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 Syndrome de Stendhal

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dale cooper

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MessageSujet: Syndrome de Stendhal    Dim 7 Oct - 0:40



Ne me demandez pas pourquoi je me suis retrouvé dans les tableaux de De Chirico.

C’est un fait et je ne peux moi-même me l’expliquer. Comme tout ce qui est factuel se doit d’être considéré comme tangible et avenu, il est donc matériellement avéré que je me trouve face à la tour rouge.

Comme souvent, au milieu de la cour, deux hommes en costume se font face et tiennent des propos pragmatiques.

L’un tient pour acquis que la finalité du monde réside dans sa finition : parfaite et indéfectible.

L’autre au contraire parvient à prouver que c’est l’impossibilité philosophique à appréhender le monde pour ce qu’il est, qui en est la seule représentation acceptable par l’esprit.

Si je me place exactement entre les deux, alors j’entrevois une tierce voie : le juste chemin, la voie du centre, équilibrée et pourtant tortueuse.

Le monde ne peut être que le fruit de ce qui est et de ce qu’on en connait.

C’est l’unique équation que je puis me permettre de résoudre : expérience et observation, connaissance et perception. L’amalgame de ce que je vois, hume, touche ou entends et l’acceptation de ce que l’humanité a démontré jusqu’ici sur son environnement.

Si je ne vois pas, hume, touche ou entends le quark, je peux cependant considérer son existence pour acquise, puisque d’autres l’ont démontrée.

Le discours des deux hommes se répète à l’infini. Inutile de rester planté là, je n’en apprendrai pas d’avantage. Derrière moi quelqu’un a déposé une caisse remplie d’outils d’architectes : fil à plomb, équerre, règle à calcul, niveau, mètre à mesurer et je ne sais quoi d’autre encore. Je ne me retourne pas pour en faire l’inventaire. Je ne puis me résoudre qu’à l’accepter une nouvelle fois. Après tout seul l’observateur du tableau pourrait en faire le décompte. Moi je me trouve hors cadre et de mon point de vue précis, à équidistance des deux philosophes endimanchés, je peux voir l’entrée de la tour.


M’est avis qu’on peut la percevoir de cet unique point de l’univers.

Je ne peux donc pas remercier la chance et en déduire ses probabilités, puisque seule ma réflexion m’a conduit à me trouver en cet instant précis dans le parfait alignement des opinions et de la tour.

J’avance donc d’un pas décidé vers cette tour récurrente de l’univers de mon hôte.

Chemin faisant j’étudie les diverses raisons plausibles à ma présence ici.

J’élude d’entrée de jeu une fantaisie de l’auteur : De Chirico a peint ces toiles il y a plus d’un siècle, il est mort depuis… je ne sais pas, je ne connais pas ses dates. S’il était encore en vie, il aurait très bien pu me figurer ici, petite fantaisie sans contenance, arpentant les résidus de son imaginaire déstructuré.

Or je suis d’un autre siècle, d’un autre lieu. Je ne pense ni ne rédige en italien, j’ai vu ses toiles dans les musées, de par le monde, j’ai vu d’autres tours tomber et d’autres s’ériger au dessus de la terre des hommes. Enfin, je ne les ai pas toutes vues. J’ai vu leurs représentations sur des écrans, j’ai vu le cratère que certaines ont laissées derrière elles et j’en ai vu d’autres toujours en place. Peut-être même que le maître les as vues et touchées comme moi. A-t-il humé et entendu Manhattan comme je l’ai fait ? A-t-il vu les structures longilignes de Paris, Milan, San Francisco ?

Je ne saurai le dire. Nous n’avons été contemporains que quelques mois.

Non, la vérité est tout autre, elle est cachée derrière l’ombre de cette tour rouge.

Déjà je me trouve dans l’encadrement frais de son ouverture. Le soleil ne finit jamais de se coucher dans ces tableaux ! On y vit dans un après-midi permanent, harassé par la tiédeur d’une fin d’été intemporelle.

Bah ! Après tout, c’est toujours plus agréable que de se retrouver défiguré ou désarticulé dans une œuvre futuriste ou surréaliste. Au moins les paysages et les formes sont plus doux et plus faciles à regarder ou toucher. Je n’aurai pas voulu être mis à nu pendant que je descends un escalier. Loin de là !

