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 Sifflements

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Thelesias

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Masculin Nombre de messages : 82
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Date d'inscription : 09/01/2013

MessageSujet: Sifflements   Dim 3 Mar - 6:32

Ni les fontaines qui flottent au-dessus du sol, les lumières volantes ou la splendeur inhumaine de ces lieux ne m’émeuvent. Une seule chose compte. Il m’amène à son chef, au chef de toute leur maudite race. Quelle ironie ! Ils me voient comme une curiosité, comme un animal de foire et considèrent vaguement ce que j’ai fait comme un accident. Quelle erreur ! Je ne me suis jamais senti plus vivant qu’à cet instant béni où j’ai enfoncé ma lame dans ce qui sert de cou à ces monstres. Monstres, monstres, voilà ce que vous êtes ! Je jette un coup d’œil furtif à ceux qui m’accompagnent. Leurs trois queues recouvertes d’écailles mènent à un tronc mince pourvu de deux grandes mains aux trois doigts griffus, le tout surmonté d’une tête serpentine aux yeux terribles. Ces créatures aux allures démoniaques, elles, ne sont nullement monstrueuses, toutes aussi victimes que nous, toutes aussi asservies et manipulées par les Métalliques.

Leur langue, mélange de sifflements et de bruitages inquiétants m’est totalement inconnue, tout comme leur culture. Je ne sais d’eux que ce que veulent bien en dire les Métalliques à leurs nervis humains, à savoir que les Savanides sont de puissants êtres physiques à la force et l’agilité prodigieuse qui mettent leurs talents en tout genre au service des Métalliques, en ayant reconnu la grandeur. Je me suis toujours demandé si dans un lointain passé ils n’avaient pas servi de mercenaires ou de soldats avant l’unification des Métalliques.

De fait, le corps terrifiant de mes gardiens est une arme, et la nature les a conçus pour être des prédateurs, des tueurs. Leur régime alimentaire, carnivore, en dit assez sur le peu de considération qu’ils ont pour les autres vivants. Et pour autant, dans l’Ordre de la Roue, sous l’égide des Haskars, des Métalliques, autrement dit, ils n’ont soi-disant que le rôle de commandants de flottes – leur cerveau reptilien semble exceller dans les tâches impliquant le contrôle d’astronefs aériens ou spatiaux – et bien évidemment, comme toutes les autres races affiliées à l’Ordre, ils ne peuvent faire couler le sang ou montrer dans leur comportement quelque attitude agressive que ce soit.

Pourquoi, alors, ai-je l’impression d’être encadré par des fauves prêts à bondir plutôt que par des accompagnateurs pacifiques ? Ils ont beau s’imaginer que les ondes abrutissantes diffusées dans la station-capitale me rendent inoffensif, ce que j’ai fait a poussé leurs maîtres Haskars à les envoyer. Des esclaves privilégiés escortant un autre esclave vers ceux qui allaient décider de son sort. Quelle fumisterie ! Ah, quelle munificence que celle de l’Ordre de la Roue, qui consent à ce que les humains aient leur propre justice… sauf quand ils veulent s’y substituer. Qui affirment ne pas être les maîtres mais juste des conseillers éclairés… sauf quand il s’agit de punir.

Tandis que je passe dans les couloirs toujours plus fastueux – selon les critères Haskars, c’est-à-dire anguleux, blanc et sanguin, en prenant garde à toujours montrer cet air de bovin que l’on conduit à l’abattoir sans qu’il en ait conscience, je bous. Pourquoi bous-je ? D’abord parce que je ne peux montrer ma haine alors qu’il n’y a plus que cela et en moi, et ensuite car je constate que même dans la capitale des Haskars, la station Vemeria, il y a bien plus de races « conseillées » que de Métalliques. Et donc que l’emprise que ces êtres ont sur nous ne repose décidément que sur peu de choses. Mais, à peine ai-je pensé cela que, justement, voici venir un Métallique. Il s’arrête devant moi pour me regarder, faisant stopper mes accompagnateurs Savanides, et au bout d’un délai convenable je lève la tête pour le lorgner, d’un regard vide.

