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 L'usine.

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Green Partizan
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MessageSujet: L'usine.   Lun 30 Jan - 1:35

Il est 7h47 et je conduis la ligne de fabrication des courgettes quand la DRH se pointe. Dans son petit tailleur sous la veste verte des cadres, elle le cache mais se gèle les miches. Je la salue vaguement du bout des doigts avant de retourner à mon boulot. Le petit gars saisonnier avec qui je bosse mets un zèle pas croyable pour lui dire bonjour et lui enserre longuement la main comme un étau. Il finit par la lâcher, quand il voit son expression qui se transformer en impatience. Je rigole discrètement. Surprise, elle vient vers moi. Qu'est-ce qu'elle peut bien avoir à me raconter, si ce ne c'est les éternelles réprimandes nourries par la frustration de ne pas pouvoir foutre dehors tous les salariés protégés ?
- Marc...
- C'est M. Fournier.
- M. Fournier, vous voulez bien m'accompagner ?
Je la jauge vite fait. Difficile de savoir ce qu'elle veut mais ses minauderies m'exaspèrent et j'ai vraiment envie de n'importe quoi sauf de me retrouver dans son bureau.
- En fait, là je viens d'arrêter la ligne, il faut qu'on nettoie le tunnel de surgélation. Donc si vous avez une dizaine de minutes devant vous, j'aimerais bien boucler ça avant qu'on redémarre.
- Ca ne peut pas vraiment attendre. Et j'ai déjà trouvé quelqu'un pour vous remplacer sur le poste.
Ce coup-ci, je suis vraiment pris au dépourvu, et ça doit se voir de l'extérieur. C'est vraiment étrange, d'habitude ils évitent le plus possible de perte de productivité, je me demande bien qu'est-ce qui peut valoir la peine qu'on me remplace. Je lui jette un regard méfiant, fais signe au gamin, et lui emboite le pas.
Nous traversons une grande partie de l'usine, comme son bureau, et la direction en général se trouvent à l'opposé de la fab' sur le site. Certains de mes collègues me jettent des regards étonnés, mais je n'y prête pas trop attention. Je réfléchis à toute vitesse pour savoir. Savoir ce qu'elle me veut, et pourquoi ça doit se passer dans son bureau et pas juste dans un endroit un peu plus calme. Elle se retourne de temps en temps pour voir si je suis. Je reste à une bonne distance d'elle mais ne traîne pas, je suis trop concentré pour cela. Je ne flippe pas : je suis intouchable. Délégué syndical, la bête noire des employeurs, et en plus j'ai le soutien des copains depuis les dernières élections. Je change de tactique, et quand elle se retourne une nouvelle fois, je mémorise son visage. Son expression est étrange, tout à fait inhabituelle. Elle a perdu son côté sévère, son regard genre "je gagne 10 fois plus que toi, troufion". Ca ne me dit rien qui vaille, la technique vicieuse de pression psychologique. Se faire passer pour la victime quand on a un truc à demander, ça fait partie de son arsenal. Nous sortons brièvement des bâtiments. Dehors il fait encore nuit, mais les chariots de débarquement s'affairent sous les spots aveuglants. 5h ou 8h, ici c'est le même décor. J'aperçois un de mes camarades syndicaux, mais il ne me voit pas, nous passons dans l'ombre comme des rats qui traversent une cuisine discrètement. Une vaste cuisine. Ratatouille, ou carottes râpées, salade de fruit ou soupe. Une grande cuisine, mais avec un frigo géant.
Nous arrivons enfin dans l'open-space. Rien à voir avec une boite américaine de finance, c'est quand même très modeste. La DRH salue ses collègues, tout au mieux je leur fait un signe de tête. Elle m'ouvre la porte de son bureau. J'entre, et la stupeur me saisit. Mon patron est là, appuyé contre le bureau, bras croisés. Il accourt me serrer la main quand il me voit, je suis un peu trop sonné pour lui refuser ce plaisir. Aujourd'hui il ne me traite pas comme un emmerdeur gauchiste. Quelque chose ne tourne pas rond. La DRH me demande d'un ton mielleux :
- Il y a du café chaud, vous en voulez un M. Fournier ?
Je bredouille une réponse, elle nous sert moi et le taulier. Mon patron a la mine des mauvais jours, le regard inquiet, la bouche tordue. Pétard, j'entrevoie la réalité ! Ils m'ont convoqué pour me dire qu'ils me foutent dehors ! Le scenario est trop évident : ma DRH se bougent jusqu'à la fabrication où elle ne vient jamais (d'ailleurs elle sort assez peu de son bureau), entretien chez elle, avec mon patron, ils vont me faire le coup de "Marc, nous sommes désolés, mais vous comprenez, la crise, le marché, il faut s'adapter...". Les pourritures ! Je serre les dents dans l'attente de la sentence. Ca va barder s'ils essaient de me dégommer. Je vois déjà le tribunal des Prud'hommes et mon patron en train de se mordre les doigts de regrets. Ils ne savent pas ce qu'ils font.
Mon patron a repris sa place contre le bureau et boit son café avec un air tragique. La mise en scène est parfaite : le triangle patron-DRH-ouvrier, la sainte trinité, moi en fils assis sur la chaise, mon chef le père qui me juge de haut, et la DRH le Saint-Esprit qui va se référer à la bible, la main invisible du marché. Je dois vraiment être une sacré emmerde pour eux pour qu'ils se donnent autant de mal. Je suis prêt à recevoir l'extrême-onction. Elle commence le procès de l'Inquisition :
- Voila, M. Fournier...
Vas-y, déballe. Inutile d'y mettre les formes. Juliette va quitter Roméo.
- C'est difficile à annoncer comme ça...
Oh, ça a l'air. A mon avis, ce qui a été difficile, c'est les répétitions pour jouer aussi bien le rôle de l'amante éconduite. Il ne manque que les larmes, et on croirait presque à sa détresse.
- Mais...
Mentalement, j'écarte les bras comme le Christ prêt à monter sur la croix. Crucifiez-moi, à ma résurrection je vous ferai cracher vos deniers ! J'ai mené trop de luttes, je me suis trop souvent mis dans des positions délicates vis à vis de la direction pour ne pas avoir anticipé ce moment. Béatifiez-moi.
- ...votre femme a eu un accident de voiture en se rendant à son travail ce matin...
Elle détache lentement les mots, l'un après l'autre. Je suis sans voix. La couronne d'épine me donne une migraine instantanée.
- ...elle est décédée... Je suis désolée.
La lance me transperce le cœur. Mon patron pose une main paternelle sur mon épaule.
- Courage mon vieux.
Je ne suis pas dans ce bureau. Je suis à mon poste sur la ligne de fabrication. J'hurle mais personne ne peut m'entendre à cause du bruit des machines. Je suis dans le tunnel de surgélation. Le froid me glace, un froid de température moins qu'un froid de chagrin. Le monde se rétrécit autour de moi. Je suis une carotte coupée en rondelle, qui défile sur le tapis roulant. Je suis mon cœur gelé, qu'on emballe et qu'on étiquette, mon cœur que l'on mange.

