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 [Fantasy/léger steampunk] Les Chroniques des Feames

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Thelesias

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Date d'inscription : 09/01/2013

MessageSujet: [Fantasy/léger steampunk] Les Chroniques des Feames   Mar 19 Fév - 1:20

Le mot du biographe


Quand je suis arrivé à l’Ancyle, j’avais pour ambition de révolutionner mon domaine d’expertise et de me différencier de mes confrères qui, trop souvent, se contentent de travaux peu hardis sur les grands hommes du passé. A mon époque il n’y avait pas de plus grande gloire que de déterrer un ancien champ de bataille et de le faire parler, quitte à enjoliver voire, dans certains cas, à inventer purement et simplement une histoire qui se vendrait bien auprès des membres les plus favorisés de notre société, qui bien qu’ils soient les seuls à avoir les fonds suffisants pour se procurer des Cydons, sont aussi ceux qui bien souvent s’y entendent le moins en histoire.

Fréquenter ces dîners de mondains et de flagorneurs, babiller en prétendant connaître tous les mystères d’époques révolues et faire discrètement la promotion de mon Cydon en surveillant d’un œil jaloux les avancées de mes confrères, voilà quelque chose que je voulais éviter, une attitude que je méprisais. De fil en aiguille j’ai pris la résolution de n’être pas historien, surtout pas biographe, mais chercheur en applications Feamiques.

Tel était mon état d’esprit lorsque je fus reçu à l’Ancycle et il ne manqua pas de me valoir une certaine animosité chez mes condisciples qui voyaient d’un mauvais œil qu’il puisse encore exister des Anceurs désireux de se sortir de la stagnation intellectuelle de l’époque, mettant ainsi en relief, sans vouloir pêcher par orgueil, leur propre incurie. Mais qu’importait, j’étais jeune et avide d’innovations.

Pourtant comme vous le constatez je n’ai pas gardé la ligne que je m’étais fixé. C’est une rencontre qui m’a fait changer d’avis, et je suis certain que vous voyez de laquelle je parle. Celle de Bran Van Branfgeir. Quand j’ai fait sa connaissance il n’était évidemment pas le personnage incontournable qu’il est aujourd’hui mais ce qu’il avait déjà accompli m’a poussé à envisager de faire une chose inédite. Le Cydon d’une personne encore vivante ! Toutefois ce n’était qu’une vague idée qui finalement ne devint réalité qu’il y a quelques mois, alors que plus personne n’ignore le nom de l’illustre Choratien. A ma grande surprise il accepta de collaborer avec moi pour établir sa biographie, et c’est transporté de joie mais aussi tremblant de nervosité que je m’apprête à vous les faire partager.

Je ne peux bien sûr pas attester de la véracité de tout ce que vous allez lire, mais toutefois j’ai essayé au mieux de mes possibilités de distinguer la réalité de la fiction, tâchant de jeter un regard objectif et dépassionné non seulement sur ce que me disait Bran mais également sur les événements au cœur desquels il se trouva impliqué. Quoiqu’il en soit, j’espère que le résultat sera à la hauteur des hautes attentes que suscite cette biographie, et sans plus tergiverser, laissez-moi vous présenter Bran Van Branfgeir comme vous ne l’avez jamais vu.



Jodese Sanide, maître Anceur de premier rang, à l’Ancyle Central de Doriath, professeur émérite à l’Ecole de Changre, et caetera.



Prologue



Spoiler:
 


Bran naquit à Ghedos capitale du Royaume de Choratie, en l’an 29 des tempêtes, et il m’incombe d’expliquer au lecteur, peut être peu familier avec le continent de Jacinthe, quels grands bouleversements secouaient ces contrées à cette époque.

Jacinthe, dont on dit qu’il fut le premier continent habité par l’homme, était alors tiraillé entre plusieurs forces politiques puissantes dont la confrontation suscitait toutes les inquiétudes. A l’est, au-delà du Désert Rouge, s’étendait l’Empire d’Aspoor et ses nombreux vassaux. Ayant soumis peu ou prou un tiers du continent, l’Empereur Scaythe dirigeant suprême d’un pays fondé sur la force et la conquête, comptait bien étendre la domination de sa nation loin à l’ouest, au-delà des sables écarlates. Sur son chemin, toutefois, se trouvait la Choratie. Ancien royaume en déclin à cause d’une succession de rois peu intéressés par les affaires de l’état et menacé par la diminution des émergences de Feames sur son sol, la Choratie avait déjà dû conclure plusieurs traités terriblement à l’avantage d’Aspoor, lequel Empire, en l’an 28, s’était saisi d’un prétexte artificiel pour contester à nouveau les frontières entre la Choratie et le Duché de Dranar voisin, par ailleurs vassal d’Aspoor. Une guerre froide faite d’escarmouches et de provocations avait débuté aux frontières du Royaume, qui, pour ne rien arranger, était attaqué sur son flanc est par le Domaine Sandrais, une nation habituellement isolationniste et fermée qui, ayant discerné la faiblesse de son voisin soutint les revendications de son protectorat de Marisia et lança une offensive sur la seigneurie de Brenam, vassale de la Choratie et bouclier de celle-ci à l’est.

Dans ces circonstances il est aisé d’imaginer l’état d’esprit des Choratiens. Attaqués de toute part, leur économie sur le point de s’effondrer, leurs Feames, ces merveilleuses entités indispensables pour mener une guerre ou administrer un royaume, mourants les unes après les autres dans des offensives suicides menées par les Feames ennemies qui elles étaient fort nombreuses, privés d’une direction claire faute d’un souverain compétent, le peuple ne pouvait que verser des larmes d’amertume et penser à la gloire que les générations passées avaient laissé échapper.

