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 une promenade

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dale cooper

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MessageSujet: une promenade   Ven 17 Fév - 20:34

Il est des endroits, des lieux empreints d’existence, qui ne demandent qu’à raconter des histoires. C’est tout le travail d’un auteur que de chercher ces places, de les écouter et de passer le tamis de l’impression, pour remonter à la surface ces histoires, pour faire jaillir le flot des contes.

Ces lieux ne se révèlent souvent qu’à l’occasion d’une inclination de l’esprit, à une heure ou sous une lumière précise, abandonnée par la vision quotidienne et immuable du vécu, pour laisser place à l’imaginaire qui sourd à travers eux.

Il est des sentiers, des ruelles, de vieilles pierres qui hantent nos villes, délaissées par le cheminement mécanique des vies humaines. Livrés à l’oubli, ils sont la propriété des oiseaux et des chats qui les habitent et les parcourent.

Au gré de mes pas, je découvrais tantôt l’un de ces étranges endroits.

Une place forte en ruine, inondée de verdure et d’arbres aux troncs tortueux, domestiquée par les choucas criards. Le vent froid et sec qui s’y enroulait, semblait ne jamais se relâcher, tumulte d’un hiver permanent et gris.

A travers les herbes rendues folles, perçaient ça et là des tâches de constructions centenaires.

Quelques grilles rouillées et délabrées annonçaient le lugubre héritage des années. Ici, nulle plaque commémorative ou square entretenu par le devoir de mémoire commune.

Pourtant les stigmates d’une horreur ancestrale, gravés à même les pierres, rappelaient qu’en ce lieu fut érigée une tour peuplée d’hommes et de femmes dont aucun souvenir n’a demeuré. Pas même les noms.

Les bris de murailles couverts de suie s’étendent à même le sol sur plusieurs dizaines de mètres carrés oubliés.

L’histoire que me conte ce nœud dans notre espace-temps, sans âge ni réalité formelle me glaçait les sangs alors que j’arpentais cet îlot insalubre. A travers les branchages bas et les voix rauques des noirs oiseaux, je devinais peu à peu pourquoi un tel oubli s’acharnait sur cette place. Comme une épaisse volute de négation, un linceul de dégoût semblait avoir été jeté sur ce jardin malsain.

Émanant de la terre, scintillait une abstraction lourde et ineffable. Fasciné par l’étrange attirance des ruines, je me penchais pour découvrir la bouche d’un soupirail. Quelques planches vermoulues en obstruaient le passage ; il ne me fallut guère que quelques instants pour mettre au jour cette cicatrice sèche qui béait sur l’écorce de notre monde.

A mes pieds je découvrais un souterrain qui s’enfonçait dans les entrailles de la terre, en pente abrupte, comme une blessure faite au cœur de la ville.

Les nuages bas que perçait avec grand peine la lueur du jour, ne me permirent pas de voir très loin dans les profondeurs du boyau. Pourtant, charmé par une sorcellerie atavique, j’entrais dans ces limbes glacées comme dans un état second.

Guidé par la chiche lumière bleutée émise par mon téléphone portable, j’avançais à tâtons le long du couloir. Je devinais plus que je ne les voyais, grouillant sous mes doigts, une faune aux mille pattes et aux yeux aveugles. Crissant sous mes pas, le tapis sec de leurs millions de cadavres desséchés, me révulsait. Cependant j’avançais.

L’étroit passage n’aurait permis qu’à un seul homme de se tenir à peine debout. Le cheminement était chaotique, le sol et le plafond tendait des pièges dans leurs irrégularités et après quelques coudes et dénivelés plus aigus que d‘autres, je n’avais plus aucune idée de la direction que je suivais ni de la profondeur à laquelle je pouvais bien être descendu.

Toutefois je poursuivais.

A un certain moment, je perçus le bruit humide de l’élément liquide. A quelques mètres devant moi devait se dresser un réservoir, dans lequel goutaient les pluies bues par la terre. Ou alors était-ce une source vomie par les viscères de ce lieu maudit.

Enfin j’émergeai dans une vaste salle circulaire, toute de pierres entassées, comme le sont les tumulus des âges cyclopéens que l’on découvre parfois dans les campagnes de ce pays.

Au centre de la salle, que je pouvais à peine distinguer grâce un jour aménagé à l’apex de la voûte, se trouvait, comme je l’avais deviné au bruit, un bassin circulaire.

De l’eau croupie filtrait du sommet pour venir tomber et faire naître des cercles concentriques à la surface immonde de ce réservoir.

Le téléphone ne m’était d’aucune utilité aussi je le rangeai dans ma veste pour ne pas en décharger totalement la batterie. Il me serait d’un précieux réconfort pour retourner sur mes pas, une fois mon exploration terminée.

Je levais les yeux vers le dôme pour étudier le puits qui y naissait. Au-delà du cylindre bâti je découvrais une grille en fer, ciselée d’une élégante forme. Le motif métallique me rappelait une image vaguement connue, mais je ne parvins pas à me remémorer l’origine de ce souvenir.

De toute évidence, il existait une construction en surface qui recouvrait cet étrange grillage.

