ma nuque alors que je pousse le portillon et que je m'engage enfin dans la rue, elles sont flippantes.

Dans ma société, il n'existe que des gens qui ont fait des études pour accéder au métier qu'on leur aura choisi. On connaît la métaphore de la fourmilière pour parler des villes ou du fonctionnement des communautés, et bien nous y sommes désormais réellement proche. Il ne s'agit plus que d'un vague rapprochement avec une masse grouillante et indistincte, uniformément sombre, maintenant nous possédons aussi la destinée par procuration, le choix de notre existence par un autre dès la naissance. Suivant les besoins de la cité, ou des gouvernants, nous obtenons une route toute tracée à laquelle il faut se coller. On devient ainsi médecin, apothicaire, éboueur ou militaire. Il y a des gens qui ne sont là d'ailleurs que pour faire passer la pilule, parce que cette absence de spontanéité dans l'existence fini par peser sur beaucoup. Alors les média-psychologues assistent la population et usent de méthodes efficaces pour vanter les mérites d'un tel système. On dort bien après une séance de média-psy, on se sent faire partir d'un tout et on repart dans notre hébétude, notre torpeur jusqu'à la prochaine crise existentielle.

J'entre dans le troquet où j'ai mes habitudes, le barman est au comptoir en train de discuter de banalités avec un cheminot, à part ça, c'est presque vide. Ça ne m'étonne pas vraiment, les gens sortent peu lorsque le brouillard s'étend sur la ville, je fais un geste de salut et je vais m’asseoir en face de la seule autre personne présente. Aude est une femme dans la trentaine, elle pourrait être jolie si elle n'avait pas l'alcool aussi facile. Lorsqu'elle est née, son marquage indiquait qu'elle serait journaliste. Aujourd'hui Aude est muette et en qualité d'invalide sociale on lui donne droit à une séance de média-psy par jour et elle se donne droit de boire sans fin. J'aime bien sa présence parce qu'à part le raclement du verre sur la table elle reste très silencieuse, être en face de cette femme me donne à réfléchir, à ma place, à ma cité. Son accueil est très chaleureux, son baiser sur ma joue me fait l'effet d'une bouffée de chaleur et de houblon. Je garde la chaleur pour moi et fronce un peu le nez, après ma sortie sylvestre j'ai peine à renifler cette odeur-ci. Un fois ma commande passée, j'attends patiemment le regard dans le vide.

L'ironie de la situation est particulièrement cocasse. Entre Aude et moi le silence est une coutume, pourtant, le plus silencieux des deux, c'est moi. Elle, elle ne peut pas parler mais je sais qu'elle serait intarissable si elle pouvait, moi, je peux, mais je ne le fais pas. On discute visuellement, dans son orgie éthylique quotidienne sa volubilité est flagrante, je vois passer constamment de nouvelles idées, de nouvelles humeurs, de nouvelles constatations sur la société lorsqu'elle dévisage un militaire en permission, une vieille femme à la retraite, le barman qui met du temps à la servir parce que c'est la douzième fois. Ses pupilles s'ouvrent et se ferment, la couleur vire et tourne, ses yeux papillonnent d'objets en objets, lisent des étiquettes, comptent son argent restant, déclinent des salutations. Bref, je suis encore dans mes réflexions, dans mes observations. Cependant, je vois en un instant de la peur apparaître au fond des yeux d'Aude, c'est quelque chose que je n'avais encore jamais croisé chez elle. Je me retourne vivement, déconcerté, plein d'appréhension sur ce qui a pu créer ça.

Les silhouettes du parc viennent de rentrer dans l'établissement et je constate avec effarement que le barman me montre clairement du doigt, il n'y a donc pas de questions à poser, ça vient pour moi et j'ai comme la vague impression que ce n'est pas exactement une visite de courtoisie. Je saisis la chaise sur laquelle j'étais assis et la jette à travers de la fenêtre avant de m'y engouffrer sans hésitation, quelques coupures valent mieux qu'un discret rendez-vous avec ces oiseaux de mauvais augure. Une fois dans la rue, je cours sans m'arrêter en direction du parc, saute au dessus du portillon, atterris dans l'herbe et poursuis ma course. Derrière moi, il y a des cris indistincts, une femme, des passants, pas le temps de m'arrêter pour constater.