Décidément je ne m’y fais pas. Cette masse de chair jaunâtre, ce corps évoquant un Bouddha coupé en deux, greffé à cette petite plateforme antigravité, ces quatre petits bras de bébés étrangement longs, et cette tête flasque aux yeux verts. Ce corps obèse et palpitant percé d’implants métalliques, en particulier au niveau des yeux et du torse, fusion répugnante de machine et d’organique qui permet à ces êtres d’augmenter encore la puissance de leurs ondes psychiques. Je pourrais égrener ainsi en esprit les nombreuses choses qui font d’eux des êtres d’une incroyable laideur mais un examen prolongé éveillerait les soupçons de l’Haskar. D’ailleurs, je ressens la sécheresse de l’onde télépathique qu’il a envoyée à l’un de mes Savanides, sans en comprendre évidemment le contenu. Le Savanide ciblé s’incline légèrement et se met à siffler et à grincer obséquieusement en direction de celui que les reptiles, les humains et toutes les autres races assujetties nomment un « Grand Sage ».

Impossible de comprendre de quoi ces deux-là s’entretiennent. Peut-être que le Métallique demande si tout est son contrôle ? Si tel est le cas, la réponse du reptile ne le convainc pas tout à fait puisqu’il éprouve le besoin de me mitrailler de pensées calmantes. Malgré mon immunité partielle, je sens ma tête se baisser, se baisser, mes paupières s’alourdir et la bave me venir aux lèvres. Mon corps a beau capituler, la partie de mon esprit qui résiste sans le montrer me permet de m’étonner sans rien laisser paraître. En règle générale un traitement aussi excessif n’est pas de rigueur. De fait, les Haskars se contentent de diffuser sur toute la Terre – et pas que sur Terre – les pensées apaisantes amplifiées par les Pylônes, et n’altèrent pas de façon trop visible l’intellect des humains qu’ils « font profiter de leur lumière ». Ils se contentent de forcer les humains à penser « les Haskars sont une race à l’intellect supérieure », « ils ont sauvé la Terre de la pollution et nous ont libérés du capitalisme » ou encore « si nous pensons par nous-même nous reproduirons les erreurs du passé » sans parler du sempiternel « L’Ordre de la Roue est notre salut ». Evidemment, une horde de baveux en guise de terriens, cela susciterait sans doute une telle répugnance que des esprits fâcheux plus résistants se révolteraient.

Mais là, au cœur du territoire Haskar, les masques tombaient. Les traits des rares Métalliques que je croisais – du moins ceux qui avaient encore des traits identifiables – se plissaient dans un mouvement que j’avais appris à identifier comme celui de la répulsion sur mon passage. Bien sûr j’avais fait une chose qu’ils ne pouvaient accepter, mais outre que selon eux, le Pardon est la troisième valeur cardinale universelle, c’était bien mon humanité qui les dégoûtait.

Je m’aperçus finalement que j’étais en train de marcher derrière les reptiliens et que le Métallique était parti. Il avait dû implanter un ordre de marche dans mon cerveau, et je ne pouvais percevoir mon environnement, usant de toute ma résistance mentale pour rester pleinement maître de mes pensées. L’un des reptiles m’adressa un sifflement dont je ne compris pas le sens. Cela s'éclaircit bien vite quand il me poussa devant lui d’un coup de queue violent qui me fit hoqueter. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître vu ma situation, ce geste me choqua. C’était la première violence physique dont je faisais l’objet de la part d’un affidé de l’Ordre de la Roue, et la première fois que je voyais l’un des serviteurs des Métalliques faire usage de la force, fût-ce un usage léger, envers un être humain.

