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 Pantagruel dans les Enfers.

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Egorann

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Féminin Nombre de messages : 2050
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Date d'inscription : 07/02/2008

MessageSujet: Pantagruel dans les Enfers.   Lun 11 Fév - 22:02

Spoiler:
 

Pantagruel se campa sur ses deux pieds et poussa un long soupir en effleurant son arme de service, accrochée à sa ceinture. Il n'allait pas en avoir l'utilité de sitôt, aussi il la déposa à côté de son badge et de sa matraque, ne gardant sur lui qu'un calepin, une quantité impressionnante d'argent, un stylo à plume et des cartouches d'encre de rechange. En caressant du regard son Sig-Sauer SP 2022, il tourna les talons à regret en caressant sa cuisse sur laquelle aucun poids ne pesait.
Il sortit de chez lui, ferma la porte en tournant dans la serrure la grosse clé de cuivre. Il fit grogner le lion qui servait de heurtoir, et la bonne vint ouvrir.

" - Pourriez-vous dire à vos maîtres que je leur confie la clef de ma maison ? Je dois partir en mission durant quelques temps, et comme c'est loin, je préfèrerais savoir ma maison en sécurité."

La petite acquiesça, et Pantagruel put enfin partir l'esprit allégé. En entendant la pluie commencer à lécher la rue pavée, il resserra sa grande cape autour de lui et en rabattit la large capuche sur son visage. Il marcha ainsi un long moment et était complètement détrempé lorsqu'il arriva au lieu de rendez-vous. Un fiacre l'attendait, son nom, inscrit sur un papier, collé depuis l'intérieur à la vitre. Il ouvrit la porte, hésita à déplier le marchepied puis sauta à l'intérieur. A peine avait-il refermé la porte que le fiacre se mit en route, sans qu'il n'ait pu parler ou même apercevoir son cocher. Haussant les épaules, il sourit de l'étonnement que son client lui infligeait. Il retira sa cape, la posa sur le siège en face de lui, cala ses larges épaules contre le dossier confortable et s'endormit.

Lorsque Pantagruel se réveilla, il faisait nuit noire. En entendant un bruit de pas, son premier réflexe fut de porter sa main à sa ceinture. Il se rappela qu'il n'avait plus son arme et maugréa avant de s'enfoncer dans la banquette. Soudain, la porte s'ouvrit et un vent glacial vint faire pleurer ses yeux. Il passa sa main sur ses joues et dut s'y reprendre à plusieurs fois avant d'arriver à distinguer la silhouette qui venait d'ouvrir la porte.
Une très jeune femme, presque encore une adolescente, était en train de déplier le marchepied. Elle se redressa et adressa un grand sourire à Pantagruel. Ses lèvres très rouge semblaient l'écrin de ses dents presque trop blanches. Son nez était petit, mais droit, et soulignait l'intensité de son regard. Ses yeux d'un noir opaque, et aux long cils recourbés, gardaient un côté enfantin alors qu'ils semblaient goûter à ce qu'ils trouvaient au plus profond du jeune homme. Ils étaient surmontés d'un grand front couvert de cheveux roux, qui courraient en dessinant des serpentins jusqu'au creux des reins. Elle était vêtue d'une robe noire, qui laissait deviner la forme de ses seins et la serrait jusqu'à la taille avant de s'évaser rapidement pour enfin s'arrêter à mi-cuisse. Ses longues jambes à la peau claire, emprisonnées par un collant au maillage lâche, prenaient naissance dans des chaussures rouges mat qui semblaient presque autant attirer le regard sur ses jambes que les yeux ne le captivaient. Pantagruel ne parvint à détacher son regard de son corps qu'au moment où elle lui saisit gentiment la main afin de le faire descendre du fiacre, où il était resté assis.

" – Bon, j'espère que le voyage n'a pas été trop difficile. Bon, vous devez vous en douter, c'est moi qui vous ai contacté. Bon, je vous résume l'affaire et ce que vous avez à faire ici. Bon, donc !"