Jusqu’ici le silence a régné. A présent que je pénètre l’imposante structure et que j’explore les méandres de son architecture intérieure, j’entends… non j’écoute une musique.

C’est mécanique, délicat, cristallin et artificiel. Un ordinateur produit ces sons. La mélodie est entêtante mais douce. C’est une amie. Elle me rappelle les sensations et les pensées que j’ai laissées derrière moi, au siècle dernier. La mélopée rythmée me ramène face à une fenêtre à travers laquelle je me revois observer une jeune fille à quelques tables de moi, de l’autre côté de la rangée des pupitres scolaires. Elle se penche et plonge la main dans son cartable bien rangé pour attraper une règle. En l’extirpant, elle laisse tomber un sachet vert clair, un petit carré. Je devine de quoi il s’agit. Son visage devient rouge en une seconde. Elle pique un fard de honte. Très vite elle laisse tomber un cahier par-dessus la serviette et ramasse le tout, le plus naturellement possible. Sa gêne m’attendrit. Elle espère que personne ne l’a vu faire. Je souris, amusé. Je suis amoureux de cette fille et suis touché par ces gestes timides.

Je me détourne de la fenêtre de la classe. Personne ne m’a vu, ou ne s’est donné la peine de me porter attention.

Laissons les réminiscences là où elles sont le mieux : dans leurs cases existentielles, les bulles de passé.


Je traverse la cour de mon lycée fantôme. Je ne veux pas m’attarder, je n’ai pas que des souvenirs aussi anodins. Certains autres voudraient bien se rappeler à moi et me remettre des coups dans les dents.

Une fois ça suffit.

J’empreinte donc l’escalier de gauche, pour changer. Je sais très bien ce qui m’attendait dans l’autre, celui que j’empruntais à l’époque.

Je pousse des élèves de quatorze ou quinze ans. Les filles pleurent.

C’est vrai : Kurt Cobain était mort aujourd’hui.

Si je reste trop longtemps ici, je vais me mettre à leur parler et les consoler en leur expliquant des choses qu’elles ne sont pas censées savoir avant des années. Moi non plus d’ailleurs.

Arrivé au premier étage je me mets dans la file pour entrer en cours de physique.

Je me ravise au tout dernier moment.

Je ne suis pas en seconde !

Dans un état second, peut-être, mais je refuse de poursuivre mon étude métaphysique sur cette voie-là.

Il faut que je retrouve mon chemin. Cette tour rouge est un piège, l’axe d’une vis sans fin prêt à me ramener au point de départ si je ne reste pas en mouvement.

Je remonte le flot des jeunes gens le long du couloir bondé. On dirait des saumons qui suivent le courant naturel de le leur vie : incapables de choisir par eux-mêmes leurs propres voies. Je parviens tout de même à quitter ce flux incessant d’esprits vides et assoiffés de connaissances aussi académiques que futiles. Ils ne le savent pas encore, peut-être ne l’apprendront-ils jamais : la vérité n’est pas dans les livres d’Histoire ; elle se trouve dans les yeux de ceux qui sont morts par elle. Dommage qu’ils soient tous oubliés, ils ne sont plus là pour témoigner de la véracité d’une version empirique et mouvante de…

Je m’engouffre dans les chiottes, poussé par le besoin vital de recouvrer ma libre pensée.

Là, derrière ce mur, tout au fond il y a une porte. Ou plutôt un panneau de bois peint aux couleurs fades des toilettes des garçons.

Je me suis toujours demandé ce qu’il y avait derrière ce passage condamné. A présent je sais !



J’écarte le rideau d’un coup de pied.

Il ne s’agissait que d’un simple rideau d’eau.

Je fais en sorte de ne pas me tromper en le traversant.

Je suis de retour dans le cœur de la tour rouge.

Des escaliers. Métalliques. Bien sûr, quoi d’autre. Je dévale une volée de marches. Monter en haut ? Descendre en bas ? Je crois bien que je fais du sur place : dans une direction ou l’autre, l’escalier mécanique ne fait que suivre ma propre cadence. Je crois comprendre.

Il faut faire un choix : aller de l’avant ou régresser.

Je n’ai jamais cru en la psychanalyse. Ni à celle de Freud, ni à celle de Jung. J’esquive donc le nombrilisme analytique ; je n’ai queue faire de ces stades, anneaux, or aux phalènes héroïques.