Ghedos était relativement épargnée par les pénuries et les émeutes, de par son approvisionnement naturel en eau, les terres fertiles qui l’environnaient. Le fait que les Echos et leurs feames les plus puissantes y soient concentrés pour manifester de leur soutien à la dynastie régnante n’était pas non plus pour rien dans le calme tout relatif de la capitale, de sorte que celle-ci croyait avoir la situation bien en main. Pourtant au sein de la petite noblesse et des classes marchandes, l’orage pointait. Et justement, le père de Bran, Kalid Van Branfgeir était de cette petite noblesse, peu fortunée, peu influente, mais cependant respectée par le peuple et par nombre de ses pairs. Ce ne fut pourtant pas un visiteur Choratien qui rendit visite au baron en ce soir du 32 Utar…


Chapitre 1



La chambre était baignée dans l’obscurité et le silence était uniquement troublé par la respiration du jeune garçon endormi dans le lit qui trônait au centre de la petite pièce aux meubles rares et aux tapis usés. Pourtant l’enfant endormi n’était pas seul. Il y avait comme une présence, invisible, impalpable, et pourtant redoutablement tangible. L’attention de l’être était focalisée sur le garçon. D’aucuns auraient jugé que c’était une mission peu glorieuse de s’assurer qu’un garçonnet s’endorme sans passer toute sa nuit à lire une fiction à deux sous, surtout pour une créature aussi redoutable que celle à qui la tâche avait fini par échoir. Mais la Feame, car il s’agissait bien de cela, n’avait nulle rancœur qu’on l’ait postée dans cette chambre ce soir. Pas plus qu’elle ne regrettait le temps où elle combattait sur le front de Brenam. Pour elle, les missions confiées par les humains étaient toutes de la même importance, qu’il s’agisse de faire choir un état ou de surveiller le sommeil du fils unique de la famille Van Branfgeir

L’enfant, d’ailleurs, se mit à remuer dans son sommeil. Immédiatement la Feame lui consacra plus d’attention, l’air se réchauffant imperceptiblement tandis qu’elle enveloppait le garçon. S’il tentait de sortir un livre ou tout autre objet, elle le ferait voler en hauteur, hors de sa portée. Cependant on lui avait bien précisé qu’il ne lui appartenait pas de plonger à nouveau l’enfant dans le sommeil. Pour une raison que la Feame ne comprenait pas tout à fait, les humains étaient extrêmement précautionneux avec leur progéniture, bien qu’ils puissent en produire quasiment à l’infini.

- Hmm, c’est stupide tu sais, fit l’enfant d’une voix pâteuse alors qu’il se réveillait, de toute façon si je ne peux pas dormir, je ne peux pas dormir, peu importe que tu m’empêches d’occuper mon temps…

En elle-même, la Feame ne put que souscrire à cet argument logique. Mais elle servait le père et pas le fils. Un instant elle hésita à envoyer une image d’approbation impuissante dans l’esprit du garçon, mais le peu de compréhension qu’elle avait des humains lui indiquait que ce ne serait pas une très bonne idée de donner au fils l’impression qu’elle était de son côté dans cette lutte pour l’enrichissement culturel nocturne, lutte dont les enjeux lui échappaient de toute façon.

Le garçon se redressa dans son lit, s’appuyant contre un oreiller qui avait été raccommodé à plusieurs reprises. C’était un bel enfant au visage hâlé, ses yeux bleus mis en valeur par des cheveux d’un noir de jais et une peau de pêche. Son regard dégageait une acuité peu ordinaire pour un garçonnet de onze ans et la Feame ressentait la force de son jeune esprit.

- Les Feames ne dorment pas n’est-ce pas Ladia ? Quelle chance vous avez. J’aimerais bien ne pas dormir…

L’air se troubla un instant, et une chaleur bienfaisante envahit l’esprit de l’enfant, accompagnée des lettres du mot non. Non, les Feames ne dorment pas. D’ailleurs les Feames n’avaient pas non plus de nom, et l’être immatériel jugeait incompréhensible cette tendance des jeunes humains à vouloir les ranger dans ces prisons que constituent les noms et les appellations. Sans parler du fait que les humains semblaient y attacher une connotation affective. Toutefois, au grand soulagement des Feames, qui pouvaient ressentir l’agacement elles aussi, les humains les plus âgés finissaient par convaincre leurs progéniture de cesser. Cependant peut être qu’une piqure de rappel…

- Je sais, ça vous ennuie d’être nommées – enfin en tout cas les Feames comme toi, rit le garçon en voyant dans son esprit se former les lettres d’une phrase réprobatrice, mais puisque tu m’interdis de faire à ma guise, je puis bien te tourmenter dans la mesure de mes capacités… Dis, peux-tu allumer s’il te plaît ?

Ton créateur veut que tu dormes, fut à peu près la réponse mentale de la Feame, à laquelle elle joignit l’équivalent d’un soupir mental. Il ne faisait aucun doute que le garçon allait pinailler, polémiquer, c’est ce qu’il ne cessait de faire.

- Non tu as mal compris, j’étais là quand mon père t’a précisé tes instructions, fit-il d’un ton narquois. Il t’a ordonné de m’empêcher de me livrer à une activité quelconque dans mon lit. Ensuite il les a énuméré et il a dit « lire, jouer aux figurines en plomb ou au royal, dessiner », et ensuite il a dit « et ainsi de suite ». Mais avoir de la lumière ce n’est pas une activité !

La Feame sentait vaguement qu’on était en train de la duper. Cependant elle n’avait pas la puissance de raisonnement nécessaire pour comprendre où était exactement la faille, aussi fit elle ce qu’on lui demanda, son lié lui ayant précisé plusieurs fois que le garçon était la deuxième personne à qui obéir. D’une pensée, elle changea la composition de l’air dans le globe de cristal qui se trouvait au plafond, y faisant naître un feu qui mettrait plusieurs heures à s’éteindre.

- Merci. Maintenant peux-tu appeler la quatrième ?

C’était ainsi qu’une famille possédant des Feames les différenciait, par leur numéro d’acquisition. Quatrième, troisième, première… Une dénomination qui convenait mieux au tempérament de ces esprits immatériel de second rang qui n’avaient pas assez d’orgueil pour apprécier la valeur d’un nom, ou du moins était-ce la pensée de Bran. Il tressaillit devant le « pourquoi » teinté d’irritation que la Feame implanta sans ménagement dans son esprit.

- Depuis quand est ce que je dois justifier mes ordres ? Est-ce que en appelant la quatrième je lis, je joue aux figurines, je dessine où je mène une activité ? Appeler une Feame c’est une action pas une activité.

La logique semblait spécieuse à la Feame. Sans doute qu’une de ses semblables de plus grande puissance dotée d’un entendement supérieur aurait aisément battu en brèche l’argumentation fragile du garçon mais celle que Bran avait appelée Ladia réfléchit longuement avant d’obtempérer… le jeune garçon eut un sourire amusé. Le fait que ses parents ne puissent pas payer l’accès à l’émergence de Feames un tant soit peu puissantes le servait bien. Une fois que la quatrième serait là, il leur demanderait de jouer aux royal entre elles. Comme elles étaient de puissance mentale équivalente toute leur attention serait mobilisée et lui pourrait filer vers la bibliothèque. Un plan inventif qui prit l’eau alors que la Feame qu’il avait envoyée ne revenait pas.