J’eus bien du mal à garder la façade d’absolue placidité que je conservais depuis des semaines. Si les images de ce qui venait de se passer étaient diffusées sur Terre… bien sûr j’avais un autre projet, de plus grande envergure mais en y pensant, je frémissais intérieurement. Et j’examinais d’un peu plus près quoique furtivement les Savanides. Je pensais… j’étais convaincu, qu’ils étaient eux aussi sous contrôle mais peut-être n’était-ce pas le cas. La domination mentale que subissaient les humains inhibait les réflexes agressifs mais peut-être n’était-ce pas le cas pour les serpents ? L’autre possibilité… ceux que j’avais entrevu sur Terre feignaient le « comportement bienheureux » selon l’expression consacrée, mais étaient en réalité libres de leurs actes et de leurs pensées. Bien sûr il était possible que le Métallique croisé plus tôt ait envoyé une onde d’hostilité à mon égard comme j’étais convaincu qu’ils pouvaient le faire, mais pourquoi ? Il y avait une population humaine relativement importante dans la station, et eux étaient assurément sous contrôle, donc si les Savanides étaient encouragés à avoir de tels comportements – je ne devais pas être l’unique humain à avoir subi leurs attentions tant cela semblait naturel aux yeux de mes accompagnateurs – mes congénères auraient percé à jour depuis longtemps la duplicité des Haskars. D’autant plus que les humains pouvaient ressentir la nature d’une onde psychique envoyé par un Métallique. Et surtout d’éventuelles ondes négatives.

Il semblait raisonnable de penser qu’ils étaient plus ou moins libres de leurs coups de queues. Etait-ce parce que les êtres humains étaient plus dociles de natures ? Moins redoutables ? Les Savanides étaient-ils les égaux des Haskars ? Non, visiblement pas vu les réactions reptiliennes au passage du Métallique, mais quel était précisément leur statut ? Je jetai un coup d’œil interrogateur au Savanide le plus proche, et tressaillis en constatant qu’il soutenait mon regard. Puis il me siffla quelque chose, et devant mon regard ahuri, me frappa à nouveau. Son congénère dit quelque chose, d’un ton qui était visiblement peu amène, et l’autre répondit sur le même ton.

Puis il se passa quelque chose d’étrange. Alors que nous suivions un trajet en ligne droite depuis mon arrivée, les deux reptiliens me firent tourner sans ménagement à gauche, et me donnèrent des coups secs et réguliers jusqu’à ce que nous atteignions un atrium dont le plafond était si haut que je ne pouvais le distinguer. La pièce était agrémentée d’une espèce de jungle artificielle, toute de vert et de couleurs vives, de grandes plantes aux formes improbables poussant aux côtés d’arbres immenses qui montaient à perte de vue. Je ne pus m’empêcher de m’arrêter, quelque peu émerveillé et frappé par la diversité des couleurs et des formes. Et aussi, sans doute, intimidé malgré moi par la foule de Savanides dans l’atrium.

Ma réaction déclencha, chez mes cerbères, un concert de sifflements, l’un me pointant de ses griffes et discutaillant ferme avec son compère. Finalement, et sans prêter attention aux grincements et autres bruitages qu’exprimaient les autres Savanides qui me voyaient passer, les deux qui m’escortaient, Plock et Pick comme je les surnommerais désormais, me conduisirent à l’intérieur d’une grande cavité creusée dans une souche géante. Tout cela donnait une impression de rusticité, mais la pièce de bois était néanmoins parcourue de consoles holographiques rougeâtres et de moniteurs en tout genre qui démentaient le décor très naturel de l’atrium.

Plock et Pick se détournèrent et me laissèrent à l’intérieur, une cloison jusque-là invisible m’enfermant à l’intérieur de la souche. Je n’étais pas seul toutefois. Un Savanide de haute taille, aux grandes écailles dorées me fixait. Ses yeux étaient rouges. Je le surnommai aussitôt Midas, en référence à un vieux conte terrien oublié depuis longtemps. Midas, donc, se mit à siffler longuement, tantôt à la façon d’une chaudière grippée, tantôt comme une cocotte-minute détraquée, tantôt comme un vent menaçant. Je haussais les épaules en exprimant l’incompréhension, tentant moi désarroi en quelques mots. Et je sursautais violemment quand, sortant des murs, une voix synthétique se fit entendre.