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Cordelia Melicerte

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MessageSujet: Re: L'usine.   Lun 30 Jan - 11:06

Un bon texte ! Bien écrit, réaliste, on se prend au jeu. Et même si j'ai vu venir la chute, vers la fin, le parti pris dans le tout dernier paragraphe a réussi à me surprendre. J'aurais tout de même aimé une chute un peu moins rapide : le dernier paragraphe est trop expéditif par rapport au reste du récit. Il faudrait, à mon avis, plus de temps au lecteur pour bien saisir la rupture. Une respiration. Tu vois ?

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MessageSujet: Re: L'usine.   Lun 30 Jan - 11:44

Bizarrement, je suis pas étonné de voir que le narrateur de ton texte soit un délégué syndical ^^ ce détail m'a fait sourire. Passons.

La description est bien menée, la pensée "cash" d'un ouvrier lambda qui pense à ses machines plutôt qu'à lécher les bottes du patronat, les dialogues sont crédibles, c'est assez sympathique tout ça. Ce qui m'a dérangé, c'est qu'après une description réaliste et sans fioritures de l'usine et du contexte, comme l'aurait fait tout bon ouvrier, tu es parti dans le délire de la trinité, et ça franchement j'ai trouvé que ça pétait complètement l'ambiance. C'est dommage.

Jusqu'à là tu as gardé une linéarité, un mode de narration clair, franc, et terre à terre. Pourquoi avoir rajouté la religion là dedans ? Certes le côté "tableau" de la scène pouvait être vu comme ça, mais sincèrement, c'est alourdir le texte d'images dont le narrateur se serait pas vraiment servit dans une vraie scène de ce genre. Je doute fort que le mec s'amuse à penser à la trinité quand il est convoqué dans un bureau. Ok, je suis d'accord qu'il voit la situation dans le bureau comme de la pure mise en scène, mais rajouter la couronne d'épine tout ça... ça a vraiment gâché toute l'immersion dans laquelle tu nous entrainais. (à mes yeux hein).

Et comme dit cordélia, la fin est trop expéditive. Certes les images sont justement choisies, la congélation, le découpage et la consommation du coeur, mais on se fait trop vite ramener au sol une fois la chute dévoilée. Développer la fin pourrait enrichir le texte.

Encore une fois, c'est regrettable d'avoir mit de la religion dans un monde d'huile et de rouages...

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Green Partizan
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MessageSujet: Re: L'usine.   Mar 31 Jan - 23:26

Cordelia Melicerte a écrit:
Un bon texte ! Bien écrit, réaliste, on se prend au jeu. Et même si j'ai vu venir la chute, vers la fin, le parti pris dans le tout dernier paragraphe a réussi à me surprendre. J'aurais tout de même aimé une chute un peu moins rapide : le dernier paragraphe est trop expéditif par rapport au reste du récit. Il faudrait, à mon avis, plus de temps au lecteur pour bien saisir la rupture. Une respiration. Tu vois ?