Curieux, l’enfant se leva et enfila une tunique d’un bleu usé, se frottant les yeux pour évacuer sa fatigue. Tout doucement, il marcha vers la porte, s’attendant à tout moment à ce que la Feame disparue revienne avec son père. Tremblant légèrement, Bran s’évertua à ouvrir la porte dans le plus grand silence, tâche rendue difficile par les gonds prompts à crisser de façon déplaisante. Mettant à profit sa petite taille, il parvint à se faufiler dans le couloir du premier étage. Un couloir désespérément vide, tapisseries et tableaux ayant été vendus depuis bien longtemps.

Toujours à pas de loup, Bran descendit, les marches de l’escalier menant au rez-de-chaussée. Fort heureusement, l’épais tapis ocre qui recouvrait les marches était encore là, bien que les barres de soutien en argent aient été vendues avec les tableaux, de sorte qu’aucun son ne trahit sa coupable escapade. Toutefois il se demandait ce que pouvaient bien faire les Feames. La demeure en comptait cinq, deux liées à son père, deux liées à sa mère, et une, très faible mais fonctionnelle, liée au vieux domestique qui demeurait encore avec les Van Branfgeir, et il y en avait toujours une ou deux à l’étage. Le mystère s’éclaircit, au sens littéral du terme, quand Bran remarqua un filet de lumière s’échapper des doubles portes du salon, et entendit des chuchotements s’en échapper. Apparemment les Feames étaient toutes sollicitées pour ce conciliabule car aucune ne sembla signaler sa présence quand il se baissa pour regarder par le trou de la serrure.

Il ne discernait qu’un coin du salon. Sur un divan, sa mère et son père. Derrière eux, l’air miroitait, s’agitait, signe que plusieurs Feames étaient présentes, leur seule présence suffisant à troubler la réalité du monde physique. Cependant il y avait plus mystérieux que ce rassemblement incongru. Tout à gauche de son champ de vision, l’enfant distinguait un fauteuil occupé. Et au bas de ce fauteuil… le bas d’une robe noire à liseré doré. Et en Choratie, même un enfant de onze ans connaissait la signification de ce vêtement que seul un type de personne bien spécifique avait l’autorisation d’arborer. La personne qui faisait face à ses parents sur ce fauteuil était un Echo, c’est-à-dire qu’il était suffisamment en esprit pour avoir à son service une Feame supérieure. De fait sur Jacinthe, on distingue deux types de Feames, les utilitaires qui servent à faire fonctionner la société au quotidien et à accomplir de petites tâches, et les nobles Feames. Celles-ci s’occupent de la guerre, des grands travaux, ou de science. Seuls les Echos, présents dans toutes les nations, ont accès à une telle puissance.

Et s’il y a un point commun entre les différentes nations de Jacinthe, c’est que leurs Echos y sont à la fois adulés et craints. Aussi quand l’enfant vit l’Echo assis en face de ses parents, il ne put retenir un hoquet. Il trembla d’être démasqué et de subir une correction exemplaire mais heureusement pour lui la conversation avait pris un tel tour que personne ne prêtait attention aux bruits alentours. Une conversation que Bran, paralysé derrière son trou de serrure, écouta malgré lui.

- Mais, mon seigneur, vous ne pouvez pas, s’exclamait son père, je veux dire bien sûr vous êtes un Echo mais… nous demander une telle chose ! Ecoutez, comprenez-moi, nos ennuis financiers actuels ont beau nous peser, notre situation a beau être injuste, nous sommes avant tout Choratiens, comme vous. Et puis… pensez-vous vraiment qu’Aspoor nous considérerait comme autre chose que des nobles désargentés sans grand intérêt ? Sans compter que… je ne comprends pas votre intérêt, vu ce qu’Aspoor fait aux Echos ennemis… Vous devriez être le dernier à envisager une telle chose.

- Oh voyons, cher baron, vous commettez là plusieurs erreurs d’appréciation, fort fâcheuses, rétorqua l’Echo d’une belle voix de velours. D’abord vous supposez que ce qu’on dit sur Aspoor est forcément vrai. Vous devriez savoir que la propagande est au cœur de tout conflit. Sans parler du fait que… je ne suis pas plus Choratien que vous.

Bran entendit sa mère pousser un petit cri, et lui-même retint à grand peine une exclamation stupéfaite. Qu’est-ce que l’Echo pouvait bien vouloir dire ? Bien sûr qu’ils étaient Choratiens ! Du haut de ses onze ans, il comprenait que ce qui se disait-là était dangereux, très dangereux, mais il ne pouvait se résoudre à s’en aller.

- Mon seigneur, nous sommes Choratiens ! Notre lignée…

- Allons, il suffit. Votre prudence est louable mais absolument inutile. En me voyant vous auriez dû comprendre, vos Feames vous l’ont sûrement indiqué. Pourtant… je discerne cinq Feames qui dégagent une terrible tension, et je vous vous vois, vous et votre femme, sur la défensive. Comme si vous vous étiez vraiment attaché à la cause Choratienne. Auriez-vous oublié qui vous êtes, Jalen, Malika ?

Un lourd silence suivit cette tirade énoncée sur le ton de l’évidence. L’enfant, lui, tremblait convulsivement. Etait-il possible… que ses parents lui cachent des choses ? Bien sûr ils étaient durs, assez distants, mais ils le traitaient comme un adulte dans bien des domaines, en raison de sa grande précocité et lui disaient tout ce qui était important… enfin c’est ce qu’il croyait, mais ce qui se disait de l’autre côté de la porte bouleversait ses certitudes.

Soudain, un choc sourd ébranla le plancher, comme une secousse sismique de faible intensité. Puis à nouveau le silence. De ce que l’enfant pouvait voir, personne dans la pièce n’avait bougé. Sauf que… au-devant de ses parents, là où cinq Feames faisaient miroiter l’air, il n’y avait plus rien. En revanche, un grand froid s’était abattu sur la pièce, comme dans une cave.

- Votre présomption me dépasse, reprit l’Echo. Vous correspondez parfaitement à vos rôles savez-vous ? Croire que cinq Feames de bas rang peuvent vaincre Amaterelia et moi-même… et puis m’attaquer d’une façon aussi ridicule. Vous ne vous êtes même pas battus ! Il ne suffit pas de dire à vos Feames d’attaquer, il faut épouser leurs intentions… mais enfin. De toute façon la cellule avait prévu votre veulerie. Et ne soyez donc pas si terrorisés, vous n’êtes que paralysés.

L’Echo expira un peu de fumée avant de poursuivre, d’un air fort satisfait de lui-même.

- Saviez-vous que votre fils est derrière la porte à nous espionner ?

