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 Des pères de nos pères

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MessageSujet: Des pères de nos pères   Sam 21 Jan - 17:14

-Va, mon fils. Va et apprends.

Partir, apprendre. Les deux seuls mots que mon père a glissé dans mon baluchon, le jour où j'abandonnais ma campagne natale. Dans l'encadrement de la porte en bois de chêne massif, usé par le temps, le père (comme le matériau), me lançait un regard d'adieu. Il savait que je ne reviendrai pas. Du moins pas avant sa mort. C'était un adieu, un adieu d'homme. Pas d'embrassade, pas d'accolade, pas de mot réconfortant. La brutalité d'un passage de l'enfant à l'adulte. De la rêverie à la réalité.

Mère était morte il y a quatre ans de cela, et père vivait de l'aide de mon oncle, riche entrepreneur parti faire fortune en ville. C'était mon tour. Il n'y avait plus de place pour moi dans cette vieille maison, trop peu de place pour une carrure comme la mienne. Et l'argent ne suffisait plus qu'à nourrir une seule bouche.

Adieu, ma chambre. Adieu, mon père. Je laisse derrière moi vingt ans de souvenirs et d'innocence. Je ne reverrai plus ces champs gorgés d'aube et d'or. Ce soleil colorant mon univers de mille couleur, ces saisons se parant de mille reflets. De l'émeraude printanière au diamant hivernal.

Le craquement du bois dans un feu réconfortant. La saveur de la tisane après une journée agitée. La chaleur des draps dans un lit familier...

Tout ça me fut enlevé en une simple phrase: Va, mon fils.

Je ne pouvais en vouloir à mon père. Je devais grandir, être un homme. Mais fallait-il vraiment sacrifier ce qui avait fait ma vie ? Mourir dans un monde pour renaître dans un autre ?

Cet automne, père m'a expliqué. Il m'a dit pourquoi je devais m'en aller. Pourquoi je devais rejoindre la ville. Et j'ai perçu une tristesse sans fin dans son regard. Il doit avoir tout aussi peur que moi. Non pas parce que je deviens homme, mais parce que je m'en vais vers un avenir incertain, où il sait qu'il ne pourra pas me protéger. Mais un père ne pleure pas devant son fils. Un père se doit d'être fort, et garder la tête haute. C'est ce qu'il m'a toujours enseigné, pour le jour où moi-même devrais dire au revoir à mes propres enfants.

Je suis seul sur la route maintenant.

J'avance, nostalgie au coeur, et repasse chaque précieux souvenir cent fois dans ma mémoire. Je tente de tout graver, de tout garder au fond de moi. Ne rien oublier, pas une seule image. Car c'est là le seul vrai bien que je possède encore.

La ville. Un monde à lui seul pour moi. Ses immenses tours d'aciers suffisent à me donner le vertige. Ses rues interminables suffisent à me perdre d'un seul regard. A peine arrivé et me voilà dans un labyrinthe sans fin, un monstre de métal dans lequel je n'ai aucun repère. Les gens sont légions. Pressés. Rapides. Froids.
C'est à croire que plus les gens sont proches les uns des autres, moins ils cherchent à se connaître. Pas un sourire ne m'est adressé. L'"étranger". "Provincial"."Paysan" qu'ils m'appellent. Pourquoi désirer vivre dans pareil endroit ?

L'odeur de gazs m'attaque et m'écoeure. Où sont les fleurs ? Le parfum de la terre ? La caresse de l'herbe?
Des voitures multicolores, la puanteur du goudron, la morsure du bitume, voilà ce nouveau monde. On m'isole dans une armoire à étage, en fer elle aussi, éclairé par des feux électriques et sans âme. Même la nuit ce vacarme continu, intarissable, infatigable. Il gronde et crache sans arrêt, comme une bête insomniaque. L'angoisse me prend: où suis-je ? Qui sont tous ces gens ? Pourquoi personne ne vient m'accueillir ? Ou au moins me saluer ? Que vais-je faire ici ? Aucune réponse ne me vient, aucune pensée hormis celle, douloureuse, de mon départ encore frais.

"Tu t'intègreras. Tu vas apprendre"

Apprendre de qui ?

"Tu rencontreras des gens"

Qui voudrait de ces fantômes ?

"Je serai toujours là, près de toi"

NON ! MENTEUR ! Où es-tu donc ? SORS ET MONTRE TOI ! PROUVE MOI QUE TU ES AVEC MOI !

...

Le silence. Et l'angoisse. Je n'arrive pas à retenir mes larmes. Je pleure de désespoir, de tristesse, de peur. J'ai perdu tout mes repères. Le destin m'a arraché à ma vie pour me jeter dans cette ville prison. Ces tours, hautes et froides, ne sont pour moi que geôles entassées. Pourquoi m'avoir chassé ? Père ? Pourquoi ? Que vais-je faire ici ?