La jeune fille parlait mais Pantagruel ne l'écoutait pas, trop absorbé qu'il était dans ses réflexions. Il était ici pour régler la sombre histoire de quelqu'un qui n'était pas en règle. Effectivement, quelqu'un avait réussi à outrepasser la vigilance de Charon et à s'introduire dans le Royaume sans que personne ne s'en aperçoive. Et il devait, bien sûr, trouver cette personne et la remettre à son employeur, qui était aussi le grand Maître des lieux. Mais alors, cette jeune fille, c'était celle qu'il connaissait sous le nom du…

"Bon, ous avez compris ? dit-elle en le tirant de sa rêverie. Vous me trouvez cette âme et vous me la ramenez par n'importe quel moyen. Je vous laisse ici, je vais passer par l'entrée de service. Bon, j'espère que vous avez de l'argent, Charon ne vous laissera jamais passer sans cela. Ah, et ne vous inquiétez pas. Votre travail terminé, vous pourrez bien évidemment ressortir. Bon, eh bien, à bientôt !"

Pantagruel était en haut d'une volée de marche en bas desquelles était amarrée une barque. Elle ondulait lentement sur le fleuve qui, pourtant, ne semblait pas bouger. Un étrange personnage était installé dans la barque. Vêtu d'un pantalon à pinces et de chaussures en cuir, il portait une chemise presque complètement ouverte, laissant voir une peau fine et enveloppant comme un voile son corps musclé. Ses yeux verts étaient fixés sur une page de journal, qu'il tenait de la main droite, et ses lèvres remuaient en même temps qu'il lisait. Sa main gauche jouait avec un verre de bière. Lorsque Pantagruel s'approcha, il dût toussoter à plusieurs reprises pour que le jeune homme s'aperçoive enfin de sa présence. Avec un sourire tranquille, il reposa son journal et se releva afin de récupérer les rames de la barque qui étaient posées sur le quai. Il but une gorgée de bière et s'adressa à Pantagruel :

- Vous n'êtes sans doute pas à la bonne place, vous êtes un peu trop vivant pour rentrer en enfer, mon vieux.
- J'ai de quoi.
- Ah mais je n'en doute aucunement. Simplement, vous n'êtes pas enterré et vous n'êtes même pas mort. Si une seule de ces deux conditions était remplie on aurait pu s'arranger, mais là… Vous comprendrez…
- Je vous assure, réellement, j'ai de quoi, dit Pantagruel.

Il laissa tomber aux pieds du passeur une grosse bourse qui tinta en s'écrasant contre le bois dur. Ce dernier se pencha en avant, ouvrit la bourse d'un air méfiant et, du bout du doigt, brassa la pièce. Soudain, il se releva et fit disparaître l'argent derrière un tas de tissu. Il tendit la main à Pantagruel, et l'aida à monter dans la barque.

- Bienvenue à bord !
Pantagruel s'installa confortablement et répondit par un sourire à Charon. Celui-ci semblait s'intéresser à lui, puisqu'il commença à lui parler :
- Alors comme ça même les vivants veulent venir en enfer maintenant ? Ça doit avoir sacrément changé, là-haut, pour que même vous vous en désintéressiez…
- Oh vous savez, moi, répondit Pantagruel en riant, je n'ai pas vraiment hâte d'aller en enfer. Je suis là pour le travail. Mais c'est vrai que ça a changé ; tout est plus sombre maintenant qu'avant. Mais quelques gadgets ont été inventés –je m'en sers pour le travail- et c'est plutôt sympathique comme inventions.
- Pour le travail, vous dites. Vous venez travailler en enfer ? Pour quoi faire ?
- Le diable… Il s'interrompit. Quelqu'un qui ne s'est pas présenté mais qui, il me semble, doit logiquement être le diable, m'a demandé d'enquêter. Pour faire court, il y a une âme en trop dans les enfers, et je dois la retrouver et la ramener à mon… employeur, on va dire. Cette âme est celle d'une personne vivante, il faut donc la traiter afin que cela ne se reproduise pas. D'ailleurs, ça vous ne dirait pas quelque chose par hasard ?

Pantagruel avait pu remarquer que Charon rougissait légèrement tout en l'écoutant. Il s'interrompit un instant et se repris.