Je suis un paria pour ces gens, je n'ai pas la marque, pas de métier attribué, pas de destin. Jusqu'à maintenant, j'ai réussi à m'en sortir sans trop de soucis, changeant régulièrement de ville -j'ai dû faire presque toutes celles du pays et pourtant Dieu sait s'il est grand- et falsifiant mes tatouages de marque afin de pouvoir travailler. J'ai un peu tout fait, boulanger, médecin, marinier, cantinier, herboriste, instituteur, les études ont été gracieusement payées par l'État, sous couvert de tatouages à l'image des officiels. Sauf qu'il arrive un moment où l'on finit par se faire repérer, que la Police Professionnelle nous retrouve. Merci papa, merci maman, que je ne connais pas mais qui ne m'ont jamais fait ce cadeau fumeux de ma sérénité au prix du sacrifice de mes décisions personnelles. En tant que fugitif, j'ai mes planques, mes abris et mes réserves, c'est par là que je vais, esquivant les artères principales, coupant par les ruelles, les toits et les jardins.

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Dernière édition par Aillas le Jeu 8 Sep - 19:07, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Les oiseaux de notre siècle.   Sam 20 Aoû - 16:37

Quand j'arrive enfin chez moi, c'est très rapide. Les oiseaux m'attendaient et me tombent dessus comme un seul homme, ils m'emportent à l'intérieur d'une fourgonnette. La Police Professionnelle traque les inadaptés et les gens qui ne sont pas tatoués, elle est le bras armé du gouvernement. Leurs masques sont une mise en garde et un symbole du mépris qu'ils portent aux parias. Cela viendrait de l'époque où les médecins de la peste les portaient afin de se protéger, sauf qu'à présent c'est pour se prémunir d'une éventuelle contagion de notre part, comme si nous étions des agents malsains ne cherchant qu'à nuire au système, des virus. J'en ai deux en face de moi et un à ma droite, près de la portière du fond, leurs fusils sont braqués sur moi et j'espère que le conducteur saura conduire prudemment.

Nous parvenons finalement à la caserne, quand ils me font sortir je découvre la grandeur de la démence qui s'est emparée de notre monde. Les bâtiments du complexe m'entourent, formant comme une cellule géométrique dont la hauteur de murs est vertigineuse, sur le pavé mouillé de la grande cour je dévisage avec stupéfaction ce temple sur l'autel de la caste, de l'ordre social. Les édifices sont couverts de sculptures d'hommes et de femmes représentants tous les métiers existants, la plupart sont à genoux et, malgré leurs sourires abscons, ils plient l'échine qu'ils soient infirmiers, épiciers ou directeurs. Ils soutiennent, comme Atlas l'aurait fait, un autre monde, quelque chose qui se veut complètement transcendant et défiant les principes d'instinct humain. Dans le ciel de ce monde, volent des ibis, les yeux braqués sur ceux qui les portent. La fresque des corps professionnels amène au point culminant de cette œuvre, face à moi, sur le plus grand bâtiment, dans le monde supérieur sont là des choses gigantesques, dominants les paysages sculptés de tout leur être dont je ne peux comprendre la forme. Serait-ce là nos dieux, nos dirigeants ? Qui sont-ils ? La question me fait oublier momentanément la raison de ma venue et c'est un policier tirant sur la chaîne accrochée à mes menottes qui me rappelle sur Terre.