Le sommeil ne m'apporte qu'un faible répit, et au matin la poigne de l'angoisse desserre à peine son étreinte. Je referme derrière moi la porte de ma propre cellule, et me plonge à nouveau dans le flot d'âmes errantes.
Mon oncle m'accueille chaleureusement, mais il comprend vite que la nuit fut rude. Je ne comprends qu'après que mes yeux sont encore noircis par le charbon de ma peine.

Un travail simple, pour commencer. La dureté du travail ne me fait pas peur, j'ai l'habitude, mais les autres... Je ne ris pas à leurs farces, je n'arrive pas à parler leur langue. Trop de mots nouveaux, "pas assez de culture". Le paysan se distingue des autres.

Nouveau travail, plus dur cette fois. Construire. Au moins ici, personne ne parle pendant la journée. Certains ont les même yeux que moi...eux aussi ? Je fabrique de nouvelles prisons pour les futurs habitants. Pourquoi eux semblent-ils heureux ? "Argent", on me dit. "Ces gens là sont au dessus de nous". Cela veut-il dire qu'ils habitent tout là-haut ?

Alors j'apprends les mots. "Bar", "karaoké", "centre commercial", "luxe". Des tas de mots, que tout ces gens connaissent. Pourquoi pas nous ? "Argent", on me répète. Pourquoi ne pas gagner plus d'argent alors ? "Paysan"...

"Tu vas t'intégrer"

MENTEUR !

...

Mes nuits vont et viennent sans m'apporter le repos. Le sommeil passe comme des brins d'herbe sur ma cheville,sans laisser un quelconque souvenir lorsque je me réveille. Mes draps sont trempés de sueur, encore à laver. On m'a dit de boire moins d'eau, les larmes coulent moins. C'était peut-être une farce...

...

...

...

...

...

Père...

Huit ans maintenant que je suis ici. Le début fut très difficile, aucun repère, aucun ami, et j'étais totalement étranger à cette culture. Mais je m'y suis fait. Cela fait trois mois maintenant que j'ai appris la mort de mon père. C'était un grand homme, au coeur bon, et honnête. Il m'a laissé une lettre d'adieu, disant qu'il était heureux de pouvoir enfin rejoindre mère, et qu'il était fier de moi.

Pour être franc, j'ai encore beaucoup à faire avant de véritablement m'en remettre. Son départ fait de moi un orphelin, un seul-au-monde. Sans racine, ni attache. Hormis celles que je veux bien me tisser. Mais je n'en ai pas, et je n'en veux pas non plus. J'ai eu beau essayer, je n'ai jamais réussi à m'intégrer à cette ville, et je n'y arriverai probablement jamais. Cela doit venir du fait que je n'ai aucun but. Pas de rêve, pas d'envie, si ce n'est de pouvoir retrouver un sommeil paisible (et sans l'aide de médicaments). Les peurs se sont tassées, et de nouvelles ont prit leur place. La peur de l'inconnu s'est muée en peur du "connu".

Je ne comprends pas ce monde. Trop changeant, trop mutagène. Notre pays est le plus grand empire jamais vu par l'homme. Nous avons des milliers d'années d'histoire derrière nous, et aujourd'hui nous sommes à la pointe du monde moderne. Le nouveau remplace l'ancien. J'ai vu des quartiers historiques tout simplement rasés pour construire une poignée de grattes-ciels. Les gens continuent toujours à aller dans des bars, des karaokés, et maintenant vont jusqu'en Europe pour acheter leurs produits de luxe. Mais moi ?

Je suis ici, à travailler en tant qu'ouvrier. Je n'ai pas de femme, pas d'enfants, et je compte bien plus de connaissances que de véritables amis. Quel est mon but, ici ? Mon oncle m'a incité à devenir chef de chantier, puis grimper l'échelle sociale, aller faire des voyages à l'étranger pour gagner en réputation auprès de mes collègues, mais pourquoi faire ?

Le monde que je vois aujourd'hui est un monde creux, vide de son sens. Il n'y a rien à combattre, si ce n'est l'ennui ou le mépris des autres. Nous fabriquons tout, et pour tout les continents. Nous sommes la plus grand force de cette planète, mais dans quel but ?

Trop nombreux. Il n'y a rien à protéger, rien à revendiquer. Dans une société de libres droits et de surconsommation: tout nous est offert. Alors que faire de sa vie? Quelle cause à défendre ? La pauvreté ? Je suis pauvre moi-même. La paix dans le monde ? Peine perdue, c'est déjà rare de voir deux voisins se saluer dans mon immeuble... La réussite sociale ? Et après ?