- Mon… Je suis désolé, je n'arrive vraiment pas à m'y faire. Mon employeur m'a d'ailleurs assuré que n'aurais pas à lui donner les noms de ceux impliqués dans cette histoire. Ceci dit, vous avez peut-être pu apercevoir ou être impliqué dans quelque chose de ce genre ?
- Il m'arrive rarement de voir passer des âmes vivantes, vous savez. C'est autrement plus goûteux que les âmes mortes.
- Vous voulez dire que vous avez pu "goûter" à cette personne ?
Charon éclata de rire. Il passa la main dans ses cheveux, et finit par répondre au regard interrogatif de Pantagruel.
- En quelque sorte, je n'ai vu que très peu d'êtres humains vivants depuis l'époque où d'aucuns tentaient de venir chercher leurs amours. Et même à cette époque, ils préféraient payer que de se sacrifier pour pouvoir ressortir plus tard.
Pantagruel tourna la tête et put voir que la rive n'était plus qu'à une dizaine de mètres. Il décida de poser directement la question qui lui tournait dans la tête avant de devoir descendre de la barque.
- Donc en quelque sorte une personne est venue, elle ne vous a pas payée mais vous l'avez goûtée. Quoi alors, vous avez des désirs charnels ? Cette personne s'est prostituée ?
- Exactement… Je pensais que vous mettriez moins de temps à le comprendre. Si cela peut vous aider dans vos recherches, cette personne, puisque vous le dites ainsi, est une jeune femme blonde, aux yeux verts et à la démarche ondulante. Elle a un cheveu sur la langue et paraissait assez inquiète de ce qu'elle allait trouver, une fois en bas. Mais j'ai pu redécouvrir des plaisirs oubliés avec elle, alors si vous voulez bien m'excuser, je vais respecter la promesse que je lui ai faite et ne pas révéler son prénom. Maintenant, il est temps pour vous de descendre. Je vous souhaite un bon séjour aux Enfers, et puisse votre âme demeurer vivante. Vous suivez le chemin tout droit, vous arriverez au guichet d'enregistrement.

Pantagruel descendit de la barque en remerciant Charon d'un coup de tête. Le temps qu'il se remette d'aplomb, la barque était déjà repartie en glissant sans bruit sur le fleuve presque immobile. Il suivit donc le conseil du jeune homme et avança sur le chemin. Il était perplexe des révélations qu'il venait d'obtenir. Une âme pouvait donc se prostituer afin d'entrer aux Enfers ? Pourquoi n'avait-il jamais entendu parler de cette possibilité dans les récits mythologiques qu'il avait pu entendre depuis son enfance ? De multiples questions trottaient dans sa tête, mais il arriva bientôt au bâtiment dont lui avait parlé le jeune homme. Un vieil homme était en train de bailler, enfoncé dans un siège visiblement peu confortable. En voyant Pantagruel, il prit un stylo et ouvrit un grand cahier qui trônait à côté de lui.

- Nom…
- Pantagruel.
- Âge du décès…
- Je ne suis pas mort, dit-il en suivant les instructions du Diable. Je suis là pour raison professionnelle.
- Ah vous êtes la personne qui vient enquêter sur l'âme en trop…
- Oui.
- Vous savez tout se sait ici…

Pantagruel était étonné. Pourquoi avait-il fallu qu'il vienne si tout se savait ? La Diablesse qui lui servait d'employeur n'aurait-elle pas pu se charger de ce travail, au lieu de s'en décharger sur un humain ? Il décida cependant de poser quelques questions au guichetier. Au cas où.

- Vous ne sauriez pas le nom de cette âme, par hasard ?
- Non, elle ne me l'a pas révélé…
- Certes certes… Vous l'avez laissée entrer malgré ça ?
- Elle a bien voulu faire l'amour avec moi si je l'inscrivais sous un pseudonyme comme travailleuse aux cuisines…

Pantagruel était bouche bée. S'il ne s'attendait pas à quelque chose, c'était bien à ce qu'une jeune femme se prostitue pour entrer aux Enfers. Et encore moins à ce que ceux qui en avaient profité l'avouent de but en blanc.