Pas de sermons, pas encore, ils m'amènent simplement dans une cellule et je suis étonné de constater qu'il y a davantage de confort qu'on pourrait s'y attendre en prison. Je me faisais l'image d'un sol froid et nu, pas celle d'un lit qui, bien que pas excessivement idyllique non plus, me laisse réfléchir posé sur le parquet, du bois. Seulement, je ne parviens pas à être inquiet, j'ai trop appréhendé ce moment pour parvenir à me décrocher de cette sensation de rêve éveillé qui me tenaille depuis mon excursion dans le parc. Il n'y a pas de réalité à tout cela, pas de farce non plus mais un sentiment excitant et persistant de vivre par procuration une aventure hors norme. Au fond de la pièce, quelqu'un est en boule, je ne suis donc pas seul. En m'approchant un peu je reconnais qui est là, il s'agit d'Aude, un vague sentiment de culpabilité s'épanouit en moi alors que je me rends compte que c'est ma faute si elle se retrouve à croupir ici, elle ne m'aurait pas connu ça ne serait pas arrivé. Mais je m'interroge, pourquoi elle ? Son cas était reconnu par la société, elle n'était pas une paria, pas soumise aux aléas comme moi, simplement une inapte sociale. Je pose ma main sur son flanc pour la prévenir de ma présence, elle se relève un peu et ses yeux me transpercent littéralement, du bleu sur son visage m'indique qu'elle a reçu des coups.

Aude me prend dans ses bras, elle sent l'alcool mais l'étreinte est agréable et je m'y laisse aller un moment, sa chaleur m'envahit lentement, une espèce de sérénité qui ne devrait pas avoir de place en ce lieu. Elle essaie ensuite de m'expliquer ce qu'il s'est passé, elle aurait tenté de retenir les policiers et reçu des coups avant qu'ils ne finissent par l'embarquer. Je suis confus, ça me touche et je ne sais pas quoi dire. Maladroitement, mes lèvres se posent sur les siennes, oubliant leur goût de bière pour manifester ma reconnaissance par le corps, spontanéité trop immédiate. Aude ne recule pas, au contraire ses bras m'enlacent à nouveau. Je trouve dans son parfum étrange une pulsion de vie qui annihile chez moi toute retenue, la mélancolie de sa boisson mêlée à la puissance d'un être que l'on a détruit, tassé au fond d'un univers dans lequel il est étranger. Ma langue pénètre dans sa bouche et la sienne répond, deux corps en mal de sexe, en mal de gratitude, en mal de tout s'étreignent sans concession pour ce qui les entourent. Je la porte autant qu'elle me pousse vers le lit, ses mains explorent mon corps, sous ma chemise. Ma bouche la dévore, effleurant, mordant et léchant son cou, son nez, ses oreilles. La camisole de mon existence fugitive s'évapore alors qu'elle m'ôte mes habits fébrilement, elle se déshabille et je m'extasie devant son corps de femme. Ses seins en poire appellent mes mains, son visage demande à ce que je m'y perde. Nous faisons l'amour vite, le rythme effréné des gens qui ne savent plus s'y prendre et ne parviennent plus à contrôler leurs désirs.

Rhabillés, assis sur le parquet et côte à côte, nous revivons mentalement ce qu'il vient de se passer. Souffle court, qui cherche à se retrouver et témoigne de ce qui nous a uni. Le rêve dans lequel je suis s'émancipe toujours davantage, délivrant en moi une euphorie inappropriée dont le non-sens enivrant me décale encore plus de la réalité de ma situation. Aude développe en son corps un langage que même sa plus grande soif ne parvient pas à obscurcir, elle place ses mains, ses hanches savamment de manière si expressive que je ne peux me méprendre sur ses pensées, ses questions, ses réponses. Sa tête bascule lentement, entraînant son corps dans la chute molle, elle s'endort dans le lit me laissant seul avec mes idées fourmillant dans mon crâne d'introspectif évasif.