Mon seul refuge désormais sont les drogues et les jeux. Seuls capables de me faire oublier cette réalité en manque d'espoirs,en manque d'amour. L'individualisme a séparé les gens, la haute consommation nous a divisé tout en nous rendant ultra dépendants d'un seul et unique système.

"Ce monde est sans but". J'aurai aimé que cela soit une farce. A vrai dire, j'aurai préféré tout supporter pourvu que cette phrase soit fausse à mes yeux.

Père, aurais-tu réellement put me protéger de ça ? Me protéger de la réalité ? Me maintenir dans un cocon d'insouciance ? Bienheureux sont les innocents, m'a un jour cité un riche occidental. Il n'avait peut être pas tord... J'aurai tout donné pour rester dans cette petite maison de province. Je me serai contenté de ça.

Le plus triste, c'est que nous sommes dans l'avenir qu'ont forgé nos parents. Ils se sont battus pour ça, et voilà le résultat. Est-ce moi qui comprends mal ce monde ? Dis le moi père. Si tu n'as qu'une chose à me dire, je t'en prie, dis le moi. Je supporte cette vie en tentant de lui trouver une raison, quelle était la tienne ?

L'amour, si ça se trouve... Mais maintenant cet amour a été informatisé, père. Maintenant on obtient de l'amour par internet, et tu sais quoi ? L'amour fait 300Mo.

...

......

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...

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-Va, mon fils. Va et apprends.

J'ai découvert l'amour dans le sourire d'une femme, et dans les yeux d'un enfant. Mon enfant. J'ai appris, papa. J'y ai mit le temps, mais j'ai appris. Maintenant, c'est à son tour de prendre le flambeau. De trouver sa raison de vivre. Moi, j'ai enfin trouvé la mienne.

Alors va, mon fils. Je veillerai sur toi. Je serai là, à tes côtés. Quand tu exploreras ce monde étrange que j'ai contribué à forger. Et qu'ont forgé nos pères, et les pères de nos pères.






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Lyn

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MessageSujet: Re: Des pères de nos pères   Mar 31 Jan - 1:43

On dirait qu'on manque de correcteurs dans cette vaste bibliothèque des petites nouvelles, alors je me lance Heureux !

Tout d'abord, je te félicite, j'ai été très touchée par ce texte. On voit parfaitement l'amour d'un fils pour son père, l'admiration mais également le ressentiment et la peur qu'on éprouve lors d'une perte (par la distance ou la mort) d'un être cher.
Certes, le sujet et tout de même peu cliché à mon goût (le rite initiatique pour devenir un homme, l'extrême virilité d'un père qui ne montre jamais ces sentiments, les stéréotypes de la ville vu par un campagnard....) je trouve ce texte réaliste. Je me demande un peu à quel époque cette histoire ce passe ? Lorsque je la lis, je vois un paysage en noir et blanc, avec les premières voitures, le début de la société de consommation....
L'histoire est bien mené, on voit l'évolution du personnage, on le voit grandir et mûrir, s'affirmer en tant qu'homme. Bien que la fin soit assez prévisible, elle m'a plu, je ne voyais pas ce texte sans happy-end de toute manière.

Je n'ai pas de commentaires à faire sur l'orthographe ou la syntaxe, je n'ai pas vraiment chercher, mais je trouve tes phrases bien tournés et c'est un texte agréable et facile à lire.

Donc je dirais que c'est un bon texte, bravo !

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MessageSujet: Re: Des pères de nos pères   Jeu 23 Fév - 19:46

Un texte manquant de cadre spatio-temporel faisant que l'histoire narrée peut s'appliquer n'importe où et n'importe quand, ce qui est bien vu à mon sens.
Ensuite, oui ça fait cliché mais retranscrire la réalité fait toujours cliché surtout lorsqu'on grossit le trait. Il y a juste la chute qui m'a dérangée mais si on se met à la place du personnage on sait pourquoi il ressent cela.
De plus, il y a des phrases qui sont bien tournées et bien trouvées telles :
- "l'amour fait 300Mo"
- "Je fabrique de nouvelles prisons pour les futurs habitants"


En somme un texte sympathique (qui mériterait une petite relecture pour enlever les coquilles (; ).

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MessageSujet: Re: Des pères de nos pères   Jeu 15 Aoû - 18:53

Dans la suite de la recorrection de la vitrine, je me rends compte que je n'ai jamais pris le temps de vous remercier pour ces deux commentaires encourageants. Content de voir que ça vous a plu, et merci pour avoir posté un avis Heureux

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MessageSujet: Re: Des pères de nos pères   

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