- Bien et euh, vous savez pourquoi est-ce qu'elle voulait entrer aux Enfers ?
- Elle cherchait son mari…
- Il est ici ?
- Non…
- Où est-il ?
- Au Paradis…
- Mais, elle, elle le sait ?
- Non, je ne le lui ai pas dit, je n'aurais pas pu en profiter… Tenez, votre badge… Au revoir Monsieur… Passez un bon séjour aux Enfers, et puisse votre âme rester vivante…

Le jeune homme ne parvenait pas à reprendre complètement ses esprits. Ahuri, il reçut le badge que le réceptionniste avait confectionné pendant leur discussion. Il y lut non sans surprise l'inscription "Visiteur". Il haussa les épaules, et avança sur le chemin pour rejoindre le vrai cœur des Enfers. Il avait décidé de finir cette affaire au plus vite, en la bâclant si nécessaire, afin d'éviter de devenir complètement fou.
Un vent glacé vint lui lécher le dos en soulevant sa cape lorsqu'il arriva en vue de sa destination. D'immenses bâtiments s'étendaient çà et là et semblaient être blottis dans une humidité glaciale. En suivant le chemin, il parvint jusqu'au premier des bâtiments. A l'intérieur, des centaines de personnes se bousculaient, pressés d'arriver à leurs différents lieux de rendez-vous. Une cloche sonna, et tous se précipitèrent à l'intérieur d'une seule et même salle. Suivant la file, il comprit qu'il était dans un réfectoire et se saisit du plateau qu'on lui tendait avant d'aller s'assoir à une table. Personne ne vint le rejoindre, et il mangea seul une assiette d'aiguillettes de canard au miel relativement bonnes. La cloche sonna à nouveau, et tous se levèrent à nouveau pour aller rendre leurs plateaux. Dans la file d'attente, Pantagruel parvint à engager la conversation avec une jeune femme.

- Excusez-moi, sauriez-vous où sont les cuisines par pur hasard ?
- Vous n'avez pas de travail après le repas ? Au fond du prochain couloir, à droite.
- Non, je viens d'arriver, on ne m'en a pas encore attribué. Merci, Madame.
- C'est pas normal, vous devriez avoir du travail.
- Sans aucun doute, je suis d'accord avec vous.
- Mais vous n'en avez pas, ce n'est pas normal.
- Effectivement, oui, dit Pantagruel un petit peu étonné.
- Vous êtes pas normal, vous n'avez pas de travail. Il n'a pas de travail ! Pas normal.

Sentant que la jeune femme à qui il parlait avait de fortes chances d'être perturbée par le fait qu'il ne travaille pas, il lui déclara avoir menti et fila tout droit dans la direction qu'elle lui avait indiquée. Dans le couloir, à l'abri des regards de tous, il s'arrêta et se massa les tempes afin de reprendre ses esprits. Depuis qu'il était arrivé, il avait découvert que les Enfers étaient complètement différents de tout ce qu'il aurait pu imaginer, que la personne qu'il poursuivait avait pour habitude de se prostituer et qu'il était considéré comme un intrus à cause du simple fait qu'il ne travaillait pas. Il effleura du bout des doigts sa pipe, qui dormait au fond de sa poche, mais vit bien vite qu'il était épié par un détecteur de fumée. Il poussa une longue inspiration, franchit les derniers mètres qui le séparaient de la cuisine et passa la porte battante.

La pièce était vaste et sentait la graisse froide. Des plans de travails maculés de tâches de nourriture aux couleurs douteuse s'étendaient de part et d'autres du centre de la pièce où trônaient une vingtaine de gazinières. Une dizaine de personnes s'agitaient autour d'elles tandis qu'un nombre indéfinissable de cuisiniers allaient et venaient entre les plans de travail et une autre pièce qui semblaient servir de garde-manger géant. Pantagruel accosta un jeune homme à l'air triste qui passait en le saluant. L'autre lui répondit avec un sourire las et lui demanda ce qu'il faisait dans les cuisines, sans pour autant y travailler.

- Je suis ici à la recherche d'une jeune femme. Je ne connais pas son nom, mais peut-être l'avez-vous aperçue : elle est blonde, a les yeux vert et à la langue qui fourche lorsqu'elle parle. Si vous la connaissez, c'est sans doute sous un pseudonyme, et elle est en réalité encore vivante.
- Ah, oui, je vois de qui est-ce que vous voulez parler. Elle n'est pas arrivée il y a très longtemps, et ne m'a jamais fait part de son nom. Je crois qu'elle est appelée Emma ou quelque chose comme ça. Anna peut-être. Mais de toute manière, elle n'est pas ici.
- Savez-vous ou est-ce qu'elle est ?

- Ah pas du tout. Je ne la connais pas vraiment, elle n'a aucune raison de me faire part de son programme. Mais je crois que la vieille dame que vous voyez là-bas la connaît, il me semble les avoir déjà vues discuter ensemble à plusieurs reprises. Demandez-lui, vous aurez sans doute davantage de réponses satisfaisantes qu'auprès de moi.