Ce fut comme si la foudre était descendue frapper Bran. Sa vessie lâcha et il lui fallut quelques secondes pour penser à fuir. Et il essaya, aucun doute là-dessus. Mais ses jambes refusaient d’obéir et il ne pouvait même pas cligner des yeux. Tout resta figé pendant encore quelques interminables secondes et enfin, la double porte du salon s’ouvrit vers l’intérieur. La haute silhouette de l’Echo dominait l’enfant terrorisé, rendue d’autant plus intimidante que ses contours étaient indiscernables, l’homme étant enveloppé dans son ample robe à capuchon noire et or. Ce ne fut que lors qu’il se pencha vers Bran que celui-ci put voir ses traits. Il ne put retenir une pensée surprise malgré sa situation. L’homme n’avait en effet pas un physique très imposant malgré sa haute taille. Son visage était très fin, pâle et émacié, ses yeux noirs n’envoyaient pas d’éclairs surnaturels et on distinguait un crâne rongé par la calvitie sous la capuche.

- Eh oui jeune homme, les Echos sont des êtres humains. Et non je ne lis pas dans tes pensées, mais Amate… ma Feame, peut sentir tes émotions. Quoiqu’il en soit… tu n’es pas très brave, fit-il en plissant le nez de dégoût, mais quand je t’ai sondé lorsque tu es arrivé il m’a semblé détecter une certaine acuité en toi. Plus que chez tes parents peut être, ce qui ne serait pas difficile. Enfin. Qu’importe que je trouve des qualités à mon otage si d’autres lui accordent une valeur quelconque n’est-ce pas ?

Lentement, l’enfant se sentit perdre connaissance et lutta contre cette sensation d’engourdissement.

- Ne vous inquiétez pas Malika, il vous sera rendu quand vous aurez fait ce pour quoi nous vous avons fait entrer en Choratie à l’origine. Amaterelia, ceci est une instruction qui annule toute directive contraire que j’aurais pu formuler précédemment et toute autre directive contraire que je pourrais formuler par la suite. Si une fois que Malika et Jalen Huson ont accompli leur tâche, je ne restitue pas l’enfant en bonne santé dans dans les huit jours, tue moi. Que ceci vous encourage tous les deux à ne rien tenter de stupi… comment, tu es encore conscient ? Quelle force ! Mais…

Des murmures, une chaleur soudaine, et le garçon s’effondrait sur le plancher, évanoui.

Il se réveilla quelques instants plus tard, ou du moins c’est ce qu’il lui semblait. Il crut d’abord être dans son lit, et s’étonna de la lumière qui filtrait à travers ses paupières à demi closes. N’était-on pas le matin ? Et puis des choses molles et douces sous lui, pas tout à fait comme un matelas, davantage comme des… coussins ? Sauf qu’il n’avait pas de coussins dans son lit habituellement. Et puis… il n’était pas enveloppé d’une couverture. Cela lui demanda un effort quasi surhumain mais Bran finit par ouvrir un œil, puis l’autre, et constata qu’il était allongé sur un grand sofa de velours rouge à la boiserie élégante, dans un salon aristocratique aux grandes tapisseries et aux tableaux de maîtres, un environnement tout de bois ciré et de pourpre. Le soleil de midi filtrait par les fenêtres ouvertes mais bien qu’auréolé par les rayons bienfaisants de l’astre, l’enfant ne pouvait se départir d’une impression étrange, une chose sur laquelle il n’arrivait pas à mettre le doigt.

Et puis quelque chose se débloqua dans son esprit. Pourquoi était-il ici ? Et où était cet ici ? Bran essaya de reconstituer le fil des événements survenus depuis la veille. Il se trouvait dans son lit à essayer de ne pas dormir, cela il s’en souvenait bien. Puis il dupé une Feame et ensuite… pourquoi n’arrivait il pas à se rappeler ? Un frisson parcourut l’héritier des Branfgeir. C’était un garçon intelligent mais qui ne brillait pas par son courage et cette situation inexplicable lui faisait peur. Doucement, il se dirigea vers la fenêtre la plus proche pour regarder dans quelle partie de la ville il se trouvait. Et c’est alors qu’il sentit son visage blêmir et se mit indiscutablement à trembler.

Il se trouvait dans une ville qui n’avait rien à voir avec Ghedos. Les bâtiments s’étendaient à perte de vue et arboraient tous des teintes vives en sus des pierres orangées qui dominaient l’architecture de la cité. Quoique… c’était une impression trompeuse. La cité semblait divisée en grands anneaux délimités par d’immenses murs sculptés, qui délimitaient des zones aux architectures variables. Ces murs étaient d’ailleurs stupéfiants, et l’enfant en oubliait presque de respirer. Faits d’un matériau inconnu, d’un gris qui évoquait tout à la fois la laine et l’acier, semblant comme sortis d’un moule, aucune pierre ne se distinguait, aucune faille, dans ces ouvrages colossaux plus hauts que des maisons. De plus… de grandes fresques sculptées étaient visibles, qui représentaient tour à tour des souverains, des scènes de bataille, des artistes, des paysages, des éléments religieux…

Les Murs d’Invulti, voilà ce dont il s’agissait, et même si il n’était qu’un enfant, Bran avait entendu parler de ces œuvres d’arts aux dimensions kilométriques qui ne se trouvaient que dans une seule cité, dans un seul pays. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, Bran se trouvait à… Danaria. La capitale de l’Empire d’Aspoor. Il n’y avait pas que les Murs… la haute tour qui se dressait au centre du premier anneau, taillée dans l’obsidienne la plus pure, vêtue d’immenses bannières à l’effigie de l’Empereur, mettant en valeur les épées croisées symbole d’Aspoor… Oui, il n’y avait aucun doute, Bran était à Danaria.

Ce qui ne pouvait signifier qu’une chose, c’était un rêve. Un rêve réaliste mais un rêve tout de même. Cependant pourquoi songer à Aspoor dans son sommeil. Le garçon n’avait que peu de notions politiques mais il était tout de même au courant que l’Empire était l’ennemi de la Choratie et que tous les gens de son peuple craignaient et détestaient l’Empereur Scaythe. Il n’oserait jamais parler d’un tel songe à ses parents ! Ils risquaient de penser qu’il aimait Aspoor ! Aspoor… n’en avait-il pas entendu parler récemment ? Un affreux mal de crâne envahit Bran alors qu’il cherchait désespérément à se souvenir. Etait-ce ses parents qui lui en avaient parlé ? Mais non ! Il y avait cette voix, cette robe…

Et puis soudain, l’illumination ! Comment avait-il pu oublier la scène d’hier soir ! Ses parents avec l’Echo, les dires invraisemblables de celui-ci sur les liens des Branfgeir avec Aspoor ! Mais ça voulait dire… que ce n’était pas un rêve ?! Ses parents l’avaient vraiment conduit dans l’Empire parce qu’ils étaient des agents de ce dernier ? Le garçon tomba au sol, haletant devant le bouleversement de sa vie. Mais si ses parents… Bran aimait profondément ses parents, et il admirait l’intelligence affutée de son père qui faisait face à toutes les situations avec une égale pondération et une égale habileté, et même si à l’occasion Bran pouvait se montrer désobéissant il était conscient de l’intelligence que ses parents lui prêtaient et de l’amour qui lui était voué, aussi peu expansif que soient son père et sa mère. Ainsi peut être que si ses parents avaient fait ce choix c’était qu’il était légitime ? Un enfant normal n’aurait sans doute pas réagi ainsi mais Bran, armé de sa grande intelligence et de son pragmatisme précoce n’était pas un enfant ordinaire.