- Nous n’avons que peu de temps, humain. Bientôt les vaslocks se demanderont pourquoi vous n’êtes pas encore parvenu jusqu’à la Sagesse Personnifiée, et le prétexte que nous avons élaboré ne tiendra pas bien longtemps. Alors, je vous le demande… Avez-vous bel et bien tué un Grand Sage ?

Je regardais autour de moi, confus et effrayé aussi bénéfiques que puissent sembler ces nouveaux développement. Le fait qu’ils m’aient amené ici, qu’ils aient pris la peine de concevoir un traducteur, qu’ils connaissent mon acte et n’en parlent pas comme d’un « accident », euphémisme pudique employé par les forces de l’Ordre venus m’anesthésier et m’emmener sur la station capitale, suggérait qu’ils se démarquaient nettement des vaslocks, c’est-à-dire, du moins je le supposais, les Haskars.

- J’ai tué l’un de ceux que nous appelons Haskars. Ceux qui se font appeler les Grands Sages et qui sont les édificateurs de l’Ordre de la Roue.

Sifflements aigus, crachotements et bruits inintelligibles. M’étais je trompé ? Voulaient-ils confirmer la réalité de mon acte pour m’infliger la mort la plus douloureuse et la plus abominable possible ? Mais étant donné que je n’étais pas encore découpé en un million de petits morceaux très fins et que nul projectile perforant ne me déchirait les entrailles ça ne devait pas être ça non plus. Le serpent était en colère, mais toujours désireux de parler.

- Ne les appelez pas ainsi ! Je réalise que vous l’ignorez peut être mais Haskars, dans la langue des vaslocks, veut dire « maîtres ». A chaque fois que l’un de vous prononce ce terme, il trahit sa soumission. Nous, malgré notre obéissance, nous les appelons vaslocks, car c’est le nom de leur race maudite.

Perplexité. Le reptilien avait beau ergoter sur la terminologie, il admettait lui-même qu’ils obéissaient, de là qu’ils nomment leurs dirigeants vaslocks ou Haskars n’avait que peu d’importance.

- Veuillez pardonner cette question insolente mais vous les qualifiez de race maudite tout en adhérant aux principes de l’Ordre. De plus vos Zélateurs sont les premiers à venir sur Terre convaincre énergiquement les réfractaires que, effectivement, il y une roue universelle qui rend chacun égaux et qui redistribue l’énergie de tous pour peu qu’on obéisse aux principes de fraternité des Has… des vaslocks.

Les sifflements discordants et odieux devenaient une habitude et je ne m'en formalisais plus. Devais-je m'en réjouir ou m'en désoler ?

- Vous ne comprenez pas, humain, ce n’est pas aussi simple. Il y a bien des siècles les vaslocks sont venus sur notre monde, alors ravagé par une guerre nucléaire. Ils ont mis fin au conflit, ont sauvé la planète et l’ont régénéré. En échange ils nous ont demandé notre obéissance et l’adhésion stricte aux principes de l’Ordre de la Roue, une obéissance qui impliquait notre race entière. Seulement vous voyez, les vaslocks et vous partagez un point commun : vous pouvez mentir. Nous pas. Une promesse, ou Sharik dans notre langue, s’inscrit profondément dans le code génétique de tous ses rejetons une fois que la Procréatrice l’a énoncé, et nous ne pouvons y désobéir tant que l’individu auquel nous avons fait cette promesse est encore en vie.

L’individu auquel… mais bien sûr ! Les Haskars avaient maîtrisé la vie éternelle il y a bien des siècles, ne se servant de leur corps atrophié que comme réceptacle pour leur formidable puissance psychique. Et l’Haskar à qui ils avaient juré leur loyauté ne pouvait guère être que Sagesse Personnifiée, ce Métallique qui conseillait ses congénères comme les siens conseillaient les races asservies. Sauf que, bien sûr, les Haskars n’étaient pas des pantins décérébrés à ses ordres. Néanmoins… si il y avait un grand coupable, un ennemi suprême, qui d’autre que lui ? Au demeurant cette conversation…

- Dites-moi, pourquoi me dire tout cela ? Je suis sûr que les vaslocks n’aimeraient guère que vous me communiquiez tant d’informations… surtout sur ce ton.