Un coup à l’omoplate me sort de mon sommeil, je me suis endormis sans m'en rendre compte et mes paupières papillonnantes repèrent de grosses bottes qui m'attendent. Ils sont trois à m'embarquer par les aisselles, m'entraînant dans les couloirs alors que mes jambes essaient bon gré mal gré de suivre le rythme. Nous parcourons les allées victoriennes sans que je ne discerne le parcours que nous empruntons, les motifs se ressemblent, se rappellent les uns les autres et je suis complètement perdu quand nous parvenons finalement dans un hall où un ibis rouge m'attend, assis sur un trône. C'est totalement surréaliste, la mise en scène fait imitation de la cour des rois d'avant la Renaissance. On m'amène aux pieds du trône, à genoux et l'ibis rouge, qui était resté immobile, légèrement appuyé sur son accoudoir, finit par se redresser pour me toiser et m'adresser la parole.

-Jérame, est-ce bien ça ?

-En effet.

Une pause s'installe, je ne peux pas deviner s'il réfléchit à ce qu'il veut dire ensuite ou s'il me jauge encore. On m'épargne de me poser davantage de questions car on me soulève pour me rapporter à ma cellule. Je ne comprends pas exactement ce que l'on voulait de moi. Quand ils me font entrer dedans, l'un d'eux me frappe violemment au visage et m'envoie ainsi au sol, puis celui qui était le plus en retrait dépose un copieux repas pour deux par terre. Le contraste, comme en atteste l’ecchymose qui se forme sur ma mâchoire, est frappant.

Alors que nous mangeons, Aude se referme littéralement, j'ai le sentiment que l'absence d'alcool commence à la ronger et que le temps où elle va devenir insupportable s'amorce nonchalamment. Elle prend son gobelet, en boit une gorgée et toussote. Son visage n'exprime que le frustration de boire de l'eau alors qu'elle n'avait même pas envisagé une seule seconde qu'il puisse y avoir autre chose que du vin ou n'importe qu'elle autre spiritueux à l'intérieur. Elle jette le verre au mur, le faisant rebondir plusieurs fois contre le parquet, puis elle me regarde d'un air sévère, elle m'en veut. La nuit se passe très longuement, Aude ne cesse de se tourner dans le lit, plusieurs fois elle se lève et marche un peu, l'air fébrile, de mon côté je fais mine de ne pas la regarder de manière à ce qu'elle ne passe pas son manque sur moi, je n'ai pas l'humeur du bouc émissaire.

L'aube s'installe à peine quand on revient me chercher, une nouvelle fois, je suis traîné devant l'ibis rouge. Passant par ces couloirs identiques, je cherche quelque chose à dire ou à faire qui pourrait me permettre d'en savoir plus, de comprendre ce que l'on attend de moi.

-Quand es-tu né ?

Je ne réponds pas instantanément, j'essaie de gagner du temps, de le pousser à parler encore davantage. Seulement, un garde me frappe violemment au flanc, mettant fin à mes espoirs vains de saugrenue rébellion.

-Il y a 28 ans, monsieur, le douze avril.

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MessageSujet: Re: Les oiseaux de notre siècle.   Jeu 8 Sep - 19:06

Voilà des mois, je crois, que je suis prisonnier dans ces quartiers. Chaque jour à l'aube et au crépuscule l'ibis rouge me fait convoquer pour me poser quelques questions sur moi. Mes goûts, mon parcours, mes envies, mes craintes, mes connaissances, mes talents, mes faiblesses. Tout finit par se dire. Toutes mes journées se passent dans l'oisiveté de l'attente du soir en compagnie d'Aude. Après son sevrage, elle a finit par me pardonner, par me faire comprendre à nouveau qu'elle est toujours avec moi, qu'elle espère pour moi et pour nous. Parfois, je lui raconte ma vie d'avant, mes escapades dans les marchés comme un voleur de pomme, mes travaux dans les orangeraies, mes techniques d'usurpation de tatouages. Je tente de combler le silence et l'inactivité de nos journées par des mots qui me semblent chaque jour qui passe plus vides de sens.