- Père ? Mère ? Où êtes-vous, je suis dans le salon !

Désormais animé d’une certaine vigueur, résolue, il sortit du salon et aboutit dans un couloir tout aussi cossu, qui donnait sur cinq doubles portes. Avec prudence, l’enfant en ouvrit une pour aboutir à ce qui semblait être une salle de musique. Il y avait une grande estrade, des sièges, plusieurs instruments posés ici et là, mais personne. Bran ne se découragea pas pour autant et entreprit d’entrer dans une autre pièce mais fut désappointé de trouver une porte fermée, puis une autre, puis une autre. Et pourtant… il n’y avait pas de serrures sur ces portes. L’enfant était perplexe. Qu’est ce qui pouvait maintenir une porte fermée sans clé ? Ou alors ne pouvaient-elles se fermer que de l’extérieur du couloir ? Mais non c’était absurde, qui ferait une chose pareille. A moins que… des Feames ? Cependant cela supposait de mettre une Feame à chaque porte ! Un luxe proprement stupéfiant. Décidément, l’enfant ne comprenait pas. Cependant il était sûr que ses parents n’allaient pas tarder.

L’enfant eut un petit sourire. Très bien, en attendant d’en savoir plus il n’allait pas s’effondrer et pleurer comme d’autres l’auraient fait à sa place ! Il était un Branfgeir et toute sa vie on lui avait dit que cela n’était pas rien. Ou… était ce son vrai nom ? Peu importe. Il fallait être fier. Mais que faire ? Le salon était dépourvu de livres, enfin apparemment, et… oh bien sûr, la salle de musique ! D’un bon pas le garçon se dirigea vers les instruments qui reposaient dans leurs logements au sommet de l’estrade. Il n’était pas aussi doué que sa mère pour la musique mais malgré tout il se défendait plutôt bien avec un harmonica. Et justement, il y en avait un, et pas n’importe quel harmonica ! Le plus bel harmonica que Bran ait jamais vu, tout de bois précieux incrusté d’argent. Il y avait aussi une inscription en aspar. L’enfant curieux de nature regretta de ne pas encore savoir parler ou lire cette langue, mais aspar ou pas, l’harmonica restait un harmonica. Le portant à ses lèvres, il commença à jouer « la sérénade aux colibris », un air que sa mère lui fredonnait souvent, quand il était plus petit et qu’il n’arrivait pas à s’endormir.

- Ainsi tu aimes aussi l’harmonica mon jeune ami ? Cet instrument est l’un des seuls que j’ai choisi moi-même dans cette petite collection.

Bran sursauta et faillit laisser tomber son instrument, avant de pivoter vers celui qui l’avait interpellé. C’était l’Echo ! Mais il ne portait pas la même toge que celle qu’il arborait à Ghedos. Elle était blanche et non noire, les dorures étaient plus visibles et à gauche, au niveau du cœur, une rune aspar indiquait le nom de ce maître des Feames. Eh bien puisqu’il ne le savait pas… hors de question de se laisser déconcerter !

- Qui êtes-vous ? Où sont mes parents ? Est-ce bien vous qui m’avez rendu inconscient ?

L’homme fronça les sourcils, son regard se durcit, rendant inquiétant son visage ordinaire, et puis il se dérida, avant d’avoir un sourire. Un sourire franc, pour autant que Bran pouvait en juger – il s’était fait un art de démasquer les adultes mal à l’aise en sa présence, lui qui était bien trop malin pour son âge, et qui affichaient une mine faussement bonhomme. Un sourire qui, aussi, éclairait le visage de l’homme et lui donnait une certaine noblesse. C’était impressionnant comme d’un aspect banal un homme pouvait se transformer en toutes sortes de personnages. Etait donc cela cette chose appelée charisme ?

- Evidemment tu dois avoir beaucoup de questions. D’abord… hum, sais-tu qu’on ne demande pas son nom à un Echo aspar ? Mais qu’importe, jeune ménestrel, je vais te payer de ta représentation en te répondant autant que je le pourrais. Suis moi au salon veux-tu ? Nous n’allons pas discuter dans un couloir.

Le garçon opina, tout en se tenant prêt à empêcher toute tentative de noyer le poisson. Obtenir des réponses à ses questions de la part d’adultes rétifs, voilà une autre de ses spécialités. Mais malgré les circonstances et le fait que ses souvenirs fragmentaires semblaient indiquer que l’homme l’avait enlevé, il le trouvait plutôt sympathique. Et puis si ses parents avaient donné leur accord on ne pouvait pas… une minute ! Etait-ce normal qu’il soit aussi conciliant avec son ravisseur ? Mais non bien sûr, qu’est ce qui lui prenait d’être aussi calme et..

- Tu as l’air perdu dans tes pensées jeune homme ! Ne voulais tu pas des réponses ?

Que pensait-il à l’instant ? A propos de conciliation ? Mais non, il pensait à ses questions évidemment. Bran se renfonça dans son fauteuil d’un air boudeur, se contentant de faire oui de hocher la tête.

- Mon nom d’abord. Une chose sans prix que le nom d’un Echo d’Aspoor jeune homme, et je te crois assez avisé pour ne pas gaspiller ce présent en le distribuant aux quatre vents. En aspar, mon nom des Korath, mais mon nom d’Echo se traduirait à peu près comme ceci : « Celui qui par son esprit révèle la vérité, le maître des puissances occultes, ami d’entre les amis de l’Empereur, grand nourricier de la nation ». Oh, n’y prête pas attention, tu sais ces noms d’Echo ce n’est que vanité… tu sais ce que veut dire vanité ?

- Evidemment, fit l’enfant d’un air suffisant, je lis vous savez !

L’autre partit d’un grand éclat de rire. Un rire qu’on ne s’attendait pas à trouver chez cet homme au physique de gratte papier, un rire étonnamment puissant et entraînant.