- C’est simple, rétorqua la voix synthétique, même si nous ne pouvons pas leur désobéir nous pouvons… certains d’entre nous, ceux qui ont le plus de volonté, vous diriez, d’indépendance, nous pouvons ignorer momentanément les ordres imprimés dans notre code génétique. Je ne peux cependant pas vous expliquer clairement pourquoi je viens de vous expliquer ces choses. Le simple fait de les avoir dites m’obligera à m’ôter la vie. Mais je suis sûr que vous pouvez comprendre vous-même.

Dans mon esprit les éventualités tourbillonnaient, s’entrechoquaient, les futurs possibles s’agitaient. Il me demandait forcément de… tout cela ne pouvait que nourrir un seul un dessein, le même que le mien, celui pour lequel je m’étais laissé amener ici sans m’ôter la vie.

- Humain, vous êtes le seul d’entre les vôtres, à notre connaissance qui est Vul’Ashar, c’est-à-dire rétif naturel aux suggestions mentales. Bien que chez les Savanides la chose soit répandue, nous avons d’autres… handicaps. C’est à vous de… de…

Des sifflements terribles, évoquant incontestablement un cri de souffrance abject sortirent de la gorge du Savanide doré qui s’affala sur le sol. Il reprit, respirant avec peine.

- Même en évoquant la chose de façon aussi indirecte que je m’apprêtais à le faire… oh par les pères serpents, je sens mes entrailles remonter dans ma gorge. Humain, je suis Shajanar Iopkas Sassanaï, comme on le prononcerait dans votre langue. Autrement dit… Le Toujours Vainqueur, gardien éternel de la tombe d’Iodaen et protecteur des miens. Et toi ? Donne-moi ton nom, que je l’emporte avec moi dans la Terre d’Après.

- Je suis, dis-je d’une voix rauque, Jaman Shandra, prince de la maison du Tigre, héritier du trône de la Fédération Pan-Asiatique Terrienne. Et…

Je me penchais et j'approchais mes lèvres des fentes que je supposais être les organes auditifs de l’extraterrestre.

- Sois sûr, noble ami, qu’il va mourir.

L’extraterrestre me regarda et hocha maladroitement sa tête, imitant le oui des humains. Entre nous, deux êtres, deux guerriers, deux résistants, deux combattants, une compréhension mutuelle passa qui transcenda les différences raciales. Je m'inclinais en direction du cadavre de Shajanar et me dirigeais vers la cloison qui servait de porte d’entrée. Celle-ci s’ouvrit devant moi comme si elle n’avait jamais été verrouillée – peut-être était-ce le cas après tout – et deux êtres serpents entrèrent pour prendre le cadavre. Ils le montrèrent d’un de leurs trois doigts, avant de désigner les deux Savanides que j’avais baptisé Pick et Plock. J’aurais aimé, à présent, pouvoir les nommer mais il m’était impossible de leur faire comprendre ma langue. Dans un geste futile, je désignais, leur faisant face, la cavité aménagée où se trouvait le traducteur en mimant le geste de parler. Echangeant un regard, l’un se pencha au pied de l’un des grands arbres et dessina trois lunes, en croissant, pleine et couchée d’un geste vif. Je compris le message.

Sans un mot, nous reprîmes notre chemin en pressant le bas – ou la reptation dans le cas de Pick et Plock. J’étais soulagé. De prime abord mon projet m’avait semblé fou même si j’étais décidé à tout risquer quitte à échouer et à endurer le châtiment, mais avec le soutien des Savanides, tout minime qu’il soit, il était éventuellement possible que je réussisse… oui que je réussisse à tuer la Sagesse Personnifiée.