Je ne cautionne pas le tripatouillage indécent des esprits ou des corps.

Je fuis, me fluidifie. Je sens se révéler en moi ma double nature corpusculaire et ondulatoire.

Le tour touche à sa fin. Il est temps de s’extasier devant l’espèce.

A présent je sais ce qu’il y a de l’autre côté de la Tour rouge de De Chirico.

Je me sens soulagé et ravi d’avoir dévoilé ce secret.

Je fais quelques pas dans ce nouveau paysage.

Ne me demandez pas pourquoi je me suis retrouvé sous le chapeau de Rrose Sélavy.

C’est un fait et je ne peux moi-même me l’expliquer.









Dernière édition par dvb le Jeu 21 Mar - 21:11, édité 2 fois
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dale cooper

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MessageSujet: Re: Syndrome de Stendhal    Dim 7 Oct - 14:12

A tribute to :

- De Chirico
- Boccioni
- Duchamps
- Max Ernst

Et tous ceux qui au tournant du dernier siècle ont réinventé l'art, prenant tout et ne laissant que quelques miettes aux suivants. Aujourd'hui, un siècle plus tard il ne reste plus rien à créer : Duchamps a mangé la plus grosse part du gâteau, les futuristes, les cubistes, les dada et les surréalistes se sont chargés du reste. Druillet est peut être le seul a avoir pu glaner les miettes de ce festin et a être touché par la grâce créatrice. Le reste du monde n'aura fait que ressasser et fantasmer une époque révolue, pestant de n'y avoir pris part.


Lorsque je me trouve face à Ernst, Balla, Klimt, Miro, le BauHaus ou De Stijl et tous les autres, je me dis que le monde est passé à côté de sa dernière chance de salut.


Je dédie ce délire surréaliste à Davy le dadada et à Laylay, le seul instigateur qui m'a inspiré, guidé, encouragé et poussé à le rédiger.

Merci encore.


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Melaka
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MessageSujet: Re: Syndrome de Stendhal    Mar 16 Oct - 12:29

J'ai vraiment apprécié de me plonger dans les parcelles d'histoire de l'art que tu évoques. Et puis il y a des constructions de phrases, des jeux sur les sonorités des mots qui me plaisent aussi. En tout cas c'est un très joli hommage à tous ces artistes que tu fais vivre à travers leurs œuvres.

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Ruby

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MessageSujet: Re: Syndrome de Stendhal    Sam 29 Déc - 2:13

Je n'avais pas pris la peine de lire ce texte, et quelle erreur, c'est vraiment très bon, très fluide et puis tu nous prends par la main et tu nous fais traverser divers univers, je ne connaissais pas De Cherico, et c'est bien dommage ça aussi. Je trouve que c'était une très bonne idée et un bon exercice que tu as réussi.

Je me rappelle qu'à un moment Tron nous avait fait faire des exercices à un petit groupe dont un devait s'inspirer du tableau de Lacroix, on pouvait partir dans tous les sens, se laisser guider par ce que ça nous disait.

C'est une bonne initiative comme celle d'écrire par le biais d'une musique, celle par le biais d'un tableau, d'une image. On pourrait renouveler cette expérience avec les oeuvres des graphiques et musicos, même si rien n'est jamais garanti on pourrait se retrouver dans des lieux, dans des sentiments que l'on n'aurait jamais soupçonné.

ps: ah oui grosse coquille : je n'ai queue faire de ces stades...
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dale cooper

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MessageSujet: Re: Syndrome de Stendhal    Sam 29 Déc - 12:41

Xu' a écrit:
ps: ah oui grosse coquille : je n'ai queue faire de ces stades...

Non, non pas coquille, c'ets volontaire. Relis bien le paragraphe Heureux

Citation :
Je n’ai jamais cru en la psychologie. Ni à celle de Freud, ni à celle de Lacan. A peine à celle de Bergson. J’esquive donc le nombrilisme analytique ; je n’ai queue faire de ces stades, anneaux, or aux phalènes héroïques.



(allez un petit indice ^^)

Ca c'ets pour faire bisquer mon collègue de boulot qui est un freudien convaincu. Et puis aussi un peu parce que l'essor de la psychanalyse date (à peu près) de la même époque.
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