- Ah oui tu lis ! Mes excuses monsieur l’érudit. Quant à tes autres questions… D’abord il me semble qu’il faudrait aborder le principal point de discorde entre nous jeune homme. Oui c’est vrai je t’ai assommé par l’intermédiaire de ma Feame. Aie la bonté de me laisser terminer. Tu étais bouleversé et à moins de te plonger dans le sommeil il aurait fallu t’emmener de force dans ta chambre pour que tu nous laisses parler tes parents et moi, et que tu n’entendes pas des choses qui te mettraient en danger. Et pour cela il aurait fallu requérir à nos Feames car nous ne pouvions pas nous permettre de faire trop de bruit, nous aurions risqué de laisser filtrer des sons à travers le brouillage d’une de mes Feames, et si nous avions été écoutés… Et puis, je te l’avoue, je voulais faire pression sur tes parents.

- Alors vous m’avez vraiment enlevé ! Pour faire chanter mes parents ! Je ne me laisser…

- Tais-toi donc ! Tiens, prends ceci, coupa l’Echo d’un ton sec tandis qu’une Feame faisait doucement voler un pli en direction de Bran, qui commença à lire avec impatience.

« Mon fils,

Si tu lis ceci c’est que tu es avec le seigneur Echo dans la capitale de l’Empire. Et que tu es probablement bombardé d’ondes calmantes de la part des Feames expertes du seigneur Echo, mais te connaissant comme je te connais j’imagine que ça ne sera pas suffisant pour t’empêcher de te poser un tas de questions. Malheureusement je n’ai guère de temps et cette missive sera brève.

Sache donc ceci. Nous sommes des agents d’Aspoor c’est vrai. Des agents dormants, envoyés il y a bien longtemps en Choratie et mis en sommeil jusqu’à ce que notre patrie ait besoin de nos services. Il n’était pas prévu que nous ayons un enfant comprends tu ? Mais quand ta mère est tombée enceinte, il y a de cela onze ans, nous avons immédiatement décidé de te garder en dépit des directives de nos supérieurs. Naïvement, peut-être, nous pensions avoir été oubliés par les services aspars, à cause de la crise de l’interrègne.

Ce ne fut pas le cas. Te souviens-tu du jour où, avec ton amie Balen, nous t’avons surpris en train de déguster cette tarte aux pommes volée cachée sous ton lit ? Cela avait marché pendant des mois sans que nous ne nous en apercevions et tu as été ébahi que ton stratagème ait échoué. C’est un peu ainsi que nous nous sommes sentis quand l’Echo est venu nous trouver. Pourtant tu as fini par admettre qu’il était mal de voler un honnête pâtissier simplement pour t’amuser et parce que nous n’achetions pas autant de tartes aux pommes que tu l’aurais voulu n’est-ce pas ?

Nous, nous avons finalement admis qu’il était mal de renier notre pays et d’oublier notre mission parce que nous nous inquiétions pour toi. Pour autant Aspoor n’est pas ce monstre vorace que la Choratie dénonce, et l’Echo a compris notre préoccupation à ton endroit, montrant une générosité que nous n’attendions pas d’un parfait inconnu. Pour que nous puissions accomplir notre mission l’esprit en paix, il a accepté de te prendre avec lui le temps nécessaire, et alors qu’il rentrait à Danaria portée par sa Feame, il t’a emmené. Et te voici dans une ville inconnue au milieu de gens que tu as appris à traiter en ennemis.

Mon fils, sache que notre famille peut espérer les plus grands profits si notre mission est couronnée de succès. Tu connais notre situation de pauvreté au sein de la Choratie, ou plutôt tu croyais la connaître. Mais, j’ai honte de te dire que nous étions encore moins bien lotis dans l’Empire, suite à la faute commis par mon père, ce grand père que tu n’as jamais connu. Cette mission était à l’origine une occasion de nous racheter pour ta mère et moi, et maintenant que nous te savons en sécurité auprès d’un puissant personnage, et quoique notre cœur brûle de nous séparer de toi, nous accomplirons le devoir sacré qui nous a été confié par l’Empereur Scaythe.

En attendant je t’en prie, demeure avec l’Echo et obéis lui en toute chose. Dans l’Empire, les enfants reçoivent leur Feame plus jeunes qu’en Choratie en particulier s’ils ont tes dispositions. Aussi, si faire la fierté de tes parents n’est pas une motivation suffisante, modèle ton tempérament rebelle en pensant que pour toi la récompense pourrait être la concrétisation de ton désir le plus cher. Quoiqu’il en soit, comme en ce jour d’Ita, tu pourras sembler perdu et égaré mais sache qu’au final nous nous retrouverons toujours. Mon cher enfant, tu as tous mes espoirs et toute ma confiance.

Ton père qui t’aime »




Dernière édition par Thelesias le Mer 27 Mar - 3:21, édité 1 fois
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Thelesias

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MessageSujet: Re: [Fantasy/léger steampunk] Les Chroniques des Feames   Mer 27 Mar - 3:20

Bran se sentit trembler. L’écriture en pattes de mouches, cette façon si particulière d’incliner la rune du « mon », et les événements qui étaient évoqués à demi-mot, il était incontestable que l’auteur de ces lignes était bien son père. Son père, qui venait par quelques tracés à l’encre de briser les fondements d’une vie tranquille, d’écraser toutes les certitudes auxquelles le jeune garçon croyait pouvoir accorder sa confiance. Il relut la lettre une fois, puis encore une autre, à la recherche du moindre élément qui pourrait lui laisser penser que l’Echo le trompait, qu’au final il ne s’agissait que d’une sorte de mystification et que ses parents non seulement ne travaillaient pas pour l’Empire mais lui faisaient passer une sorte de test afin de rejoindre les rangs d’une force infiltrée à Aspoor, comme dans ce roman du comte Echeru, les Aventures du Petit Marquis, dans lequel le jeune Hujon bravait tous les dangers et tous les périls pour libérer sa jeune fiancée des geôles ennemies, avec l’aide de sa famille et…

Mais non. Parce que Hujon n’avait pas fait face à cet Echo aux yeux glacés et n’avait pas été réduit à l’impuissance d’une pichenette. Hujon n’avait jamais vécu dans la pauvreté humiliante d’un noble désargenté. Non, Hujon était parfait. Bran lui devait s’en remettre à ce qu’il voyait. Et ne pas se laisser désarçonner. Quoiqu’il soit par ailleurs, quelles que soient les allégeances de ses parents, il était leur fils avec tout ce que cela exigeait d’orgueil, de détermination et de ruse. Pour se donner le temps de réfléchir, il fit mine de relire la missive une troisième fois. Tout en essayant d’imaginer la meilleure attitude à adopter.