Je prêtais à peine attention à la succession d’atriums, de couloirs et de quartiers d’habitation que nous traversâmes. Tous étaient pourtant plus impressionnants les uns que les autres. Çà et là des tours suspendues dans les airs, d’un blanc immaculé orné de glyphes rubis dégorgeaient sur les balcons un flux constant de Métalliques qui me scrutaient avec l’attention que l’on réserve à quelque animal inconnu. J’étais baigné de tant d’ondes psychiques que leurs sentiments m’apparaissaient clair comme le jour. Ils étaient curieux, vaguement amusés. Méprisants aussi. Je me fis violence pour cacher la haine qui brûlait au fond de moi, et aussi mon exaltation. Malgré ce que j’avais fait, malgré mon acte, ils n’étaient nullement inquiets, ils ne me voyaient même pas comme dangereux ! Ils s’imaginaient, je l’entendais dans leurs pensées, dans leur amusement, que c’était une sorte d’accident, une espèce d’erreur ou d’incompréhension, voire que l’un des leurs m’avait manipulé ! Aucun d’entre eux ne pouvait concevoir que moi, de mon propre chef, j’avais égorgé l’un des leurs !

Pourtant ! Pourtant ! Oui je l’avais égorgé, ce monstre graisseux, cette ordure abjecte, en la voyant superviser une équipe d’humains qui lui construisaient une résidence. Oui, en voyant cette chose sur sa plateforme à gravité qui s’amusait d’avance de vivre dans un palais imitant ceux des anciens terriens. Et surtout… en voyant cet ouvrier tomber d’un échafaudage et se briser le cou, et en sentant l’onde rieuse de la créature, de l’abjecte abomination… Oh oui je l’ai égorgé, et vous qui me croyez soumis comme cet homme démantibulé, vous allez voir.

Nous nous arrêtâmes un instant, et je ne tressaillis qu’à peine lorsque, sous couvert de me faire avancer, Pick me frappa au coin de la bouche, assez violemment. Mais dans son geste, si rapide qu’il était indiscernable… il avait glissé, entre mes lèvres, un objet aiguisé et pointu que je m’empressais de dissimuler sous ma langue, négligeant les écorchures de mes gencives. Et sans rien montrer de ce qui venait de se passer. De cette arme, de cette griffe de Savanide, que la providence m’avait donné. Et enfin, nous parvînmes à une sorte de salle du trône. C’était une sphère qui n’était imparfaite qu’en sa partie basse, dans lequel un escalier permettait de circuler. Tout était blanc sans aucun ornement, la monochromie uniquement rompue par un grand trône fait d’une matière plus brillante et plus belle que l’or, qui absorbait la lumière au lieu de la réfléchir.

Et sur ce trône, ramassée et minuscule, une forme flasque et ridée, immobile. Un Bouddha tranché comme ses congénères mais si petit, si vieux et si envahi par le métal qu’il était impossible de dire où étaient les bras, les yeux et les organes externes. Aux quatre orients de la pièce, quatre gardes. Des Savanides, les plus grands que j’aie jamais vu. Mais au lieu d’être nus comme leurs congénères, ils étaient revêtus d’une armure blanche immaculée et sophistiquée, parcourue de capteurs et de voyant.

- Tu as tué un Haskar.

La voix me coucha quasiment au sol tant elle était puissante. Je n’avais jamais ressenti une telle force, une telle invasion de me sens. Si il lisait dans mes pensées… si il lisait dans mes pensées… mais non c’était impossible ! Ils pouvaient nous convaincre, nous influencer, nous parler, percevoir nos émotions mais pas nos pensées, c’était la règle, c’était la vérité. Je m’accrochais à cette conviction comme à un naufragé sur son radeau.

- Tu cherches à dissimuler quelque chose. Quelque chose que tu ne devrais pas pouvoir dissimuler. QUE DISSIMULES-TU ?