Ils se saluèrent, et Pantagruel, après l'avoir remercié, se dirigea vers la femme en question. Petite et frêle, des yeux intenses et gris trahissaient une assurance sans faille qui intimida Pantagruel. Il toussota plusieurs fois avant d'oser lui poser la question qui lui brûlait les lèvres.

- Excusez-moi, Madame. J'ai entendu dire que vous connaîtriez une jeune femme, sous le nom d'Emma, ou de Anna peut-être, travaillant ici sous ce pseudonyme alors qu'elle est en réalité vivante.
- Qui êtes-vous ? demanda la vieille femme, méfiante, en interrompant son geste. Je ne vois pas pourquoi je vous parlerais d'elle.
- Eh bien, je suis en fait moi aussi un humain, et j'ai été embauché afin de retrouver cette personne et de la ramener sur terre.
- Et vous n'êtes pas capable de la retrouver sans aide ?
- Je préfère simplement demander à ses connaissances, afin qu'elle puisse partir d'ici sans avoir honte de quoi que ce soit. De plus, je trouve dommage de se précipiter aux Enfers lorsque la vie nous tend la main. Si vous pouviez m'aider à la retrouver, cela me permettrait de lui rendre sa vie, celle qu'elle mérite.
La vieille eu un instant d'hésitation. Elle jeta un regard derrière elle, et, se retournant vers Pantagruel, lui chuchota quelques mots comme s'ils devaient être les derniers qu'elle prononcerait.
- Dans une heure, appartement 138 du bâtiment H7. Attendez-moi devant la porte.

Elle fouilla dans la poche de sa robe et fourra dans les mains de Pantagruel un morceau de papier avant de s'éclipser sans que le jeune homme n'ait le temps de réagir.

Il sortit de la cuisine, en tentant tant bien que mal d'éviter les marmitons et les plateaux surchargés qu'ils portaient à bout de bras, et tenta de trouver une sortie au bâtiment. Il la franchit et, enfin, put respirer l'air du ciel nocturne. D'un geste déterminé, il sortit sa pipe. Il s'assit sur un banc public, la tassa soigneusement et l'alluma d'une allumette craquée sur sa chaussure. Il savoura le goût léger qui tournait dans sa bouche et la fuma en entier, avant de la vider et d'attendre qu'elle refroidisse en la gardant dans sa main. Il sortit pendant ce temps le papier que lui avait donné la vieille femme, qui était en fait un plan grossier des enfers qui décrivait le trajet des cuisines jusqu'à l'appartement qu'elle lui avait indiqué. Il prit ses repères et partit en direction du bâtiment appelé H7.

Finissant enfin par y arriver après une bonne demi-heure de marche, il grimpa les marches d'un bâtiment qui lui évoquait plusieurs maisons bourgeoises empilées les unes sur les autres à la façon d'un immeuble. Arrivé tout en haut, il aperçut une porte portant le numéro 138. C'était visiblement une chambre de bonne, laquelle était accessible par le biais d'un petit palier poussiéreux. Pantagruel tenta de s'assoir dessus en espérant trouver une position confortable, rangea sa pipe dans le sachet prévu à cet effet et finit, malgré lui, par s'assoupir.

Il fut réveillé quelques minutes plus tard par un double bruit de pas dans l'escalier. Lorsqu'il ouvrit les yeux, deux personnes étaient près de lui. La première était la vieille femme. Elle tenait par la main une jeune femme blonde aux yeux verts qui correspondait parfaitement à la description que ceux qui l'avaient aperçue avaient faite à Pantagruel. La ressemblance entre les deux femmes était frappante. La plus âgée des deux ouvrit la porte de la chambre de bonne, entra en tirant derrière elle celle qu'elle tenait par la main et invita Pantagruel à rentrer.

Ils s'installèrent tout trois dans des fauteuils tendus de tissus fleuris. La vieille femme se mit à préparer du thé qu'elle leur servit dans de petites tasses en porcelaine rose. Pantagruel avait l'impression d'être dans un modèle réduit de la maison de ses grands-parents lorsqu'il était petit. Il fut extirpé de cette impression par la vieille femme qui, après s'être assise dans le dernier fauteuil libre, commença de raconter son histoire.