La première vertu d’un noble selon ses parents était la fidélité envers la famille qui l’avait élevé et les intérêts de celle-ci. Il semblait clair qu’on avait confié aux Van Branfgeir une tâche délicate, sûrement dangereuse. Et lui on le plaçait ici ? Evidemment il eut été étonnant que ses parents l’emmènent. Il se rendait bien compte qu’il n’était un enfant, malgré tout le déplaisir que ce constat occasionnait en lui. Pour autant étaient-ils obligés de le placer chez un Echo d’Aspoor ? Non, selon toute probabilité il était un otage. Ses parents lui avaient appris l’usage immodéré que les puissants de toutes contrées faisaient de cette méthode peu reluisante pour forcer les gens en qui ils n’avaient pas confiance à tenir leurs engagements.

Cela inspira deux réactions à Bran. D’abord il fut en colère qu’on puisse soupçonner ses parents, des gens d’une probité telle qu’ils préféraient se priver de manger pendant une journée ou deux plutôt que d’accepter d’être des pions dans telle ou telle intrigue, de ne pas être capables d’honorer leurs engagements. Quoiqu’ils lui aient menti pendant des années, il conservait à leur égard un amour où le ressentiment n’était qu’à peine perceptible. Les intérêts de la famille devaient primer. Et, à cette pensée il y en eut une autre, au plus profond de lui, comme un vague souvenir… quelque chose à propos d’une demande, ou plutôt d’une instruction faite à quelqu’un… Il était presque sûr que c’était quelque chose d’important, mais plus il se concentrait sur cette chose à la périphérie de ses pensées plus elle s’ingéniait à lui échapper.

Il finit par renoncer. Comme il arrivait à sa mère de le dire, courir après le vent ne servait qu’à choir. Mieux valait se concentrer sur des choses plus importantes, comme l’attitude à adopter. Car en effet… qu’attendait on de lui exactement ? Ses parents avaient beau dire dans leur lettre qu’ils voulaient qu’il obéisse à l’Echo en toute chose, et lui avait beau être jeune, il ne fallait pas, selon Bran Van Branfgeir, être né de la dernière pluie pour se rendre compte que si ils avaient eu le choix il ne serait pas parti avec le redoutable occultiste et qu’en réalité ils ne voulaient probablement pas qu’il obéisse à l’homme en « toute chose ».

Mais… d’un autre côté si on lui avait demandé de parier sa vie que ses parents n’étaient pas des agents d’Aspoor il y a encore une semaine, il aurait dit oui benoîtement avant de demander réparation à son interlocuteur. Donc au final il ne pouvait pas en conscience se décider pour quoique ce soit et dans ce cas… qu’aurait fait son père ? Mais non, il était vain de chercher un modèle auquel se raccrocher. C’était injuste, il n’aurait pas dû avoir à le faire, mais il fallait qu’il pense uniquement par lui-même dans une situation aussi terrible.

L’obéissance aimable, voilà quelle serait son attitude. Ne pouvant pas savoir si ses parents voulaient vraiment qu’il obéisse à l’Echo, l’enfant résolut la chose suivante : si l’homme se révélait être quelque triste sire n’obéissant à rien de ce qu’avaient enseigné les Van Branfgeir à leur enfant, il saurait à quoi s’en tenir et ferait tout le peu qu’il serait possible pour se dégager de son influence. Si par contre l’homme lui faisait une impression de « pragmatisme humain », comme disait, là encore, sa mère, alors il pourrait au moins considérer que l’Echo partageait des valeurs pas si éloignées de celles qu’on lui avait apprises.

Toutes ces réflexions qui vous paraissent peut être fort longues n’ont pris guère plus d’une seconde ou deux, tant est vif l’esprit de Bran qui enfant déjà réagissait aux situations les plus invraisemblables avec le calme et l’esprit de décision qui sont deux de ses traits les plus marquants. Et c’est sans rien montrer de la décision qu’il venait de prendre que Bran plia soigneusement la lettre de ses parents et, d’autorité, la glissa dans la poche intérieure de l’élégante tunique beige dont on l’avait vêtu, et leva finalement les yeux vers l’Echo, croisant le regard magnétique de l’homme. Ce dernier eut un petit sourire ironique, comme pour dire qu’il savait parfaitement quelles avaient été les réflexions de son vis-à-vis. Bran ne le formula pas comme ça mais en lui une pensée fusa. Il se dit que l’autre aveuglé par sa puissance et son âge, le voyait comme quantité tout à fait négligeable.

L’une des premières règles dans les jeux de stratégie comme le Hogjûro ou d’autres, est de se faire passer pour plus faible qu’on ne l’est en réalité. Et dans cette sorte de jeu de stratégie, la tactique était la même. L’enfant retint à temps un sourire du même aspect que celui qu’on venait de lui adresser.

- Alors jeune Bran, fit Korath, d’un air amusé. Qu’est-ce que cela t’inspire ?

C’était un test. L’Echo avait beau être suffisant il voulait connaître les réactions de son otage. Mais justement, laquelle réaction serait la plus profitable ? Bran écarta d’emblée l’idée de faire l’idiot. L’autre avait sûrement entendu dire qu’il était intelligent – sans mesurer qu’il était très intelligent, visiblement -, et avait déjà pu se faire une première impression lors de leur échange. Il était trop tard pour jouer l’imbécile complet. Et puis, se fit il la réflexion, pour le connaître et voir quel genre d’homme il est, il s’agit de ne pas être méprisé de lui. Couper la poire en deux, donc.

- Qu’est ce qui me prouve, questionna Bran d’un ton sec, que ça vient bien de mes parents ?

L’Echo eut un soupir agacé et prit sa moue la plus réprobatrice.

- Allons, tu es un garçon futé mais là tu te trompes toi-même sans qu’on ait besoin de le faire. A supposer qu’un expert en écriture ait copié celle de ton père pour te tromper, comme aurions-nous pu y glisser ces références à des épisodes de votre passé, qui fleurent bon l’authenticité ?

- Vous auriez pu… répondit Bran feignant l’incertitude, les obliger par la torture ou la menace à écrire cette lettre et vous servir de vos Feames pour les obliger à vous dire la vérité quant à l’authenticité, comme vous dites, de ces anecdotes, afin que justement je sois persuadé que la lettre émane de mon père.