Ces derniers mots avaient été criés, et je sentis mon crâne vibrer. Tout en moi fut douloureux en un instant, du sang coula de mes narines et de mes oreilles et je me mis à trembler convulsivement. Je vis de façon fugace les autres occupants de la pièce s’aplatir contre les murs, touchés eux aussi par la puissance de l’émission. La vérité… je devais lui dire… la vérité.

- C’est… j’ai tué un Haskar et je l’ai fait…

Non, non, non il je ne pouvais pas. Je me souvins de l'ouvrier. Et je me souvins... je me souvins de Shana.

- Je l’ai fait car un autre Haskar… me l’a… conseillé...

La forme trembla sur son trône, dégageant une terrible aura de colère et de haine rentrée. L’Ordre de la Roue, l’Ordre de la Haine et de l’Asservissement et voilà tout. Cette pensée dissimulée redonna un peu de courage et de force au prince.

- QUI TE L’A CONSEILLE ? DONNE-MOI SON NOM. LA ROUE T’IMPOSER DE ME DONNER SON NOM, HUMAIN.

- Je… son nom c’est…

- JE NE T’ENTENDS PAS !

- C’est… ils m’ont frappé et… je peine à parler….

- LES MISERABLES QUI ONT FRAPPE L’HUMAIN SERONT SANCTIONNES. HUMAIN ! APPROCHE ET DIS-MOI LE NOM. VOUS AUTRES SORTEZ, TOUS.

Imbécile ! Imbécile, imbécile ! Tu n’as pas confiance en tes propres gardes ! Tu crois que si un des tiens a pu me subordonner pour que je sois l’instrument de quelque conspiration contre un autre Haskar, il peut en faire autant avec tes gardes, et tu sais que les Savanides sont bien plus difficiles à contrôler mentalement que les humains donc tu crois que tu peux m’immobiliser d’une pensée alors qu’eux poseraient problème si l’un des tiens décidait soudain de les utiliser ! Fou ! Fou que tu es ! Doucement je m’approche de toi. Je vois ton corps rabougri, ton corps de nourrisson boursouflé et obèse, tes oreilles démesurées et tes petits yeux chassieux se fixer sur moi. Je me baisse, comme pour reprendre mon souffle, et en silence, dans ton angle mort, je fais tomber la griffe de ma bouche à ma main. Et puis je me redresse, t’adressant mon regard le plus vide et armant ma main.

- Son nom c’est… c’est…

- OUI, SON NOM. PARLE HUMAIN, PARLE ! QUI, QUI EST-CE ?

Je te vois entièrement concentré sur mon visage, obnubilé par ces lèvres fendues d’où coule le sang, le sang rouge et chaud que tu n’as pas plus pour peu que tu n’en aies jamais disposé. Fasciné par la révélation à venir, par ce traître qui va être démasqué. Et alors je sens ! Je sens que c’est le moment ! Je prends la griffe dans mon poing et, d’un bond, si rapidement que tu ne peux me suivre, je me lève et… je frappe ! La lame s’enfonce dans tes chairs putrides et une odeur abjecte se répand tandis que tu pousses un long hurlement de douleur psychique qui fait trembler les murs et me crève les tympans, me rend aveugle. Pour autant je ne cesse pas, comme possédé, frénétique, j’enfonce la griffe de Savanide dans ton cerveau, cette énorme masse de matière grise luisante et pulsante que je déchire, que je taille en pièces, la griffe de l’esclave taillant la chair du maître ! Et finalement… tu es mort.

Et moi aussi.

Et le bruit qui m’accompagne vers l’autre monde est une clameur. Oui, la formidable clameur enragée produite par des milliers de gorges écaillées.


Dernière édition par Thelesias le Jeu 7 Mar - 22:05, édité 5 fois
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gaba

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MessageSujet: Re: Sifflements   Dim 3 Mar - 17:08

Attention, faute d'écriture phonétique : "Le Savanide ciblait s’incline"
Le passage de la première à la troisième personne puis à la première me laisse perplexe...
Mais sinon j'ai bien aimé, ça rappelle l'épisode de la dent empoisonnée de Léto Atréïdes dans Dune.
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Thelesias

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MessageSujet: Re: Sifflements   Dim 3 Mar - 19:05

Ah oui méchante faute, je vais corriger Heureux Merci.