Deux semaines après le commencement de ce calvaire, Aude dansa pour moi, pour la première fois. Au début, je trouvais cela déplacé, voire ridicule mais le temps passa et, mes entrevues avec le rouge mises à part, elle devint ma seule distraction, ma seule compagne. Alors je la regarde attentivement me parler à sa manière, et cela ajoute sans cesse à la sensation que mes phrases n'ont aucun sens. Elle sait comment communiquer, c'est transcendant, ce n'est pas forcément gracieux ou esthétique mais c'est un parler véritable. Le galbe de ses hanches qui monte et descend alors que ses bras entament des mouvements spontanés. Elle se dit parfois contrariée, parfois inquiète, souvent fatiguée, quelques fois en colère. Elle me raconta ainsi sa première fois avec un étudiant en lettre, son appréhension de la pénétration, comment il l'avait rassurée et comprise et prise, comment, éprise, elle l'avait aimé. Ils s'étaient mariés et allaient fonder une famille quand elle devint muette. Aude me dessina son enfant, celui qu'elle n'avait jamais eu parce que son ancien amour avait dû renoncer à elle. Il est interdit de procréer avec une paria, cela risquerait d'étoffer la liste, d'en créer davantage. Alors elle fut proscrite de ce qu'une femme a le droit de faire et sombra lentement dans l'oubli de la boisson. Elle était montée haut, avait eu des rêves flamboyants et avait cru en eux tellement ils semblaient réalistes, mais du jour au lendemain elle avait dû tout quitter. Moi, je n'ai jamais eu de rêves, je n'ai jamais rien eu que des aventures périlleuses, ne j'ai rien perdu car je ne possède rien.

Au matin, je suis de nouveau devant l'ibis rouge. Il me regarde, je le regarde, mais il ne me pose pas de question. Peut-être sait-il tout ce qu'il avait envie de savoir sur moi alors que je me rends compte que je ne sais absolument rien sur lui. Certes, il est mon geôlier.

-Quel est votre nom ?

-Peut-être préfères-tu l'ignorer.

Il m'a répondu. Je suis sous le choc, depuis tout ce temps, il n'a fait que me questionner et je comprends seulement maintenant qu'il en attendait autant de ma part. C'est un peu crétin que je me sens à présent, tant pis, je poursuis sur ma lancée.

-Qui êtes vous dans cet endroit ?

-La pluie et le beau temps, tout et rien.

Je reste coi. Mon cerveau travaille à toute vitesse pour essayer de trouver la question qui me permettra de débloquer la réponse que je cherche.

-Que suis-je pour vous ?

L'ibis rouge sourit, je ne le vois pas mais je le sens au plus profond de mes tripes. Ça déclenche chez moi une hilarité que j'ai du mal à réprimer, mêlé à une angoisse terrible.

-Mon invité.

-Vous ne m'aidez pas.

-Devrais-je ?

Je réfléchis un instant, pourquoi devrait-il m'aider ? Parce que je suis enfermé sans avenir dans un cachot dans lequel je croupis depuis des mois. Parce que je suis privé de ma liberté d'agir. Parce que je suis un homme capable, que je suis parvenu à accomplir des dizaines de métiers.

-Parce que j'enfreins les règles. Que je suis la seule personne que vous connaissez à ne pas porter de tatouages. Je ne suis ni catalogué dans les registres de la Profession, ni chez les abonnés aux média-psychologues. Davantage qu'un paria, je n'existe pas dans cette société.

-C'est exact.

Un coup sur la nuque me projette au sol et dans l'évanouissement.