Je m’approchai ensuite du bassin. Il en émanait une puanteur suffocante qui me donna des hauts le cœur. Je passai dès lors un mouchoir sur mon nez pour ne pas défaillir. La surface était constituée d’une épaisse couche d’immondices agglomérée par les âges, comme une pellicule de miasmes fossiles. Je ne pouvais décemment me résoudre à y plonger ma main pour l’agiter et découvrir les horreurs qui y croupissaient. Alors que je me retournai pour me mettre à la recherche d’un quelconque outil, mon pied bouscula ce qui me sembla être une veille branche desséchée. Il était vrai que lors de mon évolution jusqu’à la piscine, j’avais senti craquer à de nombreuses reprises des miettes ou des tasseaux secs sous mes pas.

Ce que je tenais en main m’apparut suffisamment long et solide pour que je pusse le plonger dans cette vasque humide et odorante.

Dès les premiers tâtonnements à l’aide de cet outil improvisé, je me heurtai à d’innombrables reliques épaissies par leur bain antédiluvien, comme autant de monceaux putréfiés par le temps et rongés par les miasmes. La profondeur aux abords ne dépassait pas une trentaine de centimètres, mais donnait l’impression de s’épancher vers le centre, où elle devait rejoindre des strates les plus enfouies de la planète.

Alors que j’agitai plus vigoureusement ma trique, j’entendis poindre le bruit infect et trempé des morceaux que je venais de sonder. Ils firent surface sous le jour tamisé de la grille. Je découvris avec horreur les restes calcaires et vermoulus d’os. Leur origine me fut révélée par une intolérable ignominie l’instant suivant. Une tête humaine boursoufflée aux restes de chairs à demi fondus venait d’apparaître devant moi. L’état de décomposition et la présence des globes oculaires ne pouvaient signifier qu’une chose : cette dépouille baignait ici depuis plusieurs mois tout au plus. Le cadavre avait donc été plongé dans cet infâme chaudron non par des monstres préhistoriques, mais bien par mes contemporains.

Alors que je retenais un vomissement, le jour se fit plus lumineux. A travers la grille, un afflux de lumière se faisait sentir. La clarté me permit de découvrir au mieux le spectacle impossible qui m’entourait. Toute la surface de la salle était jonchée d’ossements humains.

Quel culte impie pouvait bien se dérouler dans ces lieux ? J’osais à peine imaginer ce que pouvait signifier un tel charnier. Alors que la lumière se faisait de plus en plus pressante au-dessus de moi, j’entendis des bruits de pas nombreux accompagnées de voix ténues. Les mots murmurés ne me parvenaient cependant pas. Une musique s’éleva, loin au dessus, par delà la voûte sacrificielle, le puits et la grille.

Je reconnus avec horreur les sonorités de l’instrument et sus immédiatement où je me trouvais.

L’orgue de la cathédrale annonçait l’ouverture des vêpres alors que les fidèles prenaient place.

Je reconnus la grille métallique, pour être l’une de celle qui orne le sol de cette maison sacrée. La légende locale parle en effet de la présence de catacombes et de cryptes enfouies sous les dalles de l’édifice saint, mais qu’aucun accès moderne n’a permis de découvrir.

Je ne pouvais rester un instant de plus dans ces lieux sacrilèges habités par un Mal tel qu’il ne craint pas la lumière des vivants ni de leur Dieu.

Abruti par l’émotion et affaibli par le remugle du charnier, je me résignais à quitter les lieux par l’immonde boyau qui m’y avait conduit.

Alors que je retrouvais peu à peu la lumière déclinante du soir, je me rendis compte que je tenais toujours en main depuis tout ce temps, le manche qui m’avait permis de faire jaillir la vérité.

Je tenais en main un bras d’enfant.
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Grendelor
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MessageSujet: Re: une promenade   Lun 20 Fév - 16:04

Heureusement pour moi, dadada n'est pas partout et je vois encore fleurir des textes qui ont un sens pour moi.

Une lente promenade dans les pas d'un voyageur vraiment très curieux et n'ayant pas peur d'aller loin, très loin. J'ai vraiment aimé ces méandres lyriques, glauques et prosaïques. La cathédrale en point d'orgue avec la révélation finale : les enfants.

Là, on peut se livrer à d'extravagantes extrapolations sur ce qu'il se passe réellement, mais plus que la fin ce que je retiens c'est le chemin, ce qui est d'ailleurs le titre. Il semble donc que le but soit atteint, nous avons fait une promenade ensemble.

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dale cooper

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MessageSujet: Re: une promenade   Lun 20 Fév - 20:55

Heureux

Merci.

Plus encore c'est le "lieu" qui a raconté l'histoire (je prendrai ptet une photo la prochaine fois que j'y passe pour illustrer). Et en effet, la promenade, le parcours à travers cette symbolique lugubre et antérotique, est le seul point vraiment intéressant à soulever.

Le reste c'est un exercice de style autour de mes lectures de lovecraft !
(que je te conseille vivement si tu aimes ce genre de ballade sinistre !)

Et non, Dadada n'est pas encore partout... même si c'est un courant artistique des plus prometteurs et qu'il faut encourager !
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MessageSujet: Re: une promenade   Dim 26 Fév - 4:38

Hé, j'ai vu venir le bras à 20 bornes !

Pas mal du tout ce texte, bien ficelé avec les touches dévébiennes habituelles (le coup de la batterie du téléphone portable, ces petits rappels concrets qui nous parlent et nous mettent dans la peau du héros contemporain ordinaire).

Si j'ai vu le coup du bras, j'ai en revanche été bien saisi par l'église. Vraiment glauque (et une pique anticléricale, une !).

Sympa. Rôlliste

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