Pfiou oui parfois il y a des il. J'ai écrit très tard dans la nuit en même temps x)

Je vais unifier la chose, je m'en étais pas rendu compte (tellement habitué à écrire à la troisième personne).

C'est pas voulu mais c'est une belle référence Heureux

EDIT : il ME SEMBLE que les passages spontanés à la troisième personne ont tous été enlevés ^^
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dale cooper

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MessageSujet: Re: Sifflements   Lun 4 Mar - 20:48

Il en reste un là :
Citation :
- Je suis, fit l’homme d’une voix rauque, Jaman Shandra, prince de la maison du Tigre, héritier du trône de la Fédération Pan-Asiatique Terrienne. Et…

Je me penchais et j'approchais mes lèvres des fentes que je supposais être les organes auditifs de l’extraterrestre.

J'ai bien aimé la façon dont l'histoire commence brusquement puis vient se construire avec les détails au fur et à mesure.

Mais je préfère encore plus la tension et le suspense qui se font de plus en plus sentir à mesure qu'on s'approche de la fin.


Au niveau de la rédaction, il y a quelques coquilles et des tournures assez maladroites. Ca rend certains passages un peu difficiles à comprendre. A mon avis tu devrais décliner tes idées sur plusieurs phrases au lieu de tout compresser.

Citation :
Je me suis toujours demandé si dans un lointain passé ils n’avaient pas servi de mercenaires ou de soldats avant l’unification des Métalliques ou alors qu’ils ne maîtrisaient pas encore totalement leurs aptitudes psychiques.
La dernière proposition me semble de trop dans cette phrase, son sens n'est pas évident.

Citation :
Une promesse, ou Sharik dans notre langue, s’inscrit profondément dans le code génétique de tous ses rejetons une fois que la Procréatrice l’a énoncé, et nous ne pouvons y désobéir tant que l’individu auquel nous avons fait cette promesse est encore en vie.
Ca fait beaucoup de sujet et de personnes dans une seule phrase, on ne sait plus trop quoi fait référence à qui (notre/nous/ses rejetons + la Procréatrice + l'individu)

Citation :
De plus vos Zélateurs sont les premiers à venir sur Terre convaincre énergiquement les réfractaires que, effectivement, il y une roue universelle qui rend chacun égaux et qui redistribue l’énergie de tous pour peu qu’on obéisse aux principes de fraternité.
C'est pas incompréhensible, mais c'ets vraiment chargé.

Citation :
Echangeant un regard, l’un se pencha au pied de l’un des grands arbres et dessina trois lunes, en croissant, pleine et couchée d’un geste vif. Je compris le message.
Moi j'ai pas du tout compris le message par contre.

Citation :
Aux quatre orients de la pièce, quatre gardes.
Je suppose que tu utilises ici le terme d'orient pour désigner un coin, une façade ou un côté. Par contre l'action se déroule dans une sphère :-S

Comme je l'ai indiqué, la syntaxe n'est pas forcément fausse, mais il lui arrive de prendre des formes trop élaborées ou maladroites. Ca nuiit un peu au "confort" de lecture. Mais ceci dit, c'ets le genre de détails qui peuvent facilement s'estomper avec un peu de pratique et de correction Heureux
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Thelesias

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MessageSujet: Re: Sifflements   Jeu 7 Mar - 22:03

Ah merci dvb, je corrige :p

Sinon je note tes réflexions sur les tournures. Je ne suis pas d'accord avec tout (par contre la première phrase sur le contrôle psychique là, je comprends même pas ce que j'ai voulu dire moi même donc très pertinent comme remarque, je pense que j'ai voulu faire deux phrases et fondre en une ou que sais je).

Bref merci bien, n'hésitez pas à commenter, vous autres parmi ces 1045 membres :p
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Sifflements
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