J'ai mal au crâne, c'est un tocsin qui sonne dans mes oreilles. Je veux m'allonger mais je ne peux pas, mes muscles sont complètements ankylosés, comme si l'on m'avait amputé de tous mes membres. Saisi de panique, j'ouvre les yeux, pour le regretter immédiatement, la lumière me déchire les pupilles à la scie et de grosses larmes se mettent aussitôt à suinter sur mon visage. Prenant sur moi pour réprimer un cri de douleur, j'attends de m'habituer à la vue en gardant un œil plissé, puis l'autre. Mes bras et mes jambes sont toujours attachées à mon tronc, je souffle d'aise, de nouvelles larmes coulent et je souris. Pourtant, je suis attaché au milieu de la grande cour de la caserne.

En faisant de léger mouvements, je finis par récupérer la sensation aux extrémités et la souffrance que ça me procure est bien heureusement atténuée par le plaisir de retrouver mes fonctions. J'ai l'esprit confus et je mets du temps à comprendre ce que je vois, il y a des gens qui bougent dans la cour, certains courent même. Ils s'entraînent. Ce sont les ibis que j'ai toujours fuis et ils sont partout. Aude, où es tu ?

Au milieu, il y a l'ibis rouge debout qui me regarde de loin. Je n'ai pas la force de l'interpeller. Il est empli de grâce, même immobile je l'imagine se mouvant comme un fauve. Son doigt se pointe en ma direction, ce qui me fait l'effet d'une lance de trouille. J'ai les intestins qui frétillent dans mon ventre, me forçant à me plier en deux. Du moins de ce que me permettent mes liens. Le moment se fige, les ibis se sont arrêtés, j'en vois même un qui lévite en pleine course à quelques centimètres au dessus du sol. C'est absurde, cependant, je n'arrive pas à trouver ça étrange, c'est comme si le temps s'était interrompu.

Du moins, pas le temps qu'il fait car les nuages ne cessent pas de bouger, je vois une cascade de brume dans le ciel. Les nuages semblent muer toujours dans une teinte plus sombre en approchant lentement d'un noir oppressant qui m'empêche littéralement de respirer. La gravité me semble intenable, j'ai l'impression d'entendre les cordes qui me retiennent grincer. Même me redresser m'est impossible et, alors que ma situation devient de plus en plus intenable, l'effet s'atténue brutalement, me propulsant légèrement dans l'air en un petit saut. Je ne suis pas un jouet, un agacement profond remonte en moi alors que la sensation que l'on me manipule comme un pion s'impose à moi.

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MessageSujet: Re: Les oiseaux de notre siècle.   Mar 13 Sep - 6:04

Soit je suis dans un rêve, soit le surnaturel est possible, j'ai du mal à décider. Toujours est-il que l'ibis rouge s'élève dans les airs, les paumes tournées vers les cieux comme dans un appel à des puissances supérieures. La cour est nimbée d'une obscurité d'où percent des lames de lumière tantôt rougeoyante, tantôt dorée. Ces couleurs créent un panorama qui m'aurait coupé le souffle si ce dernier n'était pas déjà coupé par la stupéfaction de ma situation. J'assiste à l'ascension de mon hôte. Que dis-je, de mon geôlier. A le voir partir comme ça, j'ai envie de le rejoindre, de voler à mon tour en profitant de cette force incroyable dont il semble jouir. Sauf que je suis retenu par mes liens qui, maintenant que j'y pense, me paraissent chaque instant plus resserrés. Serait-ce à cause de la liberté dont je suis le témoin, qui s'épanouit devant moi de manière presque obscène face à la retenue à laquelle je suis astreint. J'ai besoin de crier, j'ouvre la bouche. Aucun son ne sort, ce qui me choque, puisque je saisi que les images qui s'impriment sur mes pupilles commencent à se vêtir de bavure, les formes se fondent et se confondent, tant et si bien que je finis par ne voir que du noir. Je hurle, sans bruit, dans la nuit oppressante qui vient de s'abattre sur moi, je me débat mais mes muscles ne me répondent plus.