Une ride de contrariété apparut sur le front de Korath, qui se leva de son siège et se posta devant fenêtre, jetant au passage un regard glacial et plus du tout amusé sur l’enfant. Oui bien sûr, songea celui-ci, toi tu sais bien que la lettre est authentique mais il te reste à trouver l’argument qui te permettra de m’en convaincre à coup sûr… et auquel j’ai déjà pensé. Puisque l’autre ne le voyait pas, Bran se permit un sourire franchement moqueur. Avant de se rappeler, un peu tard, de la présence des Feames. Il espérait que la Principale de Korath n’ait pas un degré de compréhension suffisant de l’humain pour décrypter son bref sourire sinon…

- Tu es très malin Bran, très malin, rétorqua l’Echo en lui tournant le dos, mais réfléchis à ceci. A supposer que nous ayons fait torturer ton père, ou ta mère tant et plus pour les faire écrire une lettre authentique, ce serait à quelles fins ? T’abuser ? Mais mon garçon, il m’importe que tes parents accomplissent la mission qui leur a été confiée. Qui crois-tu être exactement pour que je doive m’assurer de ta coopération ? Torturer ou s’en prendre à tes parents c’est les braquer contre nous et augmenter les risques d’échec de la tâche qui leur a été confiée. Et si par ailleurs ils ne pouvaient pas faire ce qu’on attend d’eux ou ne le voulaient pas malgré ta présence en Aspoor, n’aurions pas besoin de toi. Bref ce que je veux dire c’est que si ta présence ici est nécessaire c’est que tes parents coopèrent, auquel cas ils n’ont aucune raison de ne pas t’envoyer cette lettre, et que si ils refusaient quoiqu’il en soit de coopérer tu ne serais pas là en train de me parler, car je crois que tu as déjà compris quel genre d’invité tu es. Au final nul besoin d’autant de stratagèmes, il me suffit de te boucler dans une pièce et de t’entourer de deux Feames, et je serais sûr de t’avoir à l’œil.

Korath se retourna, un sourire bonhomme sur son visage, sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux, qui vrillaient toujours Bran de ce regard glacé, et qui ne semblaient jamais ciller.

- Mais je ne vois pas pourquoi je te bouclerais dans une pièce alors que nous pouvons discuter comme des gens civilisés, Bran. Certes ta situation n’est pas très confortable, certes tu aurais préféré te trouver en une autre compagnie. D’un autre côté tu es presque un homme, selon les critères aspars, et donc tu dois comprendre qu’il est dans ton intérêt plus que dans le mien que nous cohabitions avec une… certaine cordialité réciproque, dirais-je. Et si tu veux me traiter en ennemi…

L’air de la pièce sembla soudain prendre la consistance d’une soupe, et Bran se sentit comme écrasé par une pression soudaine et inexplicable. Et puis il vit… il vit, autour de Korath, une forme à la fois immense et minuscule, plate et pleine de reliefs, sphérique et cubique à la fois, paradoxe vivant, incompréhensible, impossible à appréhender de la part d’un esprit humain, et il eut mal à la tête, si mal que pendant un moment il faillit perdre connaissance. Et puis, sans crier garde, d’un seul coup, ce fut fini. L’Echo ne souriait plus.

- Ce que tu viens de voir, c’est ce qui s’approche le plus près de la forme véritable d’Amaterelia, ma Paladia, ou ma « Feame Principale », comme vous dites de façon si peu poétique en Choratie. Pour pouvoir contempler et comprendre cette beauté il faut une formation d’Echo, mais je crois que ce que tu as vu t’a montré une chose mon garçon. Je n’aime pas les enfants très intelligents qui essayent de se faire passer pour des gosses malins. Je n’apprécie pas les sourires moqueurs et… j’ai une Paladia, et pas toi, ce qui en définitive est la leçon la plus importante.

Oh oui il était intelligent. Il avait percé à jour Bran en quelques secondes, peut être depuis le début, et peut-être qu’en effet il savait tout des pensées du garçon, peut être lui étaient elles aussi évidentes que les désirs de fuite d’une fourmi face au bâton d’un humain sadique. Mais pour autant… il était orgueilleux. Il aurait faire le dupe faire semblant de laisser à Bran la victoire dans ce jeu de stratégie verbal visant à tâter les forces de l’autre camp mais il avait voulu écraser, se montrer comme le plus fort. Alors Bran, cette fois, ne sourit pas et s’agaça d’avoir été percé à jour, en son for intérieur, se réjouissait. Les orgueilleux étaient les plus malléables selon son père.

- Maintenant suis moi.

Acquiesçant d’un air soumis et contrit, l’enfant emboîta le pas à Korath qui le conduisit à travers une succession de pièces plus belles et plus élégantes les unes que les autres, jusqu’à un vaste hall qui devait faire office d’entrée. Deux escaliers en marbre couverts d’une même tapisserie rouge et or, disposés de façon symétriques menaient à une haute double porte de bois. Çà et là, des plantes exotiques aux couleurs chamarrées atténuaient la pompe et le faste omniprésent et en révélaient sans doute davantage sur l’esprit curieux d’un Echo aspar tel que Korath. Aspar, il l’était, et si quelqu’un avait eu un doute il aurait suffi de voir ce grand portrait qui occupait la place d’honneur, première chose que le visiteur parvenu au bout des escaliers remarquait.

Il représentait un homme aux proportions idéales, sans cheveux ou pilosité d’aucune sorte, aux traits hiératiques et sévères, engoncé entièrement dans une armure faite d’un matériau évoquant l’or mais en moins jaunâtre. La couronne qui ceignait l’auguste front était rudimentaire, tout juste une bande d’indolin massif, sertie de joyaux aux quatre orients. Mais le regard impitoyable de l’homme semblait défier quiconque de venir le déposséder. L’épée de belle taille sur lequel il s’appuyait et qu’il semblait prêt à brandir à tout moment renforçait cette impression.

- Sa Cinquante-Huitième Perfection, l’Empereur Scaythe. Il est bon que tu t’arrêtes devant la représentation de Sa gloire terrestre, assura Korath, car c’est pour Ses desseins que tes géniteurs travaillent si assidument.

Quelque chose dans le ton d’adoration inconditionnelle, dans cette manière de placer des grandes runes clairement audibles à la voix, dans cette dévotion sourde et exclusive de l’Echo à l’homme du portrait fit frissonner l’enfant. Lui semblait presque que les yeux de l’homme en armure, de l’Empereur, pouvaient le voir et le juger à travers la toile.

- Sa Majesté est assurément très… impressionnante.

Fut tout ce qu’il trouva à répondre. Il sentait que l’autre attendait de lui ce genre de commentaires et comprenait aussi aisément que c’était un sujet sur lequel un seul genre de réponse était possible. Son compliment fit sourire l’Echo, qui fit signe à l’enfant de le suivre. En bas des escaliers quelqu’un les attendait.

- Mon garçon, nous allons en ville, te trouver un Lanterne digne de ce nom, lança Korath avec entrain et un sourire, cette fois, sincère.






(quatre pages arrivent le 27/03 pour clore le premier chapitre)
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