- Je m'appelle moi-même Présine. De mon vivant, une malédiction pesait sur moi, qui imposait à mon mari de ne pouvoir me voir durant mes couches, au risque de me perdre définitivement. Cependant, il outrepassa mon interdiction en venant assister à la naissance de mes triplées. Victime de ce même sort, j'ai dû m'enfuir et le quitter par la même occasion la nuit même de la naissance de nos filles, les emportant avec moi. Cependant, lorsqu'elles eurent quinze ans, j'eus le malheur de raconter cette histoire à l'une de mes trois filles, Mélusine. Ivre de colère, elle incita ses sœurs, Mélior et Palestine, à punir leur père pour le mal qu'il m'avait fait quinze ans plus tôt en m'imposant de me séparer de lui. C'est alors qu'elles décidèrent, inspirées par les pouvoirs féériques que je leur ai livré grâce à mes propres origines, d'enfermer leur père, le roi Hélinas, dans une montagne. Mais à ce moment-là, c'est moi qui me suis mise en colère et les ai affublées, chacune d'entre elles, de trois malédictions différentes. Celle de Mélusine c'était…
- Veuillez m'excusez, mais pouvez-vous m'expliquer quel est le rapport avec ce que je suis venu faire ici ? dit Pantagruel en lui coupant la parole.
- J'y viens, j'y viens. Donc, celle de Mélusine, c'était que son mari ne devrait jamais la voir le samedi, jour où la moitié inférieure de son corps se transformerait en queue de serpent. Elle se maria, eut dix fils tous plus beaux les uns que les autres, malgré quelques anomalies physiques. Un jour, l'un d'entre eux, en apprenant que son frère était devenu moine, se dirigea à son abbaye et brûla cent moines, son frère compris. Il s'appelait Geoffroy. Le mari de Mélusine, en apprenant cela, sortit de ses gonds et accusa Mélusine d'être une serpente : il l'avait vue alors qu'elle se baignait, un samedi. La punition qui rodait autour d'elle s'abattit alors soudain. Mélusine se transforma en serpente, comme je l'avais prévu, et perdit la possibilité d'être mortelle. En d'autres termes, elle était supposée demeurer serpente jusqu'à la fin des temps. Geoffroy, lui, passa le reste de sa vie à tenter de réparer ses crimes, tandis que Raymondin, le mari de Mélusine, a fini sa vie en ermite.
- Jusque-là je vous suis, mais vraiment, même si le passé à beaucoup d'intérêt, je ne suis pas certain que cela nous avance…
- Vous pouvez simplement vous taire et écouter ? Non mais c'est tout un monde, ça. Donc, je disais ! Ce que personne à part moi ne savais, c'était que, si quelqu'un de ma lignée découvrait les tombeaux de mon mari et de moi-même, la moitié de la malédiction de Mélusine s'évaporerait : bien qu'elle soit toujours immortelle, elle reprendrait figure humaine et perdrait son aspect de serpent. Cependant, Mélusine avait perdu le goût de son existence, et jamais elle ne se rendit compte qu'elle était redevenue humaine. Elle passait, durant cette période-là, toutes ses journées à observer le plafond poussiéreux d'une crypte dans laquelle elle s'était fait enfermer. Et c'est là qu'interviennent les enfers.
- Que voulez-vous dire par là ?
- Laissez-la parler, dit la jeune femme blonde d'une voix douce, vous comprendrez tout à l'heure.
- Merci, ma puce, reprit la vieille. Vous ne devez sans doute pas être au courant, mais même dans les Enfers, les responsables de certaines sections ont droit à des sortes de congés. Par exemple, le responsable du bureau d'entrée peut, tous les deux siècles, aller vingt jour sur terre avant de revenir à son poste, lequel, durant son absence, est assuré par un jeune homme qui ainsi assure les postes de tous ceux prenant des vacances. Il y a quelques temps, c'était au tour de Charon, le passeur du Styx, de prendre ses congés. Il a décidé de faire un tour de France à pieds, et, alors qu'il visitait une petite ville, il a entendu des pleurs venant d'une crypte. Comme je lui avais raconté tout l'histoire du temps de mon passage du Styx, lorsqu'il a vu Mélusine et qu'elle lui a raconté son histoire, il a su qui elle était. Il lui a demandé pourquoi est-ce qu'elle pleurait et qu'elle lui a raconté que sa séparation d'avec Raymondin lui pesait énormément, Charon a vu dans cette histoire une opportunité d'assouvir des envies corporelles. Afin de l'amener jusqu'au cœur des Enfers, avec lui, dans le but qu'elle ait une dette envers lui, l'autorisant ainsi à profiter d'elle, il lui a raconté qu'il avait fait passer Raymondin sur le Styx.