Que quelqu'un me vienne en aide, c'est un cauchemar qui s'impose à moi, je veux le quitter, de toutes les fibres de mon être. Sauf que je ne le comprends même pas, ce qui m'arrive est tout bonnement inconcevable et toute la lucidité que je parviens à rassembler ne suffit pas à mettre en avant une explication logique, rien ne vient, pas la plus petite lueur de compréhension rassurante. Est-ce que j'existe encore si je ne peux rien percevoir de ce qui m'entoure ? Si je ne peux ni me mouvoir ni agir ?

Une heure, quelques minutes, plusieurs jours ? Je n'ai absolument aucune idée du temps passé dans cette position, privé de tout. Position qui serait sûrement inconfortable si on m'avait laissé mes sensations. Au moins, on a eu le bon sens de me soutirer aussi mes souffrances. Je crois qu'un rire s'est échappé de mes lèvres, en réalité je n'en sais rien, mais j'ai ri mentalement. Un de ces rires désagréables, de ceux qui font contre mauvaise fortune mauvaise grâce, de ceux qui sont empreints de cynisme. Même moi je n'y crois pas, cela va forcément cesser, et j'en serais le premier heureux. Ibis, ibis, où-êtes vous ?

Ce que je vois dans mon crâne se dessine lentement, avec la lourdeur d'un cerveau qui n'a pas l'habitude d'imaginer, d'un homme qui ne connaît que l'instant présent. Mais là, c'est Aude qui m'envahit, d'abord une vague d'ivresse, d'alcool au goût amer. Le spiritueux emplit mes veines, fait craquer mes défenses et autorise à l'intruse l'accès complet à mon être. Elle danse en virevoltant dans mon encéphale, piétinant allègrement mes certitudes et mon intimité, s'immisçant sans aucune gêne là où moi-même je n'ai aucun plaisir à mettre les neurones. Je n'ai qu'une volonté, la faire cesser, ceci est le dernier bastion qu'il me reste, l'ultime rempart qui soit à moi. Elle doit me demander ma permission avant de faire intrusion, c'est ainsi. L'agacement me revient.

Je lui saisi le poignet en vol, la stoppant net par la même occasion. Aude se retourne à demi et cale sa hanche contre mon flanc, posant sa main libre sur mes lèvres. Elle me frappe, son poing percute ma mâchoire violemment, je ne m'y attendais pas. Abasourdi, j'ai les yeux qui papillonnent. Assise sur mon entrejambe, elle me regarde, pensive et le menton appuyé à ses paumes.

-Jérâme, tu es un crétin. Sache le.

Elle parle ! Mon visage se décompose lentement, je perds pied dans mes propres pensées, projetant des images insensées. Elle sourit.

-Mais je t'aime quand même.

Aude disparaît.

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MessageSujet: Re: Les oiseaux de notre siècle.   Jeu 17 Nov - 3:29

Désormais tout seul, j'erre dans mon conscient en marchant silencieusement. Mes pieds se déposent avec délicatesse comme dans une chape de coton, c'est agréable. Je sais pourtant que je ne suis pas libre, ailleurs on m'a enchaîné, privé de tout ce qui m'est cher. Cette criminelle injustice m'apparaît disproportionnée, sans commune mesure avec ce que j'ai pu rencontrer jusqu'à présente. Rien ne la justifie et ça la rend encore plus terrifiante, une destitution à l'aveugle de mon statut d'Homme. Mais là, dans cet espace qui est le mien, je suis de nouveau en possession de moi-même. Cette joie de pouvoir allonger les jambes et m'étirer me comble et me remue, j'ai besoin de bouger. Mes foulées s'enroulent avec toujours davantage de vigueur, il me faut aller de l'avant, toujours plus loin et plus vite. Qui sait, si cela se trouve si je m'arrête, on m'arrêtera à nouveau, comme dans ce bar. Pour profiter de cette liberté je dois toujours être mouvant, m'échapper à leur regard. Car même dans le ciel de mon conscient, les ibis m'ont à l’œil, ils planent en cercles concentriques au dessus de ma tête et sont prêts à fondre pour m'arracher à mes moyens.