En fait, l'émotion n'est pas du tout ma spécialité, et en effet, la chute était un peu un casse-tête pour moi ^^'.

Citation :
Bizarrement, je suis pas étonné de voir que le narrateur de ton texte soit un délégué syndical ^^ ce détail m'a fait sourire. Passons.

La description est bien menée, la pensée "cash" d'un ouvrier lambda qui pense à ses machines plutôt qu'à lécher les bottes du patronat
Le fait que le protagoniste soit un délégué syndical n'a rien d'un détail, et le gars pense moins à ses machines qu'à sa lutte. Ca n'est pas une histoire d'huile et de rouage comme tu le dis.

Citation :
Pourquoi avoir rajouté la religion là dedans ?
Religion ist Opium des Volkes, camarade. C'est une référence. De plus, le côté paternaliste de l'univers de l'entreprise est un calque typique de l'Eglise catholique. Tu parles d'immersion : c'est de l'immersion.

Pour la chute, même remarque qu'à Lys, c'est problèmatique en effet. Je sais pas


Merci à tous les deux. Rôlliste

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MessageSujet: Re: L'usine.   Mer 1 Fév - 0:03

Green Partizan a écrit:


Le fait que le protagoniste soit un délégué syndical n'a rien d'un détail, et le gars pense moins à ses machines qu'à sa lutte. Ca n'est pas une histoire d'huile et de rouage comme tu le dis.

Donc c'est juste le mec qui veut pourrir le patronat? Qu'il soit délégué, syndiqué, ou qu'il ait juste un penchant pour la défense de ses confrères de travail... ça reste un ouvrier non ? Immunité ou non, s'il ne pense pas à ses machines, la faute grave pend au nez... Le titre n'est pas le point capital du texte il me semble. C'est plutôt la description que tu as fait du lieu, la psychologie du personnage et la mise en scène qui est importante dans ce texte j'ai l'impression... Je n'ai pas dit que c'est uniquement une histoire de rouages, juste que dans un monde industriel, c'est dommage d'avoir mit de la religion, pour moi ça a cassé l'ambiance dans laquelle tu amenais la lecture... C'est passer du blanc au noir, du matériel au spirituel. La ferveur de la lutte ouvrière, ça y a totalement sa place, mais bon je ne vois pas la vision catholique dans le schéma d'une entreprise...tout dépend du contexte, des relations, de la taille de l'entreprise... sans parler des entreprises appartenant à leurs salariés... les statuts des entreprises se sont largement diversifiés aujourd'hui, alors je trouve ça un peu réducteur d'enfermer le patronat dans un cadre ultra hermétique du style trinité catholique...le monde change.

Citation :

[b]Religion ist Opium des Volkes, camarade. C'est une référence. De plus, le côté paternaliste de l'univers de l'entreprise est un calque typique de l'Eglise catholique. Tu parles d'immersion : c'est de l'immersion.

Une référence, certes, mais comme dit plus haut c'est dommage d'enfermer le patronat dans une telle boite au vu de tout les statuts hybrides et malléables qui existent aujourd'hui... Quant à l'immersion...On partait du point de vue d'un mec (presque) lambda, un gars d'usine bien comme il faut, délégué syndical en plus, et là tu les éloignes, tu les déshumanises en les plaçant dans le rôle du père/fils/saint esprit. Tout ça pour parler de la mort de sa femme derrière... donc on part du gars sur sa machine, puis sur un tableau catholique déshumanisé, pour enfin atterrir sur la mort de la femme, ce qui plombe ce qui aurait être une montée spirituelle pour s'écraser à nouveau sur un sujet cru, et enfin terminer par une métaphore en rapport avec les machines. Donc le style est un peu...hachuré, avec la fin pas assez développée.

Religion ist Opium des Volkes. Soit. Mais mélanger la croix et la faucille n'était peut être pas du meilleur effet pour ce texte...


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Cordelia Melicerte

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MessageSujet: Re: L'usine.   Mer 1 Fév - 10:00

Très personnellement, l'allusion à la religion ne me dérange pas du tout. Je l'ai vu comme une manière pour l'ouvrier de se distancier de ce qu'il pense être son proche licenciement : en imaginant ce tableau biblique, il se moque de ses deux supérieurs et se donne les moyens d'être fort face à son renvoi. Tu soulèves, Cocoon, le contraste avec le monde de l'usine, froid et plein de rouages. Mais justement, ce contraste est important : dans cette scène, on n'est plus dans l'usine, en tout cas plus dans cette partie pleine de machine que l'ouvrier considère comme SON usine. Non, là, on est dans les bureaux... et celui du directeur en plus ! Pour l'ouvrier, le directeur et la RH ne savent rien de son monde de machines. Ce n'est donc pas choquant, et même bien vu de les placer dans un univers tout autre - et pourquoi pas biblique, oui, au vu de la référence.

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