La vieille femme semblait s'empourprer et il était visible que les mots qu'elle allait prononcer lui étaient douloureux. Pantagruel pensa furtivement qu'il serait préférable à Charon de ne pas croiser cette femme de sitôt, mais fut rapidement et à nouveau captivé par l'histoire qu'elle racontait, y voyant enfin une analogie avec son affaire.
- Evidemment, après s'être prostituée à plusieurs reprises pour pouvoir entrer dans les Enfers, elle n'a jamais trouvé Raymondin, qui est en fait au Paradis. Cependant, elle eut tout de même une bonne surprise : elle trouva ici son fils, Geoffroy, et me retrouva. Aux cuisines, lorsque je l'ai aperçue, j'ai crié de joie, lui ai sauté dans les bras et l'ai consolée de la perte d'espoir qu'elle avait de retrouver son mari. Jamais je n'aurais repensé revoir ma fille. Je l'ai poussée à faire des recherches pour savoir si, éventuellement, un autre des membres de sa famille pouvait se trouver ici : elle les a faite et a retrouvé son fils. Mais lui aussi écope d'une peine, qui est absolument terrible. La propriétaire des lieux, le Diable, a trouvé comique de faire une allusion au passé d'humain de Geoffroy. Ainsi, elle lui a promis de lui rendre la liberté, à condition qu'il remplisse un travail précis. Il a été ici attribué à la place d'allumetier, il fabrique donc des allumettes. Cependant, il ne regagnera sa liberté (c'est-à-dire, dans ce monde ci, le droit d'aller au Paradis) que s'il parvient à fabriquer simultanément 100 allumettes. Pour cela, le temps qui lui est accordé est la durée de consumation d'une allumette. Bien entendu, c'est complètement impossible, mais il a tout de même un espoir persistant au fond de lui. Pour en revenir à Mélusine, quand elle a su pour cette malédiction, elle a tenté de l'aider mais il ne l'a pas reconnue et lui a demandé de s'en aller, en lui crachant aux pieds. Elle est devenue extrêmement malheureuse et est restée quelques jours ici. Elle cherchait justement un moyen de ressortir des enfers. Tout à l'heure, quand vous êtes passé me voir et qu'elle n'était pas là, elle était en fait partie dire Adieu à son fils, bien qu'il ne veuille pas la voir. Je me suis permis, donc, de vous l'amener afin que vous puissiez, avec l'accord du Diable, la ramener sur Terre. Mais comme elle n'a nulle part où aller, s'il vous était possible de l'aider… Je vous en serai éternellement reconnaissance. Et comme je dois rester ici jusqu'à la fin des temps, je peux largement me permettre de vous le dire.

Après que Présine lui eût raconté cette histoire, Geoffroy demeura quelque temps la bouche bée. Mélusine, puisque c'était elle, l'âme en trop, lui esquissa un sourire timide et apeuré, et il se surprit à rougir. Il bafouilla quelques mots incompréhensibles et finit par promettre à la vieille femme qu'il apporterait son aide à Mélusine lorsqu'il l'aurait sortie des Enfers.

Après un repas préparé avec soin par Présine, Mélusine lui sauta dans les bras et la remercia mille et une fois pour la gentillesse dont elle avait fait preuve à son égard. Puis, elles se séparèrent, et la jeune femme suivit Pantagruel. Il l'emmena jusqu'à l'antre du diable, en suivant un plan que lui avait donné son employeur. Juste avant d'y entrer, ils se regardèrent, et, instinctivement, se prirent la main. Pantagruel l'attira à lui et l'embrassa. Ensemble, de leurs mains jointes, ils poussèrent la porte où était inscrit "Diablesse – tous les jours de 8 heure à 19 heure" et entrèrent dans le bureau en souriant.