J'ai chaud, je brûle littéralement, mes muscles fument et l'air se tord sur mon passage. A mes oreilles ne siffle que le vent que je fends, ou serait-ce alors le cri des oiseaux de mauvais augure qui sont à mes trousses. En un bond, je m'envole, déployant de longues ailes. Je ne suis plus que célérité, en m'extirpant de ma condition je sème à présent les ibis qui me poursuivaient. Je rit à gorge déployée, rien ne peut me stopper.



De l'eau sur mon visage me réveille. J'ai mal au crâne et ça me rappelle vaguement quelque chose. Sauf qu'autour de moi le décor a changé et je peux m'empêcher de penser : retour case départ. L'ibis rouge sur son trône regarde ailleurs. J'ai rêvé, pendant mon inconscience due au coup à la nuque j'ai imaginé toutes ces choses. Sauf que la douleur, bien réelle cette fois, m'empêche de faire le moindre sourire, ça fait autrement plus mal que dans mon délire. Les gardes me prennent par les bras et me traînent jusqu'à ma cellule.

Aude dort lorsqu'ils me déposent. Hébété par ce qu'il vient de m'arriver je tente de remettre de l'ordre dans mes idées. J'appréhende et j'attends avec impatience ma prochaine entrevue avec l'ibis rouge. Sans parvenir à mettre le doigt dessus, je sais qu'il y a des questions que je brûle de lui poser. Mon cœur est sur le point d'exploser, il bat, pulse dans ma poitrine comme jamais. Une sensation étrange m'imprègne, je m'allonge délicatement aux côtés d'Aude. La tête posée sur mes mains, je regarde le plafond. En réalité, ce ne sont pas des questions ni des réponses dont j'ai besoin, je recherche à faire quelque chose, quelque chose de bien. C'est un avenir dont je rêve, une place quelque part où l'on m'attend, où l'on désire mon attention. Je veux bâtir autour de moi sans brasser du vent ou être sans cesse recherché. Que l'on me donne une vie dans un monde où je puisse travailler à développer mon entourage.

Mon rêve me hante, diffusé en boucle dans ma tête il me rend sourd à toute autre chose. Aude me regarde déambuler dans la petite pièce comme l'on regarderait un chat sauvage que l'on vient de capturer. Personne ne m'a fait appeler aujourd'hui, c'est la première fois qu'aucun garde ne vient me prendre par le bras pour que je le suive. Dès midi, j'ai des picotements dans les bras, je passe mon temps à m'étirer, à attendre fébrilement que quelque chose se passe. Dans l'antichambre de la vie, il y a Aude et moi, perdus et prisonniers d'un monde qui ne les admet pas. A cet endroit, rien n'existe que nous et nous ne sommes rien sans le monde. Mes nerfs amorcent leur dégénérescence douloureuse dans les environs de seize heures ; ne tenant plus en place je m'appuie sur les murs en y collant mon visage. Je tente de m'imprégner du bâtiment, de faire corps avec lui, de disparaître un instant de ma chair. A dix-huit heures, je hurle de frustration, un long cri de détresse qui transperce ma gorge et me purge un moment. Je sens Aude qui prend peur, assise dans un coin elle plaque ses mains sur ses oreilles. Au alentours du repas du soir -qui ne vient pas- j'ai de la haine pour l'existence, le feu parcoure mes veines et brûle ma poitrine. L'attente, l'attente, l'attente ; vient me chercher ! Mon poing s'écrase contre la porte, la colère déguisée en douleur se propage dans mon avant bras. Cette porte que je martèle réponds en chocs étouffés, je suis en manque et c'est intolérable. La vie me manque, je ne veux pas, je ne peux plus vivre dans ces restes, les reliefs du repas de l'ibis avec nous en plat de résistance. Ma compagne pleure, acculée.

Ma voix se déchire.
- Je te hais !

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Les oiseaux de notre siècle.
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