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dale cooper

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MessageSujet: Re: Pantagruel dans les Enfers.   Mer 13 Fév - 22:26

C'est parfaitement délicieux !

Tu penses bien que j'apprécie à sa juste valeur ce mélange fantastique d'époques, de concepts, de légendes et de personnages. Je trouve que ça prend la forme d'une mosaïque colorée et fofolle, un peu comme une chemise d'µArlequin. D'ailleurs les références à Euridice et Dante (bien vu la subtilité ^^) donne une ambiance de carnaval vénitien (c'est de saison en plus !).

J'ai été conquis à l'apparition de Charon en train de siroter sa mousse sur les bords du Styx. Le début est peut être un tout petit peu froid par rapport à ce qui suit, ça manque de vigueur pour un début, mais j'avoue que le reste de la nouvelle est succulente.


Quelques tournures un peu lourdes (mais d'autres vraiment étonnantes et charmantes). J'ai pas trop accroché à ta description de la rouquine par contre, mais les descriptions détaillées c'est vite chiant à vrai dire, donc je t'en tient pas rigueur (et en plus je suis sûr que c'était une contrainte imposée ou recommandée !).


Quant à l'histoire, je sais pas j'ai jamais entendu parler de ce Roman de Mélusine, je trouve que c'ets frais, joyeux et assez bien trouvé.

L'ambiance totalement décalée et la vision de l'Enfer comme une immense Cité Administrative sont savoureuses à souhait.

Et je trouve aussi que tu t'en tires vraiment bien avec cette histoire d'allumettier !


J'ai juste un petit quelque chose qui me chiffonne : je sais absolument pas ce qu'est un DM dans le cadre du lycée, du coup j'ai pas trop bien appréhendé le but premier de la manoeuvre.

Enfin si c'est un truc à rendre en off à tes profs, envoie leurs des compliments de ma part et montre leur avec fierté l'accueil de ton public, car ya que ça qui compte - merdalor ! - le plaisir du lecteur.


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Egorann

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MessageSujet: Re: Pantagruel dans les Enfers.   Mer 13 Fév - 23:24

Waah merci Dave, ça me fait plaisir d'entendre (fin de lire quoi) ça de toi ^^
Alors un DM c'est simplement un Devoir Maison en fait. Expression àlakon pour dire des devoirs.

Et euh, le roman de Mélusine, de Coudrette, je vous le conseille pas. C'est un roman médiéval qui a été commandité par je sais plus trop qui, et ce je sais plus trop qui cherchait à légitimiser le fait qu'il soit propriétaire du château de Lusignan, un machin un peu classe, et donc, pour cela, qu'il descendait de la lignée de Mélusine, fondatrice du château en question. Et après c'est sa vie, dont y'a un bref résumé dans l'histoire, plus la vie de 8 de ses gosses. Mais c'est rapidement lassant je trouve, parce que l'auteur, vu qu'a la base c'est un roman oral, raconté par des ménestrels, rajoute à tout bout de champ des affirmations comme quoi ce qu'il raconte, c'est la vérité pure. Ajoutons à ça que tout les fils de Mélusine ont des mariages royaux après avoir sauvé des princesses de sièges, guerres et autres pièges, ça devient rapidement lassant quoi. Mais après c'n'est que mon avis Heureux

Fin ceci dit, encore merci !

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Aligby
Héliaste
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MessageSujet: Re: Pantagruel dans les Enfers.   Lun 18 Fév - 15:15

J'accroche !, l'histoire est bien menée et écrite de manière très claire et limpide. Tu nous diras ta note du coup !

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Tr0n

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MessageSujet: Re: Pantagruel dans les Enfers.   Lun 18 Fév - 19:29

Commentaire envoyé, j'ai malheureusement du faire court.

C'est un très bon texte.
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Egorann

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MessageSujet: Re: Pantagruel dans les Enfers.   Mar 12 Mar - 13:14

Juste un petit passage rapide entre deux cours : j'ai eu 20 a ce devoir ! Très Heureux.

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Dernière édition par Egorann le Mar 12 Mar - 15:17, édité 2 fois
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dale cooper

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MessageSujet: Re: Pantagruel dans les Enfers.   Mar 12 Mar - 13:20

ah ouai ! la classe !

c'ets mérité Heureux
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MessageSujet: Re: Pantagruel dans les Enfers.   

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Pantagruel dans les